En Bolivie, la politique extractiviste d’Evo Morales suscite la contestation

20 février 2016 / Lorène Lavocat (Reporterre)



Dimanche 21 février, les Boliviens ont par référendum que Evo Morales n’avait pas le droit de se présenter pour un quatrième mandat. Le soutien populaire au président bolivien s’est effrité, notamment à cause de sa politique extractiviste et de la désillusion des populations autochtones.

- Actualisation - Mercredi 24 février 2015 - La commission électorale a confirmé mardi 23 février la défaite du président Evo Morales au référendum. Par ce vote, il demandait aux Boliviens de pouvoir briguer un quatrième mandat. Avec 99 % des bulletins dépouillés (99%), le "non" a devancé le "oui" à 51,3 % contre 48,7 %.


Rarement l’issue d’un vote n’aura été aussi incertaine en Bolivie. Dimanche 21 février, les électeurs seront consultés sur un amendement constitutionnel qui permettrait à Evo Morales de briguer un nouveau mandat en 2019. Et, pour la première fois depuis son arrivée au pouvoir en 2005, le président bolivien est confronté à une forte opposition. Les derniers sondages placent le « si » et le « no » au coude à coude, à 40 %. « Le jeu est ouvert, et c’est inédit », note David Recondo, politologue spécialiste de l’Amérique latine.

Le gouvernement de Morales espère modifier l’article 168 de la Constitution, qui interdit aux président et vice-président de se présenter plus de deux fois. Pour le Movimiento al socialismo (MAS, le parti au pouvoir), il s’agit de « poursuivre et consolider le processus de changement » débuté avec l’adoption d’une nouvelle Constitution en 2009. Mais beaucoup, dans le pays, craignent un recul démocratique. Ralentissement économique, clientélisme, scandales de corruption… les raisons de la colère sont multiples.

 Les multinationales ont remplacé les conquistadors espagnols

Nouveauté dans le paysage politique bolivien, l’opposition n’est plus seulement portée par la droite. Des intellectuels de gauche, des jeunes mais surtout des organisations autochtones ont rejoint la campagne pour le non. « L’alliance des mouvements sociaux et indigènes qui a porté Morales au pouvoir en 2005 est rompue », constate Claude Le Gouill, sociologue au Centre de recherche et de documentation sur les Amériques (Creda). À quelques heures du scrutin, le pays apparaît désuni et le climat politique, délétère. « La politique de Morales a divisé le mouvement autochtone, en favorisant les peuples dits majoritaires, les Aymaras et les Quechuas, au détriment des peuples minoritaires », constate Laurent Lacroix, sociologue spécialiste des questions ethniques.

Au cœur de cette désillusion des populations autochtones, la question de l’exploitation des ressources naturelles présentes sur leurs territoires. Pays riche en matières premières (métaux, gaz, terres rares, forêt), l’économie bolivienne est depuis toujours extrêmement dépendante de l’extraction et de l’exportation de ses richesses. Les entreprises multinationales ont remplacé les conquistadors espagnols, mais le modèle économique productiviste et exportateur demeure.

Or, comme le rappelle Laurent Lacroix, « la Constitution de 2009 portait l’espoir d’un autre modèle de développement ». Un espoir incarné par la notion de vivir bien, la vision indigène d’une harmonie entre les êtres humains et la nature. À l’international, Evo Morales s’est ainsi posé comme pourfendeur d’un capitalisme destructeur et ardent défenseur de la Pachamama, la Terre-Mère.

Problème, d’après Victor Audubert, juriste et enseignant-chercheur à l’université Paris 13, « le vivir bien est aujourd’hui détourné ». La Bolivie exploite à tout va les richesses de son sous-sol, ouvre ses portes aux investisseurs étrangers, intensifie son agriculture. Avec un objectif : financer les programmes sociaux pour sortir des millions de Boliviens de la pauvreté. « Un peu de la même manière que la dictature du prolétariat était l’étape nécessaire pour arriver au communisme, l’extractivisme est vu comme une phase transitoire mais essentielle pour aller vers le vivir bien », explique Victor Audubert. « Faire de l’extractivisme pour sortir de l’extractivisme », telle pourrait être la devise du pouvoir socialiste.

