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ReportageAgriculture

En Guadeloupe et Martinique, la bio plaît aux agriculteurs

Mathieu Nadal, agriculteur. En Guadeloupe et en Martinique, la bio séduit de plus en plus d'agriculteurs... malgré les obstacles.

La bio séduit de plus en plus d’agriculteurs en Martinique et en Guadeloupe, frappées par le scandale du chlordécone. Mais elle est entravée par un cadre réglementaire inadapté aux territoires tropicaux.

Matouba (Guadeloupe), reportage

Sur le chemin qui mène à Matouba, en Guadeloupe, on peut, parmi la végétation luxuriante, distinguer aussi bien la mer des Caraïbes que l’ombre du volcan de la Soufrière. C’est là que Mathieu Nadal, 33 ans, cultive sa parcelle de 20 hectares. Parmi les hautes fougères et les bambous, on distingue sur des palissades la première récolte de vanille de l’agriculteur.

« Mon but est de me focaliser sur des cultures de long terme comme la vanille, le cacao ou le ramboutan, dit-il à Reporterre. Pour l’instant, elles ne produisent pas assez. Je fais donc du maraîchage et je vends à des restaurateurs mes aromates ou mes bananes poyo. Je travaille aussi avec le magasin l’Îlot Bio, mais uniquement pour les produits agrotransformés car je n’ai pas encore le label bio », précise-t-il.

Des goyaves blanches, fraichement cueillies dans l’arbre. © Sandrine Gueymard / Reporterre

Même si l’agriculteur respecte déjà le cahier des charges propre aux cultures biologiques, obtenir le précieux sésame a un coût : « Le devis que l’on m’a annoncé est de 600 euros à l’année pour 5 hectares. Dès que j’aurai les moyens, je compte m’y mettre. » Sur 2 de ces hectares, il teste la syntropie, une méthode agricole qui repose sur l’équilibre entre différentes plantes. « Les feuilles de mon bananier, par exemple, servent à alimenter le piment végétarien, le basilic, le chou et le curcuma qui poussent à côté. »


En Guadeloupe et en Martinique, la bio séduit de plus en plus d’agriculteurs... malgré les obstacles. Car ce désir de bio est entravé par des règles définies pour le marché européen et mal adaptées à la réalité bioclimatique antillaise.

Des sols contaminés au chlordécone

Selon les données 2024 de l’Agence Bio, si en Hexagone les hectares en bio ont diminué de 2 %, ils augmentent de 6 % dans les deux départements d’Outre-mer : « Cette hausse est due aux fruits et aux surfaces fourragères, et dans une moindre mesure au cacao et à la canne à sucre », précise l’organisme.

Elle est aussi due à un changement d’état d’esprit chez les agriculteurs locaux, comme le note l’Institut d’émission des départements d’outre-mer (Iedom) dans un rapport daté de 2025 : « La contamination des sols à la chlordécone ainsi qu’une prise de conscience des consommateurs et des agriculteurs poussent à s’orienter vers la mise en place de pratiques agroécologiques plus respectueuses de l’environnement. »

Lire aussi : Le combat de Patricia, veuve d’une victime du chlordécone

Le bio est principalement consommé sur place et n’est pas destiné à l’exportation. Dans son baromètre daté de 2023, l’Agence Bio note que « 38 % des Antillais consomment des produits alimentaires bio au moins une fois par semaine, dans des proportions similaires aux Français de la métropole (34 %) » et cela malgré un prix plus élevé. « C’est surtout vrai dans les zones urbaines de la Grande-Terre. La Basse-Terre est plus rurale. La plupart des gens ont des jardins et pensent que ce qui sort de la terre est bio. Nous n’arrivons donc pas à valoriser nos produits », prévient Frédéric Bourseau.

Frédéric Bourseau, au sein de son exploitation agroécologique dans les hauteurs de Baillif, sur l’île de Basse-Terre en Guadeloupe, le 13 octobre 2025. © Sandrine Gueymard / Reporterre

Situé dans la commune de Baillif, le responsable de l’exploitation La Belle Verte possède le label bio et produit entre 6 et 8 tonnes de fruits et légumes par an. Christophines, sapotilles, goyaves, corossols… On se perd dans cette luxuriante forêt nourricière fabriquée par ses soins sur le terrain familial de 2 hectares.

Des machines obligatoires... bien qu’inadaptées aux tropiques

En Guadeloupe comme en Martinique, le principal problème rencontré par les agriculteurs bio pour se démarquer reste le volume. La production demeure insuffisante car empêchée par de multiples facteurs comme l’explique l’Iedom : « L’absence de référentiel technique AB adapté à ces conditions [climatiques], la faible accessibilité aux ressources nécessaires, la perte de rendement associée, ainsi que le coût de la certification peut alors freiner la démarche pour un certain nombre d’agriculteurs. »

Jerrick Venitus, président des Jeunes agriculteurs en Martinique, ajoute que « les maladies liées aux semences hybrides européennes utilisées par certains cultivateurs expliquent la faible production bio sur nos territoires, tout comme le matériel que l’on utilise pour travailler ».

Une partie des parcelles de M. Bourseau, qui déplore que les aides, comme les Maec, restent faibles. «  Comme nous n’avons pas de grandes surfaces à cultiver, cela représente très peu d’argent  », déplore-t-il. © Sandrine Gueymard / Reporterre

De plus, les terrains antillais sont souvent en pente avec des sols parfois argileux, comme en Grande Terre en Guadeloupe. Or, pour produire, les agriculteurs sont obligés d’utiliser des machines répondant aux normes CE du marché européen, pas du tout adaptées aux territoires tropicaux : « Les tracteurs européens sont trop grands. Les outils agricoles brésiliens seraient plus pratiques pour notre agriculture, mais ils ne sont pas aux normes CE. Il faut donc désherber manuellement, ce qui ralentit, limite la production et rend le travail plus pénible », dit Christophe Latchman, président du GDA EcoBio, qui rassemblent 96 producteurs d’aliments bio en Guadeloupe.

Des aides insuffisantes

Des difficultés auxquelles s’ajoutent le peu d’aides destinées aux agriculteurs qui cultivent autre chose que de la banane export ou la canne en Guadeloupe et en Martinique. Le spectacle est flagrant. Il suffit de se rendre sur ces territoires pour constater à perte de vue les champs de canne à sucre ou les bananiers qui longent les routes, sur des milliers d’hectares. « Les agriculteurs en bio ne disposent que d’une aide surfacique qui leur est spécifique, les Maec [mesures agroenvironnementales et climatiques]. Comme nous n’avons pas de grandes surfaces à cultiver, cela représente très peu d’argent », déplore Frédéric Bourseau.

Des guajilotes (ou cannes de la Jamaïque) encore dans l’arbre, au sein de la ferme agroécologique de Frédéric Bourseau. © Sandrine Gueymard / Reporterre

S’ajoutent l’ensemble des obligations administratives et le coût de la certification bio qui viennent parfois décourager certains agriculteurs : « Nous étions de plus en plus nombreux à nous tourner vers le bio et là, depuis le début de l’année, j’ai trois confrères qui ont décidé de tout arrêter et de revenir en agriculture conventionnelle », raconte-t-il.

Ces contraintes n’entament pas la foi de Frédéric Bourseau pour le bio : « C’est un travail pour obtenir le label bio et le conserver. Mais lorsque je vends mes produits sur le marché, je sais qu’ils sont bien meilleurs que les autres et on me le dit. C’est important de répondre aux attentes des consommateurs en matière de qualité à un prix abordable. De plus, les intrants chimiques finissent pas contaminer nos rivières, la mer et l’ensemble de notre écosystème et je ne veux pas participer à cela. »

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