En France, une sécheresse qui n’en finit pas

Durée de lecture : 6 minutes

19 septembre 2019 / Justine Guitton-Boussion (Reporterre)

La sécheresse concerne toujours une grande partie de la France. Les sols superficiels et les nappes souterraines manquent cruellement d’eau à cause du déficit pluviométrique et des fortes températures estivales. La situation devient problématique pour les agriculteurs, obligés de s’adapter.

Grèves pour le climat, marches partout dans le monde, Assemblée générale des Nations unies sur le réchauffement, rapport du Giec sur les océans… À partir du 20 septembre, des événements majeurs marquent la mobilisation pour lutter contre le changement climatique. Un moment essentiel, que Reporterre a décidé d’accompagner par une série d’articles de fond, sous le sigle « Huit jours pour le climat ».


L’été touche à sa fin, les vacances sont terminées, mais la sécheresse, elle, n’a pas disparu. « On avait toujours espoir qu’il y aurait des orages en août et de la pluie en septembre, mais il n’y aura rien je pense », dit à Reporterre et dans un soupir Émilie Pons, éleveuse d’ovins à Eymoutiers et vice-présidente de la chambre d’agriculture de la Haute-Vienne.

La France subit actuellement une sécheresse multiple : météorologique (il ne pleut pas assez), agricole (les sols superficiels sont déficitaires en eau) et hydrologique (les niveaux des nappes souterraines s’abaissent). Dans son bulletin du 13 septembre (mis à jour le 16 septembre), Météo France indique qu’« une très grande majorité de régions, dont le Limousin, le Centre, l’Auvergne-Rhône-Alpes, n’a pas dépassé les 5 mm [de cumul de précipitations partiel] depuis le début du mois ». Ce chiffre n’est pas inédit pour la saison, mais il suit un déficit chronique de pluie, parfois depuis plusieurs mois, dans ces régions. À Paris, il n’a pas plu depuis le 18 août. « En moyenne, il pleut un jour sur quatre l’été à Paris, écrit sur Twitter François Jobard, météorologue à Météo France. Cet été, [il a plu] seulement un jour sur 13, seulement sept fois depuis le 21 juin ! Un record sur l’été calendaire… »

Sur le territoire français, au mois de septembre, « mis à part un peu d’instabilité orageuse essentiellement sur le relief du sud, aucune perturbation pluvieuse d’envergure n’est prévue, note Météo France. La situation de sécheresse des sols superficiels risque donc de s’aggraver ». L’indice d’humidité des sols superficiels se situe actuellement parmi les 10 % des valeurs les plus sèches depuis 1958 pour cette période de l’année.

86 départements français concernés par des restrictions d’eau

Les exploitations agricoles ont été très touchées cet été par le manque de pluie et l’assèchement des sols. Les températures élevées ont aggravé la situation : le mois de juillet 2019 a été le plus chaud jamais mesuré au niveau mondial, d’après Copernicus, le programme européen de surveillance de la Terre, et l’Agence océanique et atmosphérique étasunienne Noaa.

Pour pallier la sécheresse, des restrictions d’eau ont été mises en place dans différents départements de l’Hexagone. Le 17 septembre, 86 étaient toujours concernés par ces mesures, dont la Haute-Vienne, classée en « crise ». « La Haute-Vienne est un département qui irrigue très peu, donc les restrictions d’eau ne changent pas grand-chose pour les agriculteurs, explique Émilie Pons. Par contre, la sécheresse affecte notre travail. » Les rendements de cultures sont faibles et les animaux, sensibles à la chaleur, rencontrent des problèmes de reproduction, tels que décalages entre les périodes de gestation ou incapacité à donner la vie.

Au 17 septembre 2019, 86 départements étaient concernés par des mesures de restriction d’eau.

En outre, les bêtes ne peuvent plus pâturer et doivent être nourries avec du fourrage. « On est inquiets parce qu’on entame déjà les stocks d’hiver, poursuit l’éleveuse. Le risque est qu’en janvier ou en février, il y ait vraiment une pénurie de fourrages et qu’il y ait, comme l’année dernière, une spéculation sur ceux disponibles à la vente. Ça va mettre à mal les trésoreries des exploitations, qui sont déjà très mauvaises. » La seule solution ? Attendre la pluie. « Il faut aussi favoriser les retenues d’eau, ajoute l’éleveuse. Le stockage d’eau serait déjà un grand pas, pas forcément pour irriguer, mais pour abreuver les bêtes. »

La sécheresse touche une grande partie du territoire français, à des degrés différents selon les départements. « En Mayenne, les premiers coups de chaud du mois de juin ont fait griller les prairies où les vaches pâturent, et on aura moins de rendements que d’habitude, dit à Reporterre Guy Aubert, éleveur de vaches laitières et de bovins à Cigné. On n’est pas les plus à plaindre non plus, mais cette sécheresse est vraiment exceptionnelle pour notre secteur. » À tel point que l’agriculteur a dû installer, au mois de juillet, des brumisateurs dans la salle de traite pour rafraîchir les bovins.

À La Baconnière (Mayenne), les vaches pâturent dans des prairies grillées par la sécheresse.

Face à un manque d’eau qui risque de s’empirer avec les années, Guy Aubert sait que sa profession doit modifier ses systèmes d’exploitation. Tout d’abord en réduisant les cheptels, mais aussi en changeant l’alimentation des bêtes. « La ration de base [pour nourrir les animaux] était [jusqu’ici] de 75 à 80 % de maïs l’hiver, détaille-t-il. Notre objectif est de redescendre à 40 ou 50 % et d’augmenter les surfaces en herbe, de favoriser les cultures de printemps pour faire le maximum de récoltes au mois d’avril ou mai, et de les stocker pour l’hiver suivant. » Mais ces cultures de printemps ne pourront pas être récoltées s’il ne pleut pas cet automne.

« Ce sont des niveaux qu’on n’avait jamais rencontrés » 

La sécheresse touche également les nappes d’eau souterraines. Dans son dernier bulletin publié le 12 septembre, le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) observe que la plupart des niveaux des nappes ont diminué. Un phénomène habituel à cette période de l’année, car la végétation absorbe les rares pluies. Toutefois, « les niveaux des nappes se situent généralement en dessous des niveaux moyens des mois d’août », écrit le BRGM. À l’exception des nappes de Corse, de l’Adour, du gave de Pau et du sud de la Vendée, les eaux souterraines du territoire diminuent. La cause : il n’a pas assez plu à l’automne et à l’hiver derniers, alors que les nappes se rechargent naturellement entre septembre et mars.

Situation des nappes souterraines au 1er septembre 2019. Les nappes de Corse, de l’Adour, du gave de Pau et du sud de la Vendée présentent des niveaux modérément hauts à hauts. Les niveaux des nappes du sud de l’Alsace, de Bourgogne, d’Auvergne-Rhône-Alpes et du sud de Centre-Val de Loire sont modérément bas à bas.

Les nappes du sud de l’Alsace, de Bourgogne, d’Auvergne-Rhône-Alpes et du sud de Centre-Val de Loire présentent des niveaux bas à très bas. « Ce sont des niveaux qu’on n’avait jamais rencontrés depuis le début du suivi, dans les années 1990, sur ce secteur-là », dit à Reporterre Violaine Bault, hydrogéologue au BRGM. Les pompages et les irrigations devant se réduire dans les prochaines semaines, la spécialiste estime que la situation ne devrait pas s’aggraver au cours du mois. En revanche, tout se jouera cet hiver. « S’il n’y a pas d’orages violents (puisqu’ils favorisent le ruissellement plutôt que l’infiltration) mais une bonne pluie continue, les aquifères vont se recharger correctement, explique Violaine Bault. En revanche, s’il ne pleut pas cet hiver, on va atteindre des niveaux inquiétants. »


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Source : Justine Guitton-Boussion pour Reporterre

Photos : © Justine Guitton-Boussion/Reporterre sauf
. chapô : Pixabay (CC0)
. restrictions : © Propluvia
. nappes : © BRGM

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