 « Rupture entre le gouvernement et ses alliés historiques »

Mais si cette politique a effectivement fait reculer la pauvreté et permis l’émergence d’une classe moyenne aymara, « pour les peuples autochtones, depuis l’arrivée de Morales, il n’y a pas eu de réel changement, assure Laurent Lacroix. Ils n’arrivent toujours pas à faire valoir leurs droits face aux multinationales ». Ce n’est pas tant l’extractivisme qui est mis en cause que la manière abusive avec laquelle il est mené. Nouveau code minier, décret autorisant l’exploitation des ressources naturelles dans les parcs nationaux, multiplication des projets miniers ou hydrauliques dans les territoires autochtones… « Les conflits socio-environnementaux entre peuples autochtones et pouvoir se multiplient », observe Claude Le Gouill.

La première controverse remonte à 2011. À l’époque, le gouvernement veut construire une autoroute à travers le Territoire indigène et parc national Isiboro-Secure, plus connu sous l’acronyme de Tipnis. Contre l’avis des populations locales, qui n’ont d’ailleurs pas été consultées, et contre la loi, qui garantit la préservation de ce parc naturel. Protestations massives, violences policières, contestation de l’opinion publique internationale. « Cet événement marque une rupture entre le gouvernement et ses alliés historiques, les organisations indigènes », estime la chercheuse Laeticia Perrier-Bruslé, dans un article sur le sujet.

Depuis, les conflits se sont multipliés. Des voix s’élèvent en 2012 contre une compagnie minière canadienne à Malku Khota et, plus récemment, contre l’avancée du front agricole dans les terres amazoniennes. « Le gouvernement a passé des accords avec les agro-industriels et a autorisé la culture de soja transgénique, reniant ainsi son engagement contre les OGM », note David Recondo. Certes, la pression très forte des lobbys – miniers, agroalimentaires – ainsi que des pays investisseurs comme la Chine, le Brésil ou le Canada a certainement joué dans ces décisions gouvernementales. Mais nombre de peuples vivent ce revirement comme « une trahison ».

« Il n’y a personne pour prendre la relève d’Evo » 

Un sentiment renforcé par la multiplication de procédures judiciaires à l’encontre de certains leaders autochtones. Également, « le pouvoir tenterait d’affaiblir le mouvement indigène en créant des organisations parallèles acquises à la cause du MAS », souligne Claude Le Gouill.

Pour autant, Evo Morales jouit toujours d’un large soutien des Aymaras et des Quechuas, qui représentent plus de la moitié de la population du pays et constituent le vivier électoral du MAS. « À l’origine, le référendum est porté par la base du parti, qui craint que, sans Morales, le processus de changement ne s’arrête », explique Laurent Lacroix. Car une chose semble certaine : « Il n’y a personne au MAS pour prendre la relève, personne de la carrure d’Evo. »

Un essoufflement politique commun à toute l’Amérique latine. « Le référendum de dimanche s’inscrit dans un mouvement régional de réélection des présidents, souligne Victor Audubert. Et partout, le contexte n’est plus favorable aux gouvernements progressistes. » Venezuela, Équateur. Le ralentissement économique, les craintes d’une personnalisation du pouvoir, mais aussi la schizophrénie de ces gouvernements face à l’extractivisme participent à ce vent de désillusion. Mais l’alternative pourrait bien être pire. En Argentine, le nouveau gouvernement de Mauricio Macri libéralise sans retenue les exportations agricoles et minières.




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Lire aussi : La Bolivie, déchirée entre extractivisme et protection de la Terre-Mère

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos :
. chapô : le président bolivien, Evo Morales, en 2008. Wikipedia (Joel Alvarez (Joels86)/CC BY 3.0)
affiches et cartes de la campagne référendaire.

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