En Catalogne, le « municipalisme » émerge des espoirs de l’indépendance

21 décembre 2017 / Laury-Anne Cholez (Reporterre)



Jeudi 21 décembre, plus de 5 millions d’électeurs élisent le parlement de Catalogne. Un scrutin marqué par la tornade indépendantiste, qui a secoué la province depuis deux mois. Sous laquelle émerge un fort désir de démocratie locale, avec le « municipalisme ».

  • Barcelone (Espagne), reportage

Les drapeaux fleurissent sur les balcons des immeubles des rues de Barcelone. Certains ont deux bandes rouges encadrant une partie jaune floquée des armoiries royales. Ce sont les unionistes qui veulent rester dans l’Espagne. D’autres ont neuf bandes rouges et jaunes avec un triangle bleu et une étoile blanche, symbole des indépendantistes catalans. Alors que l’élection du Parlement catalan se déroule jeudi 21 décembre, les habitants de Barcelone affichent leurs préférences politiques sur leurs fenêtres pour un vote qui s’annonce très serré entre les deux camps que tout oppose. Les violences policières perpétrées lors du référendum du 1e octobre dernier sont encore dans toutes les mémoires.

"Soit je vote en écoutant mes émotions et mon ressentiment envers l’agressivité du gouvernement de Madrid. Soit je vote de manière plus rationnelle pour tenter de trouver des solutions et construire des ponts entre les deux partis", dit Marc Lascorz, membre du mouvement Barcelona en Comù, le parti de la maire de Barcelone, Ada Colau. Le parti a formé avec la Gauche verte catalane (ICV) un nouveau parti baptisé Catalunya en Comú-Podem, en alliance avec Podem (la branche catalane de Podemos). Beaucoup d’observateurs estiment que cette liste qui propose une troisième voie -l’organisation d’un référendum légal - jouera un rôle d’arbitre dans l’élection, même si Marc Lascorz préfère utiliser le terme d’architecte : "Nous aimerions aider à renouer le dialogue pour apaiser les tensions et enfin remettre les questions sociales au cœur des discussions." En effet, phagocytée par les antagonismes, la campagne électorale aura occulté les préoccupations pourtant essentielles aux yeux des Catalans : la précarité, le chômage, les expulsions…

L’irréductible progression du sentiment indépendantiste

Un immeuble de Barcelone.

Quel que soit le résultat du scrutin, les vainqueurs vont devoir composer et construire des coalitions. "Même s’ils perdent, les indépendantistes ne vont pas disparaître du jour au lendemain", assure Marc Lascorz. En 2006, 13 % des habitants de la Catalogne soutenaient l’indépendance de leur territoire. Dix ans plus tard, ce chiffre oscille entre 45 et 50 %, selon les sondages. Désormais sorti de la marginalité, l’indépendantisme a fait évoluer son discours. Autrefois centrés sur la défense pure et dure de l’identité catalane contre Madrid, ses partisans veulent aujourd’hui pousser un projet positif de souveraineté populaire et de défense de la démocratie, plus audible auprès de ceux qui ne sont pas Catalans. "Nous avons conscience qu’il faut aujourd’hui inclure toutes les communautés qui vivent ici et leur montrer qu’il ne s’agit pas d’une lutte identitaire ou de repli sur soi. Nous ne voulons pas rebâtir des frontières, bien au contraire, nous plaidons pour une politique d’accueil des réfugiés. Nous demandons une République souveraine, ouverte et inclusive contre un régime autoritaire", s’exclame Quim Arrufat, candidat sur la liste de la Candidature d’unité populaire (Candidatura d’Unitat Popular - CUP) parti de gauche radicale, historiquement opposé à la tutelle espagnole.

Une tradition politique enracinée localement

Si l’indépendantisme est aujourd’hui bien ancré dans la société catalane, c’est qu’il possède une base de soutien populaire et locale, analyse le politologue Jordi Munoz : "Le processus qui synthétise tout cela, ce sont les consultations populaires pour l’indépendance qui ont été organisées entre septembre 2009 et le printemps 2011 dans plus de la moitié des municipalités de Catalogne. Des consultations informelles, totalement auto-organisées, mais qui de mon point de vue représentent le premier débordement social des structures politiques et des structures de partis (…) Il s’agit d’un mouvement de fond sans quoi nous ne pourrions pas expliquer ce qui arrive".

