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Monde

En Russie, plus de 6 000 manifestants antiguerre arrêtés

À Saint-Pétersbourg, en Russie, la police embarque un manifestant antiguerre le 27 février 2022.

Manifestations, tags, déclarations publiques... Malgré les arrestations et autres risques encourus, de nombreux Russes se mobilisent pour dire non à la guerre en Ukraine.

Moscou (Russie), correspondance

Militant pour le climat en Russie, Arshak Makichyan devait s’envoler pour l’Arménie le jour où Vladimir Poutine a lancé la guerre contre l’Ukraine, le 24 février. C’était aussi le jour de son mariage. Son épouse et lui ont décidé de rester à Moscou. « Notre lutte en Russie maintenant est plus importante que notre sécurité et nos projets », a écrit l’activiste de 27 ans sur Twitter. « Le monde a changé. La guerre est en cours et il n’y a plus de vie normale. Il y a la solidarité avec l’Ukraine ou la catastrophe. »

En Russie, au sixième jour de guerre, la société russe est comme coupée en deux entre ceux qui s’informent par les médias officiels où il n’est pas question de la guerre en Ukraine mais d’une « simple intervention militaire », et ceux qui s’informent sur les réseaux sociaux et sur Internet, qui sont majoritairement contre la guerre. Avec les mêmes mots qui reviennent sans cesse : stupeur, choc, honte et aussi la peur d’être détestés partout et isolés du reste du monde alors que la plupart des liaisons aériennes entre l’Europe et la Russie sont désormais coupées. Ekaterina, 46 ans, mère de trois enfants, tient à témoigner : « Toutes les personnes normales en Russie sont choquées et contre la guerre. C’est très important de le faire savoir », dit-elle à Reporterre. « Les Ukrainiens sont une nation fraternelle pour les Russes, nous avons vécu dans le même pays pendant longtemps, il est insensé que nous nous battions contre eux », déplore auprès de Reporterre Alina [1], étudiante de 21 ans « terrifiée par la guerre ».

Au mariage d’Arshak Makichyan. © Arevik Harazyan

Malgré les risques d’arrestation, plusieurs centaines de personnes tentent chaque jour de manifester dans les villes de Russie. Une autre action de protestation consiste à taguer ou à coller des messages contre la guerre dans les rues.

Mardi 1er mars, plus de 6 400 personnes avaient été arrêtées dans le pays depuis le début de l’invasion russe en Ukraine, dont près de la moitié à Moscou, selon l’ONG spécialisée OVD-Infos, qui tient un décompte quotidien des interpellations. Avec des cas aussi absurdes que tragiques. À Rostov-sur-le-Don, ville de l’ouest de la Russie, une jeune femme a été arrêtée pour avoir tenu dans la rue une pancarte blanche, vierge d’inscriptions. Elle a été accusée de « désobéissance à la police » et condamnée à huit jours de prison.

Bien qu’il soit difficile d’évaluer l’ampleur du mouvement contre la guerre en Russie, dans tous les milieux, les initiatives citoyennes se multiplient. Une pétition contre la guerre lancée par le militant pour les droits humains Lev Ponomarev, fondateur de l’organisation russe Memorial, a déjà recueilli plus d’un million cent mille signatures.

Dans le milieu artistique, plusieurs directeurs de théâtre ou de salles de spectacle ont démissionné. Elena Kovalskaia, directrice du centre culturel Vsevolod Meyerhold à Moscou, a expliqué sa décision dans un post publié sur son compte Facebook. « Il est impossible de travailler pour un assassin et de recevoir un salaire de sa part. » Des artistes ont annulé leurs concerts comme le rappeur très populaire de Saint-Pétersbourg Oxxxymiron, qui a qualifié de « crime » l’invasion de l’Ukraine.

Plus de huit cents étudiants, anciens étudiants et enseignants du MGIMO, le prestigieux Institut d’État des relations internationales de Moscou ont signé une lettre ouverte adressée à Vladimir Poutine pour s’opposer à la guerre. Des sportifs s’expriment également publiquement contre la guerre en Ukraine.

Censure et désinformation

De leur côté, les autorités tentent de censurer l’information et d’imposer leur propagande. Les réseaux sociaux comme Twitter et Facebook sont désormais inaccessibles sans VPN [2] — un logiciel permettant de contourner cette censure.

Une bombe russe tombée sur le village de Kalinivka, au nord-est de Kiev, le 28 février 2022. Page Facebook du service d’urgence gouvernemental ukrainien

Les médias russes ont pour consigne de ne pas utiliser les termes « guerre », « agression », « invasion » pour parler de ce qui se passe en Ukraine, sous peine de lourdes amendes. Selon la version officielle, il s’agit d’une « opération militaire spéciale » en Ukraine visant à « protéger la population russophone » menacée par les Ukrainiens dans le Donbass, région située dans l’est du pays. Les images des bombes qui détruisent Kiev ou Kharkiv et des victimes civiles diffusées dans le monde entier sont absentes de la télé russe. Le ministère de la Défense affirme que les attaques aériennes visent exclusivement des cibles militaires. Une partie de la population ignore donc encore ce qu’il se passe réellement en Ukraine. Mardi matin, la chaîne NTV, propriété du géant Gazprom, affirmait dans un reportage que les « réseaux sociaux ukrainiens » avaient produit plus d’un million de fausses informations sur l’opération spéciale de Moscou.

Les médias indépendants tentent de résister mais la pression est de plus en plus forte. Le journal indépendant Novaïa Gazeta a signalé à ses lecteurs mardi 1er mars que le bureau du procureur général et le service fédéral de supervision des médias Roskomnadzor avaient exigé la suppression de tous ses contenus utilisant les trois mots censurés, faute de quoi le média risquait de très grosses amendes, voire une liquidation. Le comité de rédaction du journal a décidé de se conformer aux exigences des autorités, tout en prévenant ses lecteurs afin de continuer « à faire du journalisme honnête ».

Mardi soir, deux médias indépendants ont été bloqués sur décision de justice : la célèbre radio Echo de Moscou, qui émettait depuis août 1990, et la télévision sur Internet Dojd. Les deux sont accusées de « fausses informations sur l’action de l’armée russe ».

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