En Guadeloupe, des tortues sacrifiées pour un festival de musique ?
La tortue verte était classée en danger sur la liste rouge Guadeloupe de l’IUCN en 2021. - Flickr / CC BY 2.0 / Paul Asman and Jill Lenoble
La tortue verte était classée en danger sur la liste rouge Guadeloupe de l’IUCN en 2021. - Flickr / CC BY 2.0 / Paul Asman and Jill Lenoble
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Pourquoi le All day in, un gros festival de musique guadeloupéen, n’a-t-il pas été délocalisé ? Le site, et notamment la plage, est pourtant celui que des tortues protégées ont élu pour pondre leurs œufs.
Le Moule (Guadeloupe), reportage
La plage des Alizées, dans la commune du Moule, en Guadeloupe, a perdu son calme habituel en cette chaude après-midi de juillet. Bordé de cocotiers, ce lagon est connu pour être l’un des hauts lieux de ponte pour les tortues marines en Guadeloupe. « Le pic d’activité est en juillet et août. Chaque année, plusieurs dizaines de pontes sont recensées par les bénévoles », explique à Reporterre Éric Delcroix de l’Office français de la biodiversité (OFB).
Le secteur a d’ailleurs été entièrement revégétalisé il y a près de deux ans par les élèves de l’aire marine éducative du collège Saint-Dominique de la commune, accompagnés de l’association Kap Natirel. La plage a désormais des allures de cocon vert : les pourpiers bord de mer et les amarantes se répandent sur le sable parmi les raisiniers.
Sur l’étendue plus herbeuse, des premiers échafaudages sont pourtant en cours d’installation. Du 19 au 20 juillet, la plage des Alizées sera le théâtre du All Day in Music Festival, un grand rassemblement festif où sont attendus près de 10 000 personnes. Au grand dam des défenseurs des tortues marines.
Des « garanties » de l’organisateur
« J’ai appris l’événement sur les réseaux sociaux. La municipalité ne nous a jamais dit qu’elle l’organisait ici cette année. Pourtant, nous avons l’habitude de travailler en bonne intelligence avec eux », dit Alexandra Le Moal, référente des pontes de tortues marines pour Kap Natirel. Cette installation sur la plage des Alizées est d’autant plus surprenante qu’en 2023, le All Day in avait été délocalisé en urgence au dernier moment… à cause des tortues. La tortue verte, la tortue Luth (en danger selon l’Union internationale pour la conservation de la nature) et la tortue imbriquée (quasi menacée au niveau de la Guadeloupe) profitent en effet de la nuit pour enfouir leurs œufs dans le sable. Ils bénéficient ainsi de la chaleur du sol (environ 29 °C aux Antilles) et de la discrétion du nid pour se développer à l’abri des prédateurs.
Sur les pancartes de la mairie du Moule, une affiche avec un QR code [1] invite les habitants à soumettre leurs idées pour « dessiner un archipel plus écologique ». Car Le Moule appartient à la communauté d’agglomération du Nord Grande-Terre, très en pointe sur la préservation de l’environnement avec deux espaces naturels sensibles, deux réserves de chasse et faune sauvage, une réserve biologique et de nombreux espaces remarquables.
En 2023, le sous-préfet de l’époque n’avait pas donné son accord au festival à cause de la présence des tortues marines, explique Pierre Porlon, adjoint au maire chargé de l’environnement. « Nous avons donc rencontré la direction de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Deal) à plusieurs reprises début 2025. On nous a listé des recommandations pour le bruit et la lumière en direction de la plage. L’organisateur nous a donné des garanties », affirme-t-il. Et ajoute que « la commission de sécurité de la préfecture a rendu un avis favorable ».
« L’OFB n’a pas été sollicitée »
La perturbation intentionnelle, notamment par la pollution lumineuse, est pourtant interdite sur les sites de ponte des tortues marines. Des dérogations à cette interdiction peuvent être accordées sous certaines conditions. « Les dossiers de demande de dérogation espèces protégées sont instruites par la Deal, qui sollicite de manière générale l’OFB pour avis », explique Éric Delcroix, qui travaille pour cet établissement public.
« Pour ce festival, l’OFB n’a pas été sollicitée. Nous ne savons pas s’il y a une demande de dérogation espèce protégée ou si l’organisation du festival a prouvé qu’elle ne portait pas atteinte aux tortues marines et au site de ponte », dit-il. Qui plus est, lorsqu’une telle dérogation est accordée, une consultation publique est organisée pour en informer les riverains : « À ma connaissance, aucune consultation n’a été faite », dit Éric Delcroix. Malgré nos multiples sollicitations, la Deal n’a pas répondu à nos questions.
Le bruit risque de faire trembler le sol
Selon une source proche de la Deal contactée par Reporterre, les organisateurs auraient prévu d’installer des bâches de 7 mètres de haut afin d’éviter que les lumières sur la plage désorientent les tortues durant la ponte : « L’accès au bord de mer sera également interdit. Les pouvoirs publics pensent que ça sera suffisant, mais la dimension sonore ne semble pas avoir été prise en compte. Le bruit risque de faire trembler le sol et les tortues vont le ressentir. De plus, si les gens n’ont pas accès à la plage, on a un peu de mal à comprendre l’intérêt d’organiser l’évènement là-bas. Autant faire le festival au milieu des nombreux champs de cannes autour du Moule », dit cette source.
L’organisateur — qui n’a pas répondu à nos questions — se serait également engagé auprès de la mairie à participer à la revégétalisation de l’arrière de la plage.
D’après Pierre Porlon, l’adjoint à l’environnement du Moule, le All Day in Music Festival n’est qu’un premier événement dans la stratégie voulue par la ville pour se rendre attractive : « En nous basant sur les recommandations de la sous-préfecture, nous allons procéder aux installations nécessaires pour, à la fois, préserver la ponte des tortues, et exploiter pleinement la plage des Alizées. C’est ce qui manque au Moule : de grands festivals qui contribuent à l’économie locale », dit-il.
En 2023, près de 250 contrats à durée déterminée avaient été signés par les organisateurs du festival All Day in. Outre ces embauches temporaires, les hôtels, restaurants et autres services touristiques bénéficient des milliers de spectatrices et spectateurs venus pour l’occasion. Julia [*] fait partie des personnes qui comptent profiter de cet afflux de visiteurs. « Depuis ma terrasse, on voit parfaitement la plage des Alizées. J’ai déjà mis une annonce pour louer mon logement pendant le week-end, 100 euros la nuit. »
Tout le monde au Moule n’est pas sur la même longueur d’ondes : « Savoir que cela fait courir un risque pour les tortues ne m’incite pas du tout à participer à ce genre de festival », explique Marie [*], une autre habitante de la commune. Selon les données du réseau tortues marine Guadeloupe (RTMG), on dénombrait dans l’archipel près de 2 516 traces de ponte de tortues marines en 2022 contre 6 148 en 2019.