En Guyane, la difficile cohabitation entre éleveurs et jaguars
Thibaut Laget a dû électrifier toutes ses clôtures pour empêcher les attaques de jaguars sur ses bêtes. - © Jérémie Lusseau / Reporterre
Thibaut Laget a dû électrifier toutes ses clôtures pour empêcher les attaques de jaguars sur ses bêtes. - © Jérémie Lusseau / Reporterre
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Les éleveurs guyanais font face à de plus en plus d’attaques de jaguars. Le phénomène, mal pris en compte par les pouvoirs publics, pousse des agriculteurs à se défendre seuls, quitte à braconner l’animal, pourtant menacé.
Kourou (Guyane), reportage
« Quand on a commencé à se faire attaquer par le jaguar, on a essayé de marquer notre présence pour lui faire peur, mais il n’y avait rien à faire. Alors, pendant un mois, j’ai dormi dans mon bâtiment pour surveiller les bêtes. Et un soir, j’ai résolu le problème de la façon de la plus bête qui soit ». Thibaut Laget a abattu l’animal. À l’ombre de sa chèvrerie de bois, construite au milieu d’une parcelle agricole cernée par la forêt, l’homme revoit sa rencontre avec le grand félin d’Amazonie comme si c’était hier.
En 2017, trois ans après s’être installé comme éleveur de caprins entre Macouria et Kourou, au cœur de la principale zone agricole du littoral guyanais, Thibaut Laget a été alerté par la disparition de ses chiens, puis par la multiplication des bêtes manquantes au comptage du soir. Jusqu’à une vingtaine par mois, sur un troupeau de 300 têtes. En arpentant son bâtiment agricole au milieu des chevreaux qui bêlent, l’éleveur semble revivre la scène. Le réveil en stress au moindre bruit, l’effroi lorsqu’il a vu le jaguar s’emparer d’une chevrette devant lui, son chien traumatisé. Le sentiment de soulagement honteux lorsque, enfin, il a abattu le félin.
Sept ans après, Thibaut Laget garde de ce moment une vive « tristesse morale », qui l’a motivé à « tout essayer » pour coexister avec le jaguar. Un animal pour lequel il éprouve à la fois de la fascination et du respect, comme nombre de Guyanais, qui voient en lui un symbole de leur territoire. D’autant que l’espèce, dont il reste environ 1 600 représentants en Guyane, est inscrite sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature. Il est illégal de la chasser et les éleveurs doivent donc trouver des solutions pour empêcher les jaguars de s’en prendre à leurs bêtes.
107 attaques en 2022
La Ferme des moutons paresseux, où travaille Thibaut Laget avec trois associés, est la seule de Guyane dont les parcelles ont été entièrement clôturées et électrifiées. « On a toujours quelques bêtes qui passent de l’autre côté et qui disparaissent, mais le dispositif semble marcher. Et pourtant, les jaguars sont bien là, ma voisine en a aperçu un il y a quinze jours », raconte-t-il en pointant du doigt la savane sèche qui s’étend à l’horizon.
Un tel récit est loin d’être une anecdote folklorique. L’association Human initiative to save animals (Hisa), qui travaille depuis cinq ans sur les interactions entre les éleveurs et les grands félins d’Amazonie (jaguars et pumas), recensait pas moins de 107 attaques en 2022, pour 442 animaux tués. Un nombre qui aurait largement augmenté en 2023, assure l’association, qui n’a pas encore publié de bilan officiel.
L’augmentation de ce chiffre, fondé sur des déclarations d’éleveurs, est à prendre avec des pincettes, car elle peut aussi s’expliquer par une meilleure information de ces derniers, pas tous au courant de l’existence du programme par le passé. Pour autant, les transformations récentes du paysage guyanais rendent crédible l’hypothèse d’attaques plus fréquentes. « Si augmentation il y avait, elle s’expliquerait par le fait qu’on gagne sur le territoire des jaguars, analyse Stéphanie Barthe, responsable de l’unité Technique et connaissance à l’Office français de la biodiversité (OFB) de Guyane. En détruisant leur habitat naturel, on détruit aussi leurs ressources alimentaires. Et, en plus, on leur donne accès à du bétail parqué très facile d’accès. »
Une telle situation s’observe dans la plupart des territoires de « fronts pionniers », où l’activité humaine rogne sur les espaces naturels, comme c’est le cas le long de la Transamazonienne au Brésil. Même si le cas guyanais n’est pas aussi extrême, les espaces naturels sont bien en recul sur le littoral. La surface agricole utilisée représente une part infime du territoire (0,43 %), mais elle a augmenté de 44 % entre 2010 et 2020. De même, les communes du littoral connaissent un phénomène d’étalement urbain, notamment à Macouria, qui compte près de 20 000 habitants, contre 11 000 en 2014.
