En Calabre, l’agriculture bio fait face à la mafia

Durée de lecture : 8 minutes

1er septembre 2015 / Adrien Kempf et Hermine Rosset (Reporterre)

En Italie, le combat contre la mafia est aussi mené par les citoyens. Dans des régions infestées par le crime organisé, quelques-uns décident de dire non. Pour relever la tête, et au risque d’être « infame » ou assassiné. Rencontre en Calabre avec la coopérative sociale Giovani in Vita, qui cultive en bio des terres confisquées à la mafia.


- Calabre (Italie), reportage

La route serpente à flanc de colline, à travers une forêt d’oliviers. Des oliviers séculaires, aux troncs larges, noueux, et aux ramures argentées. Tout à coup, Rocco Rositano stoppe la voiture ; avec Roberto Rugolo, ils pointent le doigt : c’est là. Des troncs noirs, brûlés. Ils racontent, il y a trois ans, en avril 2012 : les arbres en feu, les pompiers et la police appelés d’urgence, qui n’arrivent pas. Les gardes forestiers qui débarquent en renfort, avec un équipement sommaire.

Roberto s’en souvient encore : « Ils avaient juste un balai pour éteindre le feu. » Ils ont dû éteindre eux-mêmes l’incendie, luttant contre le feu toute la nuit. Les pompiers et la police sont arrivés cinq ou six heures plus tard, quand tout était terminé. Derrière cet incendie, comme pour tant d’autres, la main de la mafia calabraise : la N’Drangheta.

« J’ai commencé à dire non »

Rocco Rositano et Roberto Rugolo sont membres de la coopérative sociale Giovani in Vita (« Jeunes en Vie »), qui emploie des personnes handicapées ou en réinsertion, en cultivant des terres confisquées à la mafia. Son siège se trouve à Sinopoli, en Calabre, tout au sud de l’Italie. C’est une petite ville de deux-mille cinq-cents habitants, accrochée sur les flancs de l’Aspromonte. A une trentaine de kilomètres de là, c’est le détroit de Messine, et au-delà, la Sicile. Comme les autres villes calabraises, Sinopoli se présente hérissée de fers à béton : les étages d’une grande partie des édifices restent inachevés, tandis que les rez-de-chaussée sont occupés.

La région est connue pour être un fief de la N’Drangheta, discrète mais très puissante organisation criminelle, dont le chiffre d’affaires a été estimé à 53 milliards d’euros en 2013 [1]. On nous avait prévenus : dans l’Aspromonte, les étrangers ne sont pas les bienvenus. Dans les rues de Sinopoli, les passants se retournent sur notre passage, et nous scrutent en s’éloignant.

Les oliviers brûlés

La coopérative est installée dans l’ancien abattoir de la ville. À l’étage, au-dessus des installations de pressage des olives, se trouvent les bureaux. Accrochés au mur, les portraits du père et du grand-père de Domenico Luppino, le directeur général. Celui-ci, de haute stature, charismatique et volontiers volubile, est à l’origine de la coopérative sociale. Il a longtemps fait partie de ces agriculteurs harcelés par la N’Drangheta, qui cherche à racheter leurs terres à bas prix.

« J’étais de ceux à qui la N’Drangheta voulait - et veut toujours - prendre les terrains. Pendant des années, tout de suite après mon père, j’ai connu les menaces, attentats, et beaucoup d’autres actes de ce genre. J’allais les dénoncer aux autorités, aux gendarmes, mais sans avoir de grands résultats. Il y a une règle dans la N’Drangheta : elle n’est pas pressée. Pour épuiser la résistance, elle manoeuvre à travers les menaces jusqu’à ce que la personne se fatigue et lâche. Dans mon cas, je résistais. »

Mais en 2002, il est élu maire de la ville, à la tête d’une liste citoyenne. « Quand je suis devenu maire, on pensait que j’étais facilement contrôlable. Ici, quand les mafiosi viennent demander au maire une chose ou une autre, surtout illégale, le maire dit oui, par peur. Moi, j’ai commencé à dire non. Déjà, j’avais commencé à dire non pendant la campagne électorale. Ils m’ont alors envoyé une lettre, où il était écrit : "Retire ta candidature, parce que si tu es élu maire, nous entrerons dans la mairie et nous te tuerons." J’ai continué à aller de l’avant. »

Il doit alors faire face à une escalade d’actes d’intimidation. Des lettres de menaces de mort. Son chien, empoisonné et pendu à un arbre. Ses oliviers centenaires, coupés par centaines, ou brûlés. Des rafales de balles sur sa maison. L’explosion d’une bombe sur la tombe de son père. Un an après son élection, il est gardé en permanence par la police et les carabiniers. Puis il se voit contraint d’éloigner sa famille pour la protéger. Neuf attentats en trois ans de mandat, qui se terminent brutalement, par la démission en masse de ses conseillers municipaux. Son dernier acte en tant qu’élu est de participer à la manifestation du 4 novembre 2005, suite à l’assassinat par la N’Drangheta de Francesco Fortugno, vice-président du Conseil Régional de Calabre.

Les jeunes : « Des proies faciles pour le crime organisé »

L’idée de la coopérative sociale, Domenico Luppino l’a dès 2003. Mais il lui faut insister, convaincre. Il s’agit de résister concrètement à la mafia, mais aussi de « répondre aux urgences du territoire ». D’abord, le manque de travail. Officiellement, le taux de chômage des jeunes est de 70 %, mais il estime que ce chiffre est vraisemblablement plus élevé. Or les jeunes sans travail sont « des proies faciles pour le crime organisé ».

« La N’Drangheta leur propose de faire le travail criminel subalterne : l’intimidation, le racket, le transport de drogue. Ils sont la partie la moins importante de la N’Drangheta. Mais la N’Drangheta a un système d’affiliation qui permet à une personne qui fait partie des derniers de la société de devenir une personne importante, si elle se met à en faire partie. Ces jeunes qui se trouvent dans une situation d’indigence absolue commencent alors à avoir un rôle important dans la société, parce qu’ils se mettent à avoir de l’argent, mais aussi le respect des gens. » Dès le début, l’objectif de la coopérative sociale est d’offrir à à ces jeunes « l’occasion d’avoir un travail légal et une dignité personnelle ».

Comment ? Par l’agriculture. Car l’autre problème de cette région rurale est que beaucoup de terres ne sont plus cultivées. C’est le cas ailleurs en Italie : les terres de montagne sont abandonnées, car peu rentables en agriculture industrielle et spécialisée. Mais ici, ce phénonème est amplifié par la mafia. Les mafiosi empêchent les paysans de cultiver leurs terres pour les forcer à les vendre à bas prix, une manière d’étendre leurs possessions et d’en imposer à tous.

L’emprise de la mafia a aussi changé les esprits, pour Domenico Luppino. « Ce système, avec le temps, a produit un autre monstre. C’est le manque de volonté de travailler. Alors qu’autrefois il y avait la nécessité et donc la volonté très forte de travailler. C’était le cas dans les années vingt, trente, quarante, cinquante, les années d’émigration. Aujourd’hui, beaucoup de gens émigrent, mais ce sont surtout ceux qui ont des diplômes d’études supérieures. Beaucoup d’autres restent ici, mais sans avoir la volonté de travailler. »

Bio, social et équitable

Giovani in Vita démarre son activité en 2008. Aujourd’hui, la coopérative compte vingt-quatre membres et cultive plus de six-cents hectares. Ce sont des terres mises sous séquestre ou définitivement confisquées à la mafia par l’Etat, mais aussi des terres confiées à la coopérative par des paysans ou des propriétaires empêchés d’exploiter leur bien. En plus des trois personnes de la direction, treize autres travaillent à plein temps, dans les champs, dans les ateliers de transformation et dans la boutique de Florence. On compte aussi une quinzaine de saisonniers, pour la récolte des olives : l’hiver dernier, c’étaient les membres d’une association locale, qui regroupe des migrants militant pour un travail légal.

La coopérative produit des olives, des agrumes, du miel, des légumes. Le choix de l’agriculture biologique est venu naturellement : « Nous faisons de la résistance. De la résistance d’un point de vue civil, mais aussi du point de vue d’une agriculture différente de l’agriculture intensive que pratique la N’Drangheta. » Rien n’est écoulé à travers la grande distribution. Deux tiers de la production sont vendus au réseau de commerce équitable Altromercato, et le reste de la commercialisation s’effectue en direct ou grâce aux Gruppi di Acquisto Solidale, équivalent italien des AMAP.

Et ses membres ne comptent pas s’en tenir là. Des projets ? Un brouhaha enthousiaste s’installe. Rocco Rositano déplie le plan de l’atelier de fabrication de confitures et de conserves, qui devrait prochainement voir le jour à Sinopoli. Domenico Luppino parle de deux autres points de vente à Messine et Milan, mais aussi d’une diversification avec la production de cosmétiques. Roberto Rugolo évoque des chantiers de volontaires, venus d’Italie ou de l’étranger.

Les oliviers toujours debout

Des difficultés, Giovani in Vita en a connues, des menaces aux attentats, sans compter l’ostracisme que subissent ses membres. Au regard des enjeux, le soutien des autorités paraît faible : une escorte de gendarmes de temps en temps, mais pas une subvention, pas même les aides de la Politique Agricole Commune, car la coopérative cultive des terres mises gracieusement à disposition.

« Nous sommes allés de l’avant, évidemment avec beaucoup de peur », raconte Domenico Luppino. Malgré tout, ils continuent.

Sur la colline, les oliviers vieux de plusieurs siècles ont résisté au feu. Chaque année, ils donnent des olives. A Florence aussi, un olivier a été planté derrière la galerie des Offices, en commémoration de l’un des attentats les plus spectaculaires de la mafia, qui détruisit en 1993 une aile entière du musée. Un symbole de persistance et de renouveau.


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[1Chiffre de l’institut Demoskopika


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Source : Adrien Kempf et Hermine Rosset pour Reporterre

Photos : © Hermine Rosset/Reporterre

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