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Reportage — Pollutions

En Isère, les écolos se confrontent à la vallée de la chimie

Dans le nord de l’Isère, la justice a stoppé un aménagement industriel porté par les élus locaux et poussé par l’État. Cependant, une poignée de défenseurs de l’environnement questionne la suprématie de l’économie face à la santé, au cadre de vie et à la nature.

Roussillon (Isère), reportage

Sur la Nationale 7, aux abords de la commune de Roussillon, en Isère, plus personne ne s’étonne de l’épaisse fumée qui sort des cheminées, ni même de cette odeur étrange — de chou disent certains — qui titille les narines des automobilistes. « Je l’appelle Vallée de la mort », plaisante Jojo. Si « les gens du coin » n’aiment pas cette expression, ils savent pourtant que l’air qu’ils respirent est loin d’être pur. Entre la plateforme chimique de Roussillon et l’autoroute A7 qui coupe en deux la commune, la pollution est constante. Conséquence : la santé publique se dégrade. « Dans certaines rues, il y a plus d’un cancer par maison », assure Georges Montagne. Habitant de la région, cet homme préside aujourd’hui l’association Vivre ici qui milite pour la défense de l’environnement. Localement, elle est connue pour ses actions dont certaines ont obtenu les résultats souhaités, comme l’interdiction de brûler de l’hexachlorobenzène en France — notamment au sein de l’entreprise locale Tredi — ou plus récemment la mise à l’arrêt du projet Inspira.

Depuis cinq ans, l’énergie des militants est presque exclusivement consacrée à ce projet d’aménagement d’une zone industrialo-portuaire (Zip) qui pourrait s’étendre sur plus de 300 hectares, dans la continuité de la plateforme chimique de Roussillon. Dans les communes voisines de Salaise et Sablons, les balbutiements de la Zip remontent à la fin des années 70 avec l’implantation d’une première usine puis la création du port de Salaise. Aujourd’hui une vingtaine d’entreprises — transport, logistique, recyclage, chimie — sont installées sur le site et font travailler environ 900 personnes. À terme, la Région, l’Agglo et le Département promettent plus de 2 000 emplois grâce à l’aménagement de 221 hectares supplémentaires. L’amélioration du réseau électrique ainsi que la construction de routes et de parkings devraient permettre d’attirer d’autres entreprises. Le projet, chiffré à 120 millions d’euros, a déjà coûté plus de 30 millions pour les premiers aménagements de la partie nord.
 

Si le projet aboutit, tous ces champs devraient disparaître. © Pauline De Deus/Reporterre

 
En 2019, pour la première fois en vingt ans, Vivre Ici a saisi la justice. « Ce qui nous a fait vraiment prendre conscience qu’il y avait un problème avec Inspira, c’est l’enquête publique », dit Denis Mazard, membre de l’association. Hausse du trafic, augmentation de la pollution, usage d’eau excessif sur une nappe en déficit, destruction de la biodiversité... L’avis était unanimement défavorable. D’après les enquêteurs, le projet doit être redimensionné, mieux compensé et plus protecteur. Pourtant, six mois plus tard, le préfet de l’Isère a accordé une autorisation unique — pour l’usage de l’eau, le défrichement, la destruction des espèces protégées, etc. — et déclaré l’utilité publique (DUP) du projet.
 

Un commissaire enquêteur radié après un avis défavorable au projet

Entre-temps, Gabriel Ullmann, qui présidait la commission d’enquête, a été radié. Difficile de ne pas faire le lien avec Inspira quand on sait que le vote de cette décision s’est fait avec certaines parties prenantes du projet, désignées par le préfet, telles que Christian Coigné. Ce dernier est maître d’ouvrage d’Inspira à travers la société de commande de travaux publics qu’il préside : Isère Aménagement. Cette décision de radiation aurait aussi été poussée par certains élus favorables au projet, tels que le Les Républicains Jean-Pierre Barbier, président du Département de l’Isère.
 

Georges Montagne (à droite) et Denis Mazard (à gauche) sur la zone du projet.

Cette obstruction, à peine masquée et suivie d’un avis favorable de la préfecture, a fait l’effet d’une bombe... Vivre Ici a déposé deux recours en justice, concernant la loi sur l’eau et la DUP. Entre l’association et les élus locaux, les relations ont commencé à se tendre. « On se connaît, on pouvait même travailler ensemble sur certains dossiers... Mais le combat sur Inspira nous a obligé à remettre en cause beaucoup de choses », dit Denis Mazard. Une remise en question qui a personnellement touché ce militant : « Mon père travaillait à Rhone-Poulenc [industrie historique du territoire]. J’ai fait les Noëls de la boîte, profité des avantages du CE [Comité d’entreprise], c’est grâce à ça que je suis parti en vacances... Ici l’usine a permis à toute une génération d’avoir de meilleures conditions de vie », conclut-il.
 

Un siècle d’industrie chimique

 
C’est ici, en Isère, à la limite de la Drôme, de l’Ardèche, de la Loire et du Rhône, que la vallée de la chimie s’est étendue dès le début du XXᵉ siècle. En 1915, en pleine Première Guerre mondiale, la Société chimique des usines du Rhône s’est installée à Roussillon pour accroître la production de phénol, molécule utilisée dans les explosifs. En vingt ans, la commune est passée de moins de 1 500 à plus de 3 000 habitants. Dans les villages voisins aussi, la population a progressé. À l’apogée, les usines ont employé près de 4 900 personnes. Et malgré le déclin, en 1980, près de 2 000 personnes travaillaient encore chez Rhône-Poulenc. Nombreux sont ceux qui, comme le père de Denis Mazard, ont troqué le dur labeur paysan dans les montagnes ardéchoises, pour des conditions de travail et de vie plus favorables dans les usines de la vallée. « L’industrie chimique a fait le bonheur du territoire, mais aussi son malheur », résume Georges Montagne.
 
Un malheur que tous, ou presque, ont vécu : des proches terrassés par le cancer ou sauvés de justesse… Même certains défenseurs d’Inspira en ont été victimes. À Salaise-sur-Sanne, Gilles Vial, le maire de la commune, a lui aussi perdu son père d’un cancer. « Suite à l’amiante », dit-il. Issu d’une famille d’ouvriers du territoire, l’élu communiste défend la zone industrialo-portuaire, notamment pour ses engagements environnementaux. « C’est l’industrie du XXIᵉ siècle », promet-il, avec un usage accru du transport fluvial et ferroviaire pour les besoins de l’industrie. « Aujourd’hui le premier pollueur du territoire c’est l’autoroute », argue le maire. Et ça tombe bien : le rail et le canal du Rhône sont déjà là, au pied des usines.
 

La gare de Salaise-sur-Sanne a fermé en 1988. Désormais le rail n’est plus utilisé que par les usines. © Pauline De Deus/Reporterre

Mais pour l’association Vivre ici, l’argument ne tient pas. « On a déjà des entreprises qui pourraient utiliser le rail, mais elles ne le font pas toujours pour des raisons économiques », explique Georges Montagne. Et même quand c’est le cas, les camions sur la route restent très nombreux. D’après les prévisions de l’enquête publique, la part du transport routier serait exactement la même avec Inspira, ce qui conduirait finalement à « un doublement du trafic de poids lourds dans la zone » [1].
 
« Quand on arrive ici on voit les tuyaux, la fumée, les cheminées… C’est toute une imagerie, reconnaît Gilles Vial. Mais en réalité, beaucoup de progrès ont été faits, sur l’usage de l’eau, les rejets, les émissions de CO2, etc. » Des efforts qui ne suffisent pas à convaincre l’association. « On a déjà assez d’usines ! » Dont plus de dix sites classés Seveso seuil haut. « Avec ce projet, la superficie industrielle serait multipliée par trois, c’est exagéré », dénonce-t-elle. « On devrait d’abord réhabiliter les friches industrielles avant de vouloir construire autre chose. » Car évidemment, le projet Inspira ne se fera pas sans artificialisation des sols. Selon le registre parcellaire de 2019, au moins 60 hectares de terres sont encore cultivés dans cette zone : des vergers, des champs de maïs, de blé ou encore des prairies en rotation.
 

Le corridor écologique de la Sanne, écrin de nature dans une région d’usines et d’autoroutes. © Pauline De Deus/Reporterre

Sur le site on trouve aussi un corridor écologique autour de la rivière Sanne, l’un des derniers de la Vallée du Rhône entre les Alpes et le Massif Central. S’il devrait être préservé malgré Inspira, il est loin d’être valorisé. Rares sont les habitants qui connaissent l’existence de cet écrin de nature, pris au piège entre une zone commerciale et les usines. Le rêve de l’association Vivre Ici ? Aménager un sentier au bord de la rivière jusqu’au Rhône, à environ cinq kilomètres de là. Car même ici, où « l’usine ne fait peur à personne », les temps changent. « On fait notre révolution culturelle petit à petit », assure Gilles Vial. Maire de Salaise-sur-Sanne depuis six ans, il a vu arriver sur sa commune de nouvelles populations, plus exigeantes sur l’environnement, et qui changent progressivement les mentalités. Mais de là à abandonner Inspira… « Au niveau des élus locaux, on continue de penser que c’est une zone qui nous permettra de relever le défi de la transition », assure-t-il. Mais d’abord, il faudra convaincre le tribunal administratif de Grenoble que ce projet ne dégradera pas la nappe alluviale du Rhône, déjà classée en déficit. La décision du 4 mai dernier a donné raison à Vivre Ici et le projet est désormais à l’arrêt dans l’attente d’un jugement en appel [2].
 
Une bataille de gagnée pour l’association, mais pas la guerre. Pour l’emporter, Vivre Ici espère aussi convaincre la population locale... Pas une mince affaire. « On est vu comme des empêcheurs », explique le président de Vivre Ici. À Salaise, à Sablons et même à Roussillon, les habitants sont moins diplômés que dans le reste du département, les ouvriers plus nombreux et le taux de chômage plus élevé. Logiquement, l’argument économique l’emporte sur tous les autres. « Mais on peut remodeler ce projet et créer des emplois pérennes avec des mesures écologiques », assure Joëlle, membre de l’association. Réindustrialiser la France, sans artificialiser, ni polluer davantage, surtout dans les zones déjà saturées, c’est peut-être là que se situe le réel défi de la transition.

Les opposants au projet ont remporté une première précieuse victoire judiciaire. © Pauline De Deus/Reporterre

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