En Haute-Loire, l’opposition monte contre des projets de minicentrales hydrauliques

Durée de lecture : 12 minutes

9 mars 2019 / Lorène Lavocat (Reporterre)

ENQUÊTE (2/2) - Une énergie stockable, générée localement, sans rejets de polluants… Les microcentrales hydrauliques ont de sérieux atouts. Qui n’emportent pas toujours l’adhésion des associations de défense de l’environnement et des habitants concernés, comme à Chamalières-sur-Loire ou à Chanteuges.

Cet article est le second que Reporterre consacre à l’hydroélectricité. Le premier « La multiplication des microbarrages menace les dernières rivières sauvages », est à lire ici.


  • Saint-Jeures et Chamalières-sur-Loire (Haute-Loire), reportage

Sous la lune, Rémi et Françoise Quintin avancent à pas lents dans la neige épaisse. Une fois au bord de la rivière, l’homme pointe sa lampe de poche sur le torrent. Au milieu des galets immergés, une, puis deux, puis quatre truites farios apparaissent furtivement dans le rai de lumière. Le couple, installé il y a quatre ans dans ce hameau du Rochain, ne se lasse pas du spectacle. Chaque soir d’hiver, ils viennent avec leurs deux enfants sur les bords de l’Auze admirer en silence les poissons frayant dans la nuit. Mais, depuis deux ans, leur coin de paradis est menacé. Un voisin entend construire une microcentrale à quelques mètres en amont de leur maison.

Avec l’appui des pêcheurs et des associations environnementales locales, la famille Quintin se bat contre ce projet, qu’elle juge « inutile et destructeur ». « Pour alimenter 200 foyers, ils vont abîmer plus d’un kilomètre de rivière », estime Françoise Quintin. D’après la mission régionale d’autorité environnementale, l’Auze présente « une très bonne qualité physico-chimique et un habitat favorable pour la truite fario dont elle accueille une population équilibrée et relativement abondante ». Les riverains comme les pêcheurs craignent que la réduction du débit de la rivière sur le tronçon concerné par le projet mette en danger les poissons. « C’est un projet monstrueux à des fins crapuleuses », fustige ainsi le président de la société de pêche locale, Paul Faurand.

« C’est l’accumulation des barrages qui pose problème »

Joseph Guibert, le porteur du projet, prévoit de construire un seuil et de dériver une partie du cours d’eau par un canal de 700 m puis une conduite forcée de 300 m qui débouchera sur une turbine. Joint par Reporterre, il assure que sa centrale sera « neutre » pour l’environnement. « Nous construirons des passes à poissons, et puis la faune s’adaptera. Il y avait des truites auparavant, alors qu’il y avait beaucoup plus de moulins qu’aujourd’hui. » Au téléphone, Jean-Marc Lévy, de France hydroélectricité, va dans ce sens : « On ralentit les poissons, certes, mais ils finissent toujours par franchir le seuil. »

À Saint-Jeures, au domicile du couple Quintin, des habitants s’élèvent contre le projet de microcentrale.

Sauf que les passes à poissons ne sont pas la panacée : elles permettent, au mieux, de laisser passer neuf individus sur dix. Or, sur certains fleuves et leurs affluents, on compte des dizaines d’ouvrages. « C’est l’accumulation des barrages qui pose problème, explique Jacques Pulou, de la Frapna, joint par téléphone. S’il n’y avait qu’une retenue avec une passe bien faite, les poissons s’en sortiraient, mais nos rivières ont été transformées en succession de lacs. »

Face à la recrudescence des projets en Auvergne-Rhône-Alpes, Jacques Pulou s’est plongé dans les problèmes que pose la petite hydro. « L’argument des moulins ne tient pas, poursuit-il. Certes, il y avait beaucoup de moulins avant, mais ils ne fonctionnaient ni tous les jours ni avec le même débit. » D’après ses calculs, « un moulin disposant d’une paire de meules uniques avait le même effet sur le débit d’un cours d’eau qu’une centrale hydroélectrique moderne de puissance 9 à 23 kW. Autrement dit, à une petite centrale actuelle équivaut à entre 400 et 1.000 moulins ! »

Bonnet de laine enfoncé sur la tête, Martin Arnould, naturaliste et membre de l’association Le chant des rivières, regarde passer l’Auze. Lui s’inquiète des conséquences sur la qualité de l’onde. « Un ouvrage qui transforme une eau courante en une retenue d’eau stagnante entraîne forcément une dégradation de la qualité de l’eau, explique-t-il. Faire un mur sur une rivière induit une modification des écosystèmes aquatiques, pour les êtres vivants, pour les sédiments. »

Une énergie somme toute « peu traumatisante », selon les hydroélectriciens

Au téléphone, le pêcheur professionnel Philippe Boisneau précise cette idée : « Une eau turbulente est plus fraîche, plus oxygénée, il va s’y développer des êtres vivants de bonne qualité et, de là, toute une chaîne trophique, qui sera à même de digérer un certain nombre de polluants, comme les nitrates, explique-t-il. S’il y a un obstacle à l’écoulement, l’eau devient plus chaude, des bactéries, des algues, des virus vont s’y développer. Il y aurait déjà 80.000 obstacles à l’écoulement des eaux en France, ce n’est pas la peine d’en ajouter ! »

« Il y a bien d’autres sources de dégradation des eaux, s’agace Joseph Guibert, le porteur du projet. L’épandage de pesticides, le ruissellement du sel sur les routes, les produits industriels. Il y a aussi eu le drainage des zones humides et des marécages. » Il dénonce le « double discours des pêcheurs », qui se présentent comme des « protecteurs de la nature » mais « vont pêcher avec des 4x4 et empalent des vers de terre au bout de leur hameçon ».

Pas de quoi rassurer les époux Quintin, qui craignent des répercussions en cascade sur la faune et la flore : « On est dans un coin de nature encore très préservé, avec des chauves-souris, des reptiles, des amphibiens, des oiseaux… Que restera-t-il quand le débit de l’Auze aura diminué de 80 % » s’interroge Françoise Quintin. « Il y a toujours un impact mais il est minime, et on en fait tout un pataquès, estime quant à lui Joseph Guibert, le porteur du projet. On a besoin de produire de l’énergie propre et l’hydro reste peu traumatisante pour l’environnement. » Autrement dit, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs.

À quelques dizaines de kilomètres de l’Auze coule une autre rivière, elle aussi menacée : la Desges, un affluent de l’Allier. À Chanteuges, un petit village, la communauté de communes des Rives du Haut Allier a acheté un moulin en 2016. C’est là qu’elle compte construire une microcentrale, à moins d’un kilomètre du Conservatoire national du saumon sauvage. Depuis novembre 2017, le chantier est à l’arrêt, enlisé dans des recours juridiques et des incertitudes quant à sa rentabilité. Robert Joumard vit à proximité du futur barrage. « Un million d’euros pour une puissance installée de 76 kW, c’est inconcevable, dit-il. Pour le même coût, une éolienne peut produire neuf fois plus d’électricité, avec bien moins de conséquences sur les écosystèmes. » Au-delà du danger pour les saumons sauvages — le Conservatoire pourrait manquer d’eau en cas d’arrêt des turbines —, M. Jourmard pointe le manque de concertation et l’opacité entourant le projet. Un grief également mis en avant par la famille Quintin.

Les associations dénoncent un manque de concertation et des études d’impact peu poussées

« Les microcentrales sont bien souvent parachutées, sans consultation réelle pour prendre en compte toutes les parties prenantes », observe Simon Burner, de SOS Loire vivante. Étude d’impact bâclée, enquête publique insatisfaisante, manque d’information… « Nous avons besoin d’une véritable concertation autour de ces projets mais cela prend du temps et demande des moyens humains », dit Olivier Berland. Animateur au sein d’Énergie partagée, une association qui accompagne et finance des projets citoyens d’énergies renouvelables, il réfléchit depuis plusieurs mois à une charte de l’hydroélectricité, pour définir les lignes rouges et les points verts. « L’hydro peut être une solution renouvelable, locale, mais il faut la réfléchir au plus près du terrain, par un travail de médiation, d’étude d’impact très poussée », dit-il.

Épargner des zones précieuses, quitte à suréquiper certains tronçons : c’est ce que prône Simon Burner, de Sos Loire vivante.

Problème, les services de l’État n’ont pas les moyens de mener de telles concertations, de même que les porteurs de projet. « Nous sommes pour le dialogue et la concertation, pour la transparence des données scientifiques, pour objectiver le débat et sortir de cette obsession de la seule continuité écologique, assure pour sa part Jean-Marc Lévy. La continuité écologique est une politique qui coûte très cher au contribuable et aux exploitants et dont les résultats sont plus qu’incertains. Et pendant ce temps-là, la transition énergétique passe à la trappe ! »

Car l’hydro présente de sérieux atouts pour changer de système énergétique. Elle valorise la force motrice de l’eau, sans prélèvement ni rejet de polluants. En « jouant » sur l’ouverture des vannes, elle permet d’ajuster la production à la demande, pour faire face aux variations de la consommation, et notamment aux pics, lors des nuits d’hiver glaciales par exemple. Elle est relativement fiable et facilement stockable, grâce aux réservoirs de barrages, ce qui n’est pas le cas des autres énergies renouvelables. « Les petits barrages rendent de nombreux services à la biodiversité, ajoute M. Lévy. Ils permettent de gérer dans une certaine mesure les niveaux d’eau, pendant les crues et l’étiage. Les hydroélectriciens participent à la gestion des berges, en récupérant les déchets, en entretenant la végétation sur les berges. »

« Lorsque le projet est bien géré et le site pas trop fragile, ça marche bien »

Assurer un approvisionnement local en énergie renouvelable, c’est le pari relevé par la microcentrale de Chamalières-sur-Loire (Haute-Loire). En 2004, pour sauver l’ancien moulin familial de la ruine, Bernard Mallet l’a transformé en une petite installation de 400 kW. Quinze ans plus tard, l’usine fournit de l’électricité à 400 foyers et une ressource fiscale essentielle à la vie du petit village. Lui assure n’avoir jamais eu de conflit avec les riverains : « Je discute régulièrement avec les pêcheurs, s’ils voient un problème, on en discute, on cherche des solutions. » Outre une passe à poissons régulièrement révisée, il a muni la turbine et la prise d’eau de grilles fines pour empêcher les animaux de s’y engouffrer, il drague les sédiments et maintient les installations avec de l’huile biodégradable. « On fait notre possible pour minimiser les conséquences sur la Loire », précise-t-il. À ses côtés, Martin Arnould acquiesce : « Il y a des cas où ça marche bien, parce que le projet est bien fait, bien géré et que le site n’est pas trop fragile. »

« La petite hydro a beaucoup investi et innové en faveur d’une meilleure intégration dans notre environnement, soutient également Jean-Marc Lévy. Nous avons aujourd’hui les moyens techniques de maîtriser les conséquences de cette activité. » Ces avancées technologiques suffiront-elles à préserver les milieux aquatiques ? « Ce n’est pas qu’une question d’équipement, c’est aussi une question de site, dit Jacques Pulou. Une centrale, même parfaitement pensée, si elle est implantée dans une zone sensible, elle aura des effets négatifs démesurés par rapport à son intérêt énergétique. » C’est pourquoi la centrale de Chanteuges, même si elle était équipée du nec plus ultra de la passe à saumons, serait un pied de nez aux 25 ans d’investissements sur l’ensemble du bassin de la Loire, jusque sur le Haut Allier, visant à restaurer les habitats en effaçant certains barrages, en reconfigurant d’autres centrales, et en soutenant la population de saumon sauvage. Il faudrait donc ce que Simon Burner appelle des « no-go zones » afin de « préserver les rivières en bon état écologique, quitte à suréquiper d’autres tronçons déjà très dégradés ou sans intérêt en matière de biodiversité ».

La mini centrale hydraulique de Chamalières-sur-Loire, en Haute Loire.

Et ce n’est pas tout : il s’agit de réfléchir à l’échelle du bassin versant et non pas de la rivière. « Les problèmes ne sont pas tant liés à une centrale en particulier qu’à la pullulation de centrales sur un bassin donné, remarque Jacques Pulou. Plus il y a de barrages, plus les conséquences sur la faune, sur la qualité de l’eau se cumulent et entrent en synergie. »

Entre ces différents critères, la fenêtre de tir pour développer cette énergie renouvelable semble bien mince. « La priorité est de remettre à niveau et aux normes les centrales déjà existantes, estime Olivier Berland. La création de nouvelles centrales doit être l’exception. » La programmation pluriannuelle de l’énergie table sur un développement de 400 MW supplémentaires grâce au suréquipement et à l’optimisation, soit 10 % du potentiel de capacités hydroélectriques.

Les hydroélectriciens estiment pouvoir s’adapter au dérèglement climatique

Mais un autre facteur pourrait bien venir compromettre l’avenir de la filière hydroélectrique : le changement climatique. Les centrales sont en effet très dépendantes du débit des rivières. Or, les résultats du projet Explore 2070, menés par le bureau d’études BRL ingénieries, l’Irstea et Météo France montrent une baisse très probable des écoulements fluviaux. À l’échelle nationale, les modèles estiment cette baisse des débits moyens interannuels entre - 15 % et - 40 % à l’horizon 2046-2065 par rapport à la période de référence 1962-1991. Les débits du Rhône et de la Loire devraient perdre 10 à 40 % de leur débit moyen interannuel. En fonction des modèles utilisés, les diminutions de débit de la Garonne pourraient dépasser les - 50 %.

« Les moyennes ont peu de sens, il y aura à certains endroits de plus fortes variations, crues et étiages plus sévères auxquels les hydroélectriciens ont les moyens techniques de s’adapter », affirme Jean-Marc Lévy. De son œil de pêcheur professionnel, Philippe Boisneau voit les choses différemment : « Le changement climatique vient accentuer la fragilité des écosystèmes aquatiques, estime-t-il. Il faut absolument faciliter leur adaptation, et donc ne pas mettre d’obstacles en plus. » Sinon, conclut-il, « les poissons migrateurs pourraient être les prochains, mais pas les derniers, à disparaître de nos rivières ».


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Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos : ©Anais Cramm/Reporterre

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