Deux phénomènes qui s’expliquent par la pression démographique. La région, qui compte 300 000 habitants, a connu un taux annuel d’accroissement de 1,6 % entre 2015 et 2021, le plus haut du pays derrière Mayotte. Enfin, il ne faut pas négliger l’importance de la chasse, activité extrêmement pratiquée, sachant que les proies naturelles du jaguar, comme le cochon bois ou le tatou, sont parmi les espèces les plus chassées localement.
Manque de politiques publiques
Autant de raisons qui ont motivé l’association Hisa à lancer le projet Coexistence félins élevage (Cofeel) en 2019, afin de préserver le jaguar tout en développant l’agriculture. « Nous avons une vingtaine de fermes pilotes où l’on teste l’efficacité des clôtures électriques, explique Armand Ziller, chargé du projet. Nous menons aussi des expériences avec des animaux comme des chiens de race Kangal, qui vont protéger les troupeaux, ou des ânes pour sonner l’alarme. » Si clôturer est jusque-là le seul dispositif à avoir fait ses preuves sur le long terme, son coût devient vite prohibitif pour les élevages très extensifs, majoritaires en Guyane.
Pour développer son programme, Hisa compte sur le soutien financier des services de l’État, comme la Direction générale des territoires et de la mer (DGTM), ou encore de la Collectivité territoriale de Guyane (CTG). Si l’association se dit très satisfaite de ce soutien, et plus largement de la « bonne volonté des acteurs publics », le monde agricole est plus partagé face à cette initiative. Certains éleveurs sont hostiles à l’idée de travailler avec une structure associée à la protection animale.
Aucun système de compensation
D’autres, échaudés par les attaques et avec qui Reporterre a échangé, estiment qu’il s’agit là d’une façon de se « reposer » à « moindres frais » sur l’activité d’une association [1]. Avec ses deux salariés présents sur place, dont un seul sur le terrain, le projet Cofeel a des moyens beaucoup plus limités que la puissance publique.
Enfin, l’association ne peut rien sur la question de l’indemnisation des éleveurs. Aucun système de compensation n’a été mis en place en Guyane, contrairement à ce qui existe pour le loup et l’ours, les grands prédateurs de l’Hexagone.
Or, les pertes sèches sont loin d’être négligeables. Éric Leignel, éleveur de zébus à Macouria, estime par exemple avoir perdu plus de 300 bêtes entre 2017 et 2023, soit un manque à gagner de 600 000 euros. « C’est dur et démoralisant. Mon fils et ma femme ont souffert de dépression et ils n’arrivent plus à s’occuper des troupeaux qui ont été décimés », confie cet agriculteur, installé en 2002.
En plus d’attiser le sentiment des éleveurs d’être laissés pour compte, cette situation vient entraver un secteur qui peine déjà à répondre aux besoins locaux, à l’image de la filière bovine, qui ne satisfaisait que 18 % de la consommation locale en 2021. « C’est clairement un frein pour la Guyane. Nous faisons remonter l’info jusqu’aux ministères, mais, tant que tout le monde ne se mettra pas autour de la table pour combattre le problème, rien ne changera », déplore Johnny Yang, représentant local des Jeunes Agriculteurs.
« Nous nous devons de faire mieux qu’en Hexagone avec le loup et l’ours »
Si des initiatives existent, comme les fonds débloqués par l’OFB pour étudier plus précisément la zone où se concentrent les attaques, elles semblent bien pauvres face aux besoins des éleveurs. Cette problématique se heurte aussi à un problème structurel : le manque de personnel technique sur place. Ainsi, même si un système d’indemnisation était mis en place, l’OFB ne dispose pas, à l’heure actuelle, de suffisamment d’experts pour venir constater les attaques. « Nous avons douze inspecteurs pour toute la Guyane et ils sont déjà obligés de prioriser leurs missions », explique Stéphanie Barthe.
En attendant, les tirs de représailles se multiplient et le recours à des braconniers devient une solution pour nombre d’agriculteurs qui, jusque-là, n’avaient aucune animosité envers le félin. « Le jaguar, c’est notre animal totem, on veut le protéger, insiste Johnny Yang. Et les éleveurs sont les premiers à dire que ça ne sert à rien de tirer puisque l’animal est vite remplacé par un autre. Mais je comprends que, dans leur situation, ils puissent craquer et en arriver là. »
« Ici, nous nous devons de faire mieux qu’en Hexagone avec le loup et l’ours, affirme Thibaut Laget avant de refermer le portail de sa chèvrerie et de remettre en marche sa clôture électrique. Mais si on continue sur cette lancée, tous les problèmes vont se cristalliser sur le jaguar et j’ai peur de ce qui peut arriver. »