En Bretagne, Daniel Cueff, symbole de l’écologie sociale et héraut des anti-pesticides

Durée de lecture : 8 minutes

24 avril 2020 / Julie Lallouët-Geffroy (Reporterre)



Alors qu’il vient de quitter son écharpe tricolore, retour sur la marque de fabrique d’un des étendards de l’écologie sociale, l’homme du premier arrêté anti-pesticides de France : Daniel Cueff, maire pendant vingt ans de Langouët, en Bretagne.

  • Langouët (Ille-et-Vilaine), reportage

Le soleil traverse le quadrillage des panneaux photovoltaïques plantés devant la mairie. Ils s’orientent en fonction du soleil, comme un tournesol. « Impressionnant, non ? », sourit Daniel Cueff, le maire emblématique du village de Langouët, près de Rennes.

Dans cet instant songeur, difficile d’imaginer que lui et sa commune ont été au cœur d’une tornade politico-médiatique déclenchée en mai 2019, lors du vote d’un arrêté municipal interdisant l’épandage de pesticides à moins de 150 mètres des habitations. Maire depuis vingt ans, il a définitivement raccroché son écharpe tricolore au soir du 15 mars dernier.

Le bureau de monsieur le maire ne paie pas de mine. La pièce est petite et meublée de chaises en plastique pour accueillir les visiteurs. Des distinctions coiffent le bureau. La moitié de la table de réunion est occupée par une caisse remplie de courriers de soutien à son arrêté anti-pesticides et par les cartons de son dernier livre Paysans, on vous aime (Indigènes éditions, 2020).

On lui propose de porter son écharpe tricolore pour lui tirer le portrait, une dernière fois en tant que maire. Très peu pour lui. « Vous savez je suis régionaliste, le tricolore, ça ne me parle pas ». Il évoque de Gaulle, Rocard, la centralisation à la française en opposition à l’approche allemande. « Je pense que chaque région devrait lever l’impôt et l’utiliser en fonction de son territoire. On ne peut pas gérer une région littorale comme la Bretagne de la même manière que l’Alsace. »
Travailler avec le terrain, les pieds plantés dans le concret, c’est le fil rouge de cet intellectuel, docteur en sciences de l’éducation. Au point que sa marque de fabrique politique est imprégnée d’éducation populaire.

Daniel Cueff conserve dans cette caisse les courriers de soutien pour son arrêté anti-pesticides.

« Il faut se débarrasser de la démocratie participative, c’est une approche conservatrice qui, sans surprise, a été promue par le parti socialiste, pique-t-il, l’air de rien, en préambule. Avec cette approche, il s’agit de faire de la pédagogie avec des réunions pour convaincre les gens de créer une cantine bio, par exemple. Eh bien, sans le dire, vous demandez : nous voulons bien nourrir vos enfants, et vous, vous les nourrissez comment ? » Une approche chargée d’une violence symbolique portée par les technocrates adeptes de la pédagogie à coups de présentations Powerpoint qu’exècre Daniel Cueff.

Objectif : « Démontrer par l’exemple que l’écologie, ça marche et que c’est moins cher »

Sa méthode, il l’appelle la démocratie collaborative. « On pose un objectif : que la cantine devienne 100 % bio. Chacun, avec ses compétences apportent des idées pour répondre à la question : comment faire ? » Pour lui, l’émulation doit venir de la population sinon les décisions sont imposées. Daniel Cueff reprend souvent cette comparaison :

La démocratie est comme un chaudron, il boue toujours par le bas. Les experts peuvent apporter quelques épices, un plus, mais ce n’est pas l’essentiel.

 

Cette manière d’agir avec « la France d’en bas », une formule qu’il rejetterait probablement, fait écho à ses travaux en tant que directeur d’un programme de recherche européen sur la lutte contre les violences faites aux enfants des rues dans les pays de l’Est, en particulier en Pologne. Des travaux dont il a tiré un livre : L’enfant dans la rue (Ed. GPAS, 2006). Ce n’est pas un hasard si l’école communale porte le nom de Janusz Korczak, pédagogue polonais, pionnier des droits des enfants. « Les institutions polonaises considèrent que ces enfants sont atteints de pathologies sociales : incapacité à tenir en place, à réfléchir à moyen terme. En réalité, ce sont des compétences car dans la rue il faut être dans l’immédiateté sinon vous mourrez. » Une compétence de survie.

Dans les limites de la comparaison, c’est la même chose à Langouët. « Un enfant qui vit ici a la compétence d’un enfant qui mange bio à la cantine. » Il reconnaît l’acidité des pommes, variable selon les saisons, observe le rôle décisif du compost dans la bonne pousse des légumes du jardin. « Pour un autre enfant, le bio ne sera qu’une notion abstraite, intellectuelle. »

Les panneaux photovoltaïques s’étendent sur 75m2, à l’entrée de la mairie.

Quand on demande à l’ancien maire de Langouët quelle est sa plus grande fierté : « Démontrer par l’exemple que l’écologie, ça marche et que c’est moins cher. » Ainsi la construction de nouveaux logements, sociaux et écologiques, devraient recevoir des factures énergétiques de 160 euros par an.

Associer écologie et social est une évidence pour lui, comme elle l’est pour d’autres élus inscrits dans une dynamique similaire, à l’image de Damien Carême, maire de Grande-Synthe (Nord). Cet élu a décidé de construire, contre l’avis de l’État, un camp humanitaire dans sa commune, voisine de Calais. Dans la même veine, il y a Joël Labbé, maire de Saint-Nolff (Morbihan), une des premières communes à être passé au zéro phyto. Idem avec un Jean-François Caron, maire de Loos-en-Gohelle (Pas-de-Calais), qui fait de l’ancienne cité minière une incarnation de la transition écologique. Leur point commun : l’alliance entre écologie et social.

Quand on demande à celui qui manie si aisément les concepts de définir l’écologie sociale, Daniel Cueff répond sans ambages : « L’écologie sociale c’est une formule de journalistes. En réalité, c’est juste de l’écologie palpable, qui est dans la vie des gens. Ce n’est pas de la théorie, c’est de la pratique. »

Des poulaillers ont été installés sur le bord de la route principale pour ralentir la circulation des voitures.

« Daniel est à la fois un meneur et un coordinateur », raconte Joël Labbé, sénateur du Morbihan et auteur de la loi éponyme de 2017 interdisant l’utilisation des pesticides aux particuliers. « On a besoin de personnalités comme lui qui posent des actes forts. » Il y a l’arrêté anti-pesticides mais plus largement la politique menée à Langouët depuis l’élection de Daniel Cueff en 1999. La cantine est passée au 100 % bio, des panneaux photovoltaïques ont fleuri poussant la commune vers l’autonomie énergétique et les éco-logements sortent de terre. « Il a réussi à globaliser un savoir durable », continue le sénateur du Morbihan.

En particulier avec l’association Bruded qu’il a créée avec deux autres élus ruraux et bretons en 2005. Quinze ans plus tard, ce réseau compte plus de 160 collectivités adhérentes. Visites et retours d’expérience sont organisés pour accompagner les élus qui inscrivent leur territoire dans la transition écologique. « Grâce à Daniel, qui est extrêmement moteur, Bruded est devenu un réseau exemplaire », assure Joël Labbé dont la commune est adhérente depuis quinze ans.
Pour cet élu de la chambre haute, le maire a un rôle essentiel, en prise avec le terrain, confronté à un dialogue parfois difficile à faire aboutir : « Il faut avoir de l’audace en politique même si ça ne plaît pas à tout le monde. »

« Le maire est à portée de baffes »

Ce n’est pas celui qui est à la fois maire de Langouët, président de la communauté de communes, vice-président du pays de Rennes, conseiller régional et président de l’établissement public foncier de Bretagne qui le contredira. « Oui pour le dialogue et l’échange mais à un moment donné, il faut savoir prendre des décisions, claires, fermes, autoritaires », assène-t-il dans une sorte de tranquillité, assez déconcertante, tant les mots sont forts.

Comment prêcher pour l’écoute et le dialogue en s’octroyant la décision finale ? Comment assumer le côté arbitraire et autoritaire d’une décision tout en vantant le dialogue avec les habitants ? « C’est comme les violences conjugales, on peut en discuter mais il y a des lignes claires : on ne frappe pas sa compagne. Point. Il n’y a pas de négociation là-dessus. Avec les pesticides c’est pareil : on n’empoisonne pas son voisin. Point. On ne va pas rester à discuter s’il faut ou pas empoisonner les gens. »

Fort du succès de son éco-quartier, Langouët a lancé des travaux pour en construire un second.

Son arrêté anti-pesticides de mai 2019 a été un véritable coup de massue pour bon nombre d’agriculteurs. La FNSEA, le syndicat agricole majoritaire, a confectionné le néologisme d’agribashing pour désigner cette manière de pointer du doigt les agriculteurs et les marques d’hostilités qu’ils essuient. « C’est de l’esbroufe, la FNSEA joue la victimisation et la carte du doute sur la nocivité des pesticides pour en repousser l’interdiction, balaie l’élu. C’est une stratégie pour poursuivre un dialogue vain. À un moment, ça suffit. Il y a des moments où il faut savoir faire preuve de courage politique. »

Un courage qui coûte cher. « Le maire a l’intérêt d’être à portée de baffes », ironise Daniel Cueff. Confirmation au soir des élections municipales. Avec la règle du panachage pour les petites communes, le décompte des 317 voix exprimées, soit 80 % de participation, s’est éternisé jusqu’à minuit. La mairie tombe dans les mains des opposants au maire sortant : Jean-Luc Dubois et Clotilde Quinio. L’un cadre au siège du Crédit mutuel à Brest, l’autre salariée à la chambre d’agriculture.





Lire aussi : Langouët, la commune bretonne qui a dit non aux énergies fossiles

Source : Julie Lallouët-Geffroy pour Reporterre

Photos : © Emmanuel Brossier/Reporterre
. chapô : Daniel Cueff, mars 2020.

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