Ainsi, le « municipalisme », cette théorie qui met les assemblées citoyennes au coeur du système, trouve un terrain d’expérimentation particulièrement fertile grâce à un tissu associatif, militant, coopératif, culturel particulièrement dense et dynamique. Une vivacité révélée au grand jour lors du référendum, quand des milliers de personnes ont défendu les urnes contre les attaques policières, prenant de court le gouvernement madrilène. Cette résistance spontanée a bénéficié du soutien de centaines de comités de défense de la République, des groupes autonomes et connectés qui préparent également un système de comptage alternatif des bulletins votes pour cette élection du 21 décembre, faute de confiance dans le système officiel.

"En Espagne, on a une société qui est en transition, qui a opéré un processus de transformation culturelle et politique. C’est pour cela que le municipalisme accroche. Mais nous avons d’abord fait un travail au plus proche des gens pour les bouger, sans quoi il aurait été impossible d’entrer dans une institution qui a été dessinée pour servir les politiciens", analyse Emma Avilés, une activiste de différents collectifs, comme la Plateforme d’audit citoyen de la dette (PACD). Preuve que la recette fonctionne : de nombreux militants des mouvements sociaux ont rejoint Barcelona en Comù, qui a remporté les élections municipales à Barcelone en 2015. Depuis, la maire Ada Colau et ses équipes travaillent de concert avec les habitants notamment grâce à la mise en place d’une plateforme en ligne où ils peuvent participer concrètement aux décisions du conseil municipal.

L’espoir d’un monde plus démocratique

L’indépendantisme se nourrit également de la rhétorique du mouvement d’occupation des places du 15-M en 2011, qui souhaitait réformer le système politique et économique en redonnant le pouvoir aux citoyens. Il profite aussi d’une grande lassitude envers le régime de 1978, mis en place après la chute de la dictature, qui devait assurer la transition démocratique. "Ce rêve s’est terminé avec la crise il y a dix ans", constate Quim Arrufat. Désabusés, les Catalans ont aujourd’hui soif d’une démocratie plus directe et réclament plus d’auto-détermination.

Quim Arrufat, candidat de la CUP.

On assiste à une inversion des valeurs selon Joan Costa Mayoral, bénévole au centre social autogéré de Can Batlló. "Autrefois, l’Etat était tout en haut de la pyramide et les citoyens en bas. Désormais, ce sont les gens qui décident en se réunissant à l’échelle des quartiers et de la ville. L’Etat arrive en dernier. C’est la troisième voie, celle de l’autogestion, encore méconnue, vers quoi se dirige la Catalogne." Bien sûr, cette évolution s’effectuera sur le long terme, même si les choses s’accélèrent. "De plus en plus de personnes, surtout dans la génération des trentenaires, n’ont plus rien à perdre. Il existe une véritable remise en question de la distribution du pouvoir. Et le municipalisme leur offre une réelle alternative fédératrice", poursuit Marc Lascorz. Il remarque toutefois que les indépendantistes ont réussi à se présenter comme une porte de sortie de la crise avec un projet facile à définir au global, mais sans beaucoup de détails. "Le municipalisme c’est plutôt le contraire : il faut travailler dans les détails avant d’arriver à une échelle plus globale. Une construction au jour le jour avec des gestes individuels pour mener vers une société qui tient compte du bien commun."

En attendant l’avènement d’une société conforme aux rêves des indépendantistes, la peur du changement reste encore très prégnante dans les consciences de beaucoup d’électeurs. Personne ne sait quelle forme prendra cette nouvelle République et le processus de construction voulu par ses partisans va sans doute durer des années. Une incertitude que le pouvoir en place utilise comme un épouvantail, notamment sur les questions économiques. "Il s’agit d’une doctrine de choc utilisant la peur pour manipuler les gens, soutenue par tous les moyens de communication officiels. Difficile dans ce contexte de faire émerger un discours alternatif", remarque Emma Avilés.

Il n’empêche : la Catalogne est aujourd’hui le laboratoire d’un processus démocratique irréversible qui n’est pas prêt de s’arrêter, sauf peut-être au prix d’une intense répression policière.




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Source : Laury-Anne Cholez pour Reporterre

Photos : © Laury-Anne Cholez/Reporterre

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