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En Haute-Marne, l’industrie nucléaire veut blanchir son linge dans l’opacité

19 novembre 2018 / Lorène Lavocat (Reporterre)

Les « laveries nucléaires » sont des blanchisseries industrielles spécialisées dans la décontamination du linge radioactif. L’intention de l’entreprise Unitech d’en ouvrir une en Haute-Marne inquiète les habitants, notamment du fait de l’opacité du projet. Mais, dans un territoire miné par la désindustrialisation et sur lequel l’industrie nucléaire a jeté son dévolu, l’omerta domine.

  • Joinville (Haute-Marne), reportage

Sous le pont qui enjambe la Marne, l’eau glisse paresseusement sur les galets. En ce sec mois d’octobre, le niveau de la rivière est au plus bas. Ce qui n’a rien d’étonnant : Joinville, « petite cité de caractère », se situe non loin de la source de la Marne. Ici, au carrefour de la Champagne et de la Lorraine, cet affluent de la Seine n’a pas le débit abondant que les Franciliens lui connaissent. C’est pourtant là qu’Unitech, filiale de l’entreprise étasunienne Unifirst, compte installer une laverie nucléaire. Et rejeter chaque jour près de 60.000 litres dans la rivière. Une eau potentiellement chargée en phosphates, en nitrates, en métaux lourds… et en matières radioactives.

« Une blanchisserie industrielle en tête de bassin versant, c’est un non-sens », insiste Bertrand Thuillier. Ce scientifique indépendant, connu pour ses travaux fouillés sur le projet d’enfouissement de déchets nucléaires Cigéo, habite à quelques kilomètres de Joinville. Inquiet de l’effet environnemental du projet Unitech, il épluche depuis plusieurs mois tous les documents à sa disposition. « En période d’étiage, le débit de la Marne se situe autour de 2 mètres cubes par seconde, et Unitech pourrait y déverser plus de 60 mètres cubes par jour, précise-t-il en griffonnant une multiplication sur un bout de papier. Les polluants éventuellement rejetés seront alors très concentrés. » Sur son bureau, une brochure éditée par l’Agence de l’eau Seine-Normandie explique que « les effluents des blanchisseries industrielles se caractérisent par une température élevée, un pH basique, la présence de matières en suspension et des pointes d’azote et de phosphore ». Sans oublier la radioactivité : « Unitech entend recevoir le linge des centrales nucléaires françaises, donc il y aura forcément des rejets d’éléments radioactifs comme le tritium », souligne M. Thuillier.

« Si le projet est si sûr, s’il n’y a pas de problème, pourquoi ne pas en parler ? » 

Mais pourquoi laver des vêtements contaminés ? « Nous n’accepterons que le linge très faiblement contaminé, qui peut être lavé et réutilisé », répond d’emblée Jacques Grisot, directeur d’Unitech, joint par Reporterre. Pour se protéger, les employés de la filière nucléaire revêtent en effet combinaisons, gants et chaussures spéciales, et ce, quelle que soit la zone de la centrale où ils se trouvent. Certains habits — « le linge rouge » —, très contaminés, sont considérés comme des déchets et stockés comme tels. Les autres vêtements, moins radioactifs, partent au pressing. La plupart des centrales disposent pour le moment de leurs propres machines à laver. Mais l’heure est à la sous-traitance. Ainsi, depuis 2013, Areva a confié les habits de la Hague à Unitech, qui les envoie dans son unité aux Pays-Bas pour être lavés. Puis en 2015, EDF a signé à son tour un contrat avec Unitech. À partir de 2020, tout le linge sale du nucléaire français — soit 1.200 tonnes par an, d’après M. Grisot — pourrait donc être acheminé vers la blanchisserie, située dans le parc d’activité de la Joinchère, sur la commune de Suzannecourt, qui jouxte Joinville.

La Marne traversant Joinville.

« On ne peut pas faire disparaître la radioactivité, admet M. Grisot. Notre action consiste à laver et rincer plusieurs fois les vêtements, pour enlever le maximum. Mais c’est comme une tache de cambouis, tout ne part pas. » Métaphore mise à part, le directeur se veut rassurant : « Nous avons des seuils très stricts à respecter, il y aura des contrôles permanents à chaque bout de la chaîne. » Unitech prévoit également l’implantation d’une coûteuse station de traitement des eaux au sein de la blanchisserie. « On récupèrera le maximum pour que ce qui est rejeté soit le plus propre possible, détaille M. Grisot. L’eau partira ensuite directement dans la Marne. » Quant aux boues issues de l’assainissement, elles seront envoyées dans des fûts à l’Andra (Agence nationale de gestion des déchets nucléaires), comme des déchets faiblement radioactifs.

Pas de quoi tranquilliser M. Thuillier, qui rappelle que la majorité des blanchisseries nucléaires sont situées, comme les centrales, en aval ou sur le littoral, là où les débits sont importants et la radioactivité diluée dans de gros volumes d’eau. Ce qui n’est pas le cas du bassin joinvillois. Le point a été soulevé par l’Agence régionale de santé (ARS), qui a émis un avis défavorable au projet en avril 2018, dans l’attente de compléments d’information. « Le point de rejet des effluents est prévu dans la Marne, à proximité immédiate de périmètres de protection de deux captages alimentant la commune de Vecqueville, écrit l’ARS. Ces captages puisent l’eau de la nappe alluviale, dont la qualité est fortement influencée par celle de la rivière. »

Courrier de l’Agence régionale de santé demandant notamment l’avis d’un hydrogéologue.

Cette préoccupation a également motivé Dominique Laurent, maire de Bettancourt-la-Ferrée, à faire voter une délibération municipale contre ce projet. « Cette année avec la sécheresse, le niveau de la rivière et des nappes est très bas, et ça ne va pas s’arranger avec le changement climatique, prévient-il. Or, moins il y a d’eau, plus la pollution est concentrée. Comme l’eau potable de notre commune provient de captages en aval de la laverie, elle pourrait être contaminée. »

Le maire de Suzannecourt, qui s’est rendu à la laverie Unitech de Coeverden, aux Pays-Bas, fait entendre un son de cloche bien moins alarmiste : là-bas, « pas le moindre défaut n’a pu être constaté en 22 ans de service », écrit Michel Boullée dans un courrier à ces concitoyens.

Extrait du courrier adressé par M. Boullée à ces concitoyens.

Mais Bertrand Thuillier met en avant un autre cas, pas si reluisant. En 1997, la ville de Santa Fé, au Nouveau-Mexique (États-Unis d’Amérique), a adopté une ordonnance limitant fortement les rejets de la compagnie Interstate Nuclear Services, qui est ensuite devenu Unitech services. En effet, depuis plus de 30 ans, l’entreprise lavait du linge radioactif et rejetait ses effluents dans le réseau d’assainissement de la ville. Constatant la forte radioactivité des eaux usées, la municipalité a donc décidé à la fin des années 1990 de restreindre cette activité, pour « préserver ses intérêts économiques ». L’ordonnance sera annulée par la justice quelques années plus tard, au motif qu’elle outrepassait les compétences de la ville et portait atteinte à l’autorité de l’État. « Mais cet exemple montre bien que tout n’est pas transparent et maîtrisé, comme le laisse entendre Unitech », conclut M. Thuillier.

Implantations d’Unitech Services dans le monde. Lors de l’annonce du projet à Joinville, la compagnie espérait une ouverture fin 2018. Ce ne sera finalement pas avant mi 2020, d’après son directeur, M. Grisot.

Un scepticisme que ne partagent apparemment pas les représentants de l’État français. En février dernier, la préfète du département expliquait au Journal de la Haute-Marne que ce projet était « sûr, non nocif et sans aucun impact sur l’environnement ». « Si le projet est si sûr, s’il n’y a pas de problème, pourquoi ne pas en parler ? » rétorque Virginie [1]. Avec d’autres habitants, elle a créé l’association Joinville lave plus propre, afin de s’opposer à l’implantation d’Unitech. Depuis deux ans qu’ils ont appris l’existence de ce projet, ils tentent d’avoir accès aux informations concernant la blanchisserie. En vain. « C’est l’opacité la plus totale », se désespère cette jeune maman. Dossier d’autorisation environnementale, permis de construire, certificat de projet… autant de documents que ni la préfecture, ni les municipalités, ni l’entreprise ne leur ont fournis. Ils ont depuis saisi la Commission d’accès aux documents administratifs (Cada), dont ils attendent la réponse. « Le permis de construire a été signé en avril dernier, mais il n’y a eu aucun affichage ni aucune communication, précise-t-elle. Un couple qui a acheté récemment une maison à 150 mètres de la future laverie n’a même pas été prévenu de ce projet ! »

« Ils ont compris qu’il valait mieux en dire le moins possible afin de ne pas donner prise à l’opposition » 

« Unitech et les pouvoirs publics avancent en catimini, dénonce Virginie. Leur stratégie, c’est de ne rien dire, tout cacher, et d’avancer le plus possible dans l’ombre pour mettre ensuite les gens devant le fait accompli. » D’après les opposants, les autorités auraient retenu la « leçon Bison ». En 2016, la société Derichebourg avait annoncé vouloir installer une base de traitement des déchets radioactifs à faible activité, nommée « Bison », à Gudmont-Villiers, à quelques kilomètres de Joinville. L’hostilité et la très forte mobilisation des habitants contre ce projet avaient abouti, un an plus tard, à son abandon. « Ils ont compris qu’il valait mieux en dire le moins possible afin de ne pas donner prise à l’opposition », estime Virginie.

Pour Jacques Grisot, il n’est pas question de dissimuler, mais de « donner à tout le monde l’ensemble des données, avec les explications et démonstrations qui vont avec, précise-t-il. Si on ne donne que des bribes d’info par-ci par-là, ça ne fait que susciter l’inquiétude. Tout sera dit au moment de l’enquête publique ». Mais cette consultation se fait attendre, car la demande d’autorisation environnementale, déposée en janvier dernier, est toujours examinée à la préfecture. C’est ce qu’a confirmé par courriel à Reporterre la direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) Grand Est, chargée du dossier : « L’examen du caractère complet et régulier de la demande est en cours. Dès la recevabilité de la demande actée, l’enquête publique prévue par le Code de l’environnement sera planifiée et le dossier sera consultable pendant cette enquête publique d’une durée d’un mois ». Patience donc. « De toute façon, on sait bien que quand l’enquête publique arrive, c’est souvent trop tard, ajoute Pascale Vincent, opposante. On demande l’avis à la population pour la forme, mais tout est déjà ficelé. »

Joinville.

Il y a les infos qui manquent, et celles qui clochent. Comme le classement de l’établissement en installation classée protection de l’environnement (ICPE) et non en installation nucléaire de base (INB), comme c’était le cas pour la laverie de la Hague. Ce qui a un effet direct sur le contrôle du site : « Une INB est sous la surveillance de l’Autorité de sûreté nucléaire, avec des examens très stricts sur la radioactivité, alors qu’une ICPE est contrôlée par la Dreal, moins au fait des questions nucléaires », note Bertrand Thullier.

À l’opacité du projet s’ajoute une omerta totale. « Je n’ai aucune information pour le moment, je ne sais rien et ne peux donc pas me prononcer », dit Bertrand Olivier, maire de Joinville, le principal bourg du bassin. Contacté par Reporterre, l’élu est pourtant à l’origine de la venue d’Unitech en Haute-Marne, puisque c’est lui qui, il y a deux ans, s’est positionné en faveur de l’implantation de la laverie. « Nous avons 26 % de chômage ici, et la moitié de nos jeunes n’ont ni diplôme ni travail. Unitech s’est engagé à créer une quarantaine d’emplois, donc son projet m’a paru intéressant. » Il a ensuite transmis le dossier à la communauté de communes du bassin de Joinville. Puis… plus rien. « Le sujet n’a jamais été abordé avec l’ensemble des élus, il n’y a eu aucune communication, c’est lamentable. » En bisbille avec le président de la communauté de communes, M. Olivier ne fait en effet pas partie du bureau communautaire, l’organe où se discutent les décisions stratégiques. Alors qu’il est à la tête de la plus grosse commune, il n’a ainsi pas été invité au voyage organisé par Unitech pour les élus locaux à la blanchisserie néerlandaise. « L’effet de cette omerta est catastrophique, observe le maire, qui demeure plutôt favorable au projet. Les gens ont l’impression qu’on leur cache des choses, ce qui alimente leur inquiétude. »

Signe de l’intérêt prudent des habitants, la réunion publique organisée par Joinville Lave plus propre en mai dernier a réuni plus de 200 personnes, une réussite pour la région. Les pétitions contre la laverie recueillent chaque semaine de nouvelles signatures. Signe également de la préoccupation des pouvoirs publics, « la réunion du printemps s’est tenue sous haute surveillance policière, et des élus locaux auraient été vu en train de noter l’identité des signataires des pétitions », précise Juliette Geffroy, de l’association antinucléaire Cedra, qui prête main-forte aux opposants locaux.

« Après, nombre de citoyens n’osent pas remettre en question leur maire, et la plupart des maires sont favorables au projet, observe Jacques Leray, ancien élu local et opposant à Unitech. Il existe une mentalité féodale et un fort fatalisme en Haute-Marne, qui entravent la contestation ». Un avis partagé par Dominique Laurent : « Les gens sont résignés à ce que notre territoire soit nucléarisé. On a déjà la poubelle Cigéo à moins de vingt kilomètres, mais aussi plein de projets satellites… la laverie est l’un d’eux. S’opposer à l’ensemble de la filière électronucléaire française paraît perdu d’avance pour beaucoup. »

« Le nucléaire, ici, c’est la facilité pour les élus, l’assurance d’argent facile » 

M. Laurent comme M. Leray font partie de l’Eodra, une association d’élus opposés à la poubelle nucléaire de Bure. Pour eux, la laverie Unitech n’est qu’une des nombreuses « métastases » de Cigéo. Si Jacques Grisot nie tout lien de cause à effet entre la proximité de Bure et son implantation à Joinville, il reconnaît que la zone jouit d’une « position centrale par rapport à l’ensemble de nos clients et offre des capacités techniques intéressantes pour notre activité ». L’entreprise espère notamment obtenir des contrats avec des centrales en Allemagne et en Suisse. Outre Cigéo, les centres de stockage radioactif de Soulaines et Morvilliers se trouvent à moins de 50 km. Les lycées de la ville toute proche de Saint-Dizier proposent des formations spécifiques dans la maintenance du nucléaire. Et M. Grisot espère développer, en complément de la blanchisserie, un pôle de « contrôle radiologique » des matériaux issus de sites nucléaires, qui pourrait représenter jusqu’à 40 % de son activité. Cette « nucléarisation » du territoire passe également par les nombreux programmes d’accompagnement économique de Cigéo, notamment ceux portés par le groupement d’intérêt public (GIP) du département, doté de plus de 29 millions d’euros de recettes annuelles, et dont le vice-président est le maire de Suzannecourt, M. Boullée. « Entre ceux qui ont un travail ou un proche travaillant dans le nucléaire et ceux qui portent des projets financés par la filière, peu de gens ont intérêt à contester cette emprise, soupire Dominique Laurent. On est condamné à dépendre du nucléaire. »

Joinville.

« Le nucléaire, ici, c’est la facilité pour les élus, l’assurance d’argent facile, enchérit Virginie. Les entreprises viennent d’elles-mêmes. Mais nous nous battons en faveur d’un autre développement pour nos territoires. » À ses côtés, Johanna, Joinvilloise d’adoption, se désole : « Ils disent que ça se désertifie, et ils nous font un projet comme ça, comment veulent-ils que les gens viennent s’installer ici ? » Comme sa compagne de lutte, elle a choisi la Haute-Marne « pour son cadre, sa campagne, la qualité de l’environnement ». « Aujourd’hui, nos enfants dessinent des signes radioactifs partout, ajoute Virginie. Joinville va devenir une petite cité de caractère nucléaire. »



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[1Cette habitante a préféré garder l’anonymat par crainte de la répression qui touche nombre de militants antinucléaires.


Lire aussi : Bure, la bataille du nucléaire

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos : © Lorène Lavocat/Reporterre

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