En Tunisie, Algérie et Maroc, transition énergétique rime avec néocolonialisme
© Emirates Water and Electricity Company - La centrale solaire de Noor Abu Dhabi, aux Émirats arabes unis, est la plus grande centrale solaire au monde. Des projets comme Desertec lient l'Afrique du Nord et la péninsule arabique à l'Europe dans un immense réseau énergétique.
© Emirates Water and Electricity Company - La centrale solaire de Noor Abu Dhabi, aux Émirats arabes unis, est la plus grande centrale solaire au monde. Des projets comme Desertec lient l'Afrique du Nord et la péninsule arabique à l'Europe dans un immense réseau énergétique.
Durée de lecture : 7 minutes
La transition énergétique se traduit par un « colonialisme vert », selon l’auteur de cette tribune. Le Maghreb et le Sahara pourraient fournir de l’électricité à l’Europe, alors que les populations manquent d’énergie.
Hamza Hamouchene est coauteur de Face au colonialisme vert. Transition énergétique et justice climatique en Afrique du Nord (éd. Syllepses), paru en octobre 2023.
Avec la COP28 qui se tient actuellement à Dubaï, c’est la cinquième fois que le monde arabe accueille les négociations sur le climat depuis leur création, en 1995.
En 2022, la COP27 de Charm el-Cheikh aboutissait à un accord sur le paiement des pertes et dommages, qui responsabