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Édito — Monde

Remarques écologistes sur la guerre en Ukraine

Un combattant ukrainien examine un véhicule de mobilité d'infanterie russe détruit après le combat à Kharkiv, le 27 février 2022.

L’invasion russe en Ukraine est l’expression d’un rapport de force fondé sur la possession d’importantes ressources énergétiques. En ne menant pas une politique d’économie d’énergie, pourtant indispensable, l’Europe s’est rendue vulnérable.

De la même manière que la pandémie de Covid a frappé il y a deux ans le monde entier par la soudaine irruption d’un phénomène pourtant prévisible, l’invasion de l’Ukraine par la Russie apparaît comme un coup de gong, un terrible rappel que l’impensable est toujours possible.

Il ne sera pas question de prétendre ici avoir vu venir l’événement — on n’a rien vu venir. Il est intéressant, d’ailleurs, de constater que nombre de livres de spécialistes parus récemment sur « le retour de la guerre » n’avaient pas un mot sur la Russie, étant focalisés sur la tension Chine-États-Unis. Mais au cœur de l’effroi qui saisit quand la guerre, dont on s’était habitué à ce qu’elle ravage des territoires lointains, s’avance aux portes de notre confort, il n’est pas inutile de tenter un éclairage du point de vue écologiste.

Il est ainsi clair que le jeu de la Russie — ou du moins de ses dirigeants actuels — ne peut pas se comprendre sans une analyse des ressources en jeu, des dépendances existantes et des effets prévisibles du changement climatique. La Russie possède des ressources de pétrole et de gaz immenses, et que la fonte de la banquise arctique sous l’effet du réchauffement climatique devrait encore accroître. Elle conserve ainsi les deuxièmes réserves mondiales identifiées de pétrole, derrière l’Arabie saoudite. Le déclin de sa production pétrolière ne devrait intervenir qu’à partir de 2030. Ce trésor d’hydrocarbures dans un monde qui en reste étroitement dépendant fait de la Russie un partenaire certes difficile, mais incontournable de l’Europe et de la Chine.

Elle est aussi une puissance agricole de premier plan et peut espérer que le réchauffement climatique accroîtra cette ressource, même si la question est disputée par les spécialistes. L’Ukraine est aussi un important grenier et c’est sans doute un des enjeux de l’invasion russe, avec les ressources houillères et minières du Donbass. Dans un avenir qui sera dominé par les effets du réchauffement climatique, dont les experts prédisent qu’il entraînera une baisse des rendements dans de nombreuses régions du monde, la Russie peut se prévaloir d’un atout crucial. Au total, malgré son déclin démographique et la chute de son économie vis-à-vis des États-Unis ou de la Chine, la Russie dispose d’une puissance énergétique et agricole impressionnante.

Les Européens ont bâti les conditions de leur dépendance

C’est d’autant plus le cas que les pays de l’Union européenne, dont les ressources énergétiques sont limitées, n’ont pas su mettre en œuvre des politiques réduisant leur dépendance. Ces politiques portent un nom : économie d’énergie et de matières. Indépendamment même de l’argument géopolitique, elles sont indispensables du fait du changement climatique. Et pourtant, bien que la nécessité de cette politique soit recommandée de longue date par le Giec [1] ou par d’autres experts, la consommation d’énergie par les États de l’Union européenne n’a quasiment pas bougé depuis 1990 : elle se situe toujours autour de 900 millions de tonnes équivalent pétrole.

Et comme la Russie fournit 30 % de leur pétrole aux Européens et environ 40 % de leur gaz, ces Européens ont bâti les conditions de leur dépendance, et donc de leur faiblesse dès lors que le potentat du Kremlin déciderait de taper du poing sur la table. À un moindre degré, l’incapacité de l’Europe à mettre en place une agriculture écologique et paysanne la rend tributaire des sources extérieures d’aliments et d’engrais.

Une femme se tient devant un bâtiment détruit après une attaque de missiles russes dans la ville de Vasylkiv, près de Kiev, le 27 février 2022. © AFP/Dimitar Dilkoff

L’Europe n’a pas su davantage s’affranchir de sa dépendance culturelle et militaire à l’égard des États-Unis. Elle n’a en particulier pas su abandonner ou faire évoluer l’Otan, dont l’utilité à la suite de la disparition de l’Union soviétique, en 1991, était hautement discutable. Mais plutôt que d’imaginer une autre organisation du continent, l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord a perduré, paradoxalement renforcée par la France qui l’a rejointe, sous M. Sarkozy, abandonnant sa politique indépendante posée depuis de Gaulle.

Une des racines de la crise actuelle — qui ne dédouane en rien M. Poutine de ses crimes — est de ne pas avoir franchement dit que l’Ukraine ne ferait pas partie de l’Otan, bien que des politiques et diplomates avisés, tel Henry Kissinger, disaient de longue date que l’Ukraine ne devait pas intégrer l’Otan. La donne a évidemment changé depuis le 24 février, mais, comme le rappelle le spécialiste des relations internationales Bertrand Badie, l’histoire et l’humiliation ne peuvent être oubliées si on veut comprendre le présent.

Il faut enfin souligner que M. Poutine n’est pas tant le héraut d’une Russie éternelle et aspirant à une juste place dans le monde, mais le chef de gang des oligarques qui ont dépouillé le peuple russe de ses richesses pour les accumuler dans des paradis fiscaux et autres villas de la Côte d’Azur. Le président russe a assis son pouvoir en organisant le pillage de l’ex-URSS par une alliance entre structures étatiques telles que le KGB et les oligarques émergés durant l’écroulement de l’Union soviétique. Le combattre aurait sans doute été plus facile si les pays occidentaux avaient eux-mêmes mis en place une lutte efficace contre l’évasion fiscale.

C’est que, quoique sous des formes différentes, les pays européens et les États-Unis sont sous la coupe d’oligarchies qui accumulent sans vergogne les fortunes, y compris durant les périodes de crise comme la pandémie de Covid. Et qui bloquent les mutations nécessaires pour affronter le réchauffement climatique, entretenant le cycle des dépendances et des conflits présents et futurs. Tant les inégalités mondiales que les effets déstabilisateurs du changement climatique et que la compétition pour les ressources entre nations obsédées par la croissance forment le terreau d’un avenir guerrier. Même s’il est encore tôt pour se projeter au-delà du drame qui se joue en Ukraine, il est essentiel de rappeler que la donne écologique est en train de rebattre les cartes de la politique internationale.

À court terme, ce sont des gens que viendra peut-être la sortie de crise. Il est remarquable que le peuple ukrainien semble résister au rouleau compresseur de l’armée russe, remarquable que l’invasion ne semble pas populaire au pays même de M. Poutine, remarquable que partout dans le monde, des manifestations pour la paix — 100 000 personnes dimanche à Berlin — ont signifié le refus de l’agression. Il est sans doute trop tôt pour dire si ce soulèvement populaire changera la donne militaire. Mais elle fait pousser l’espoir, et aussi qu’après cette guerre, on choisisse des politiques réduisant les dépendances et se préparant au vrai ennemi : non pas notre voisin, mais le changement climatique et la destruction de l’environnement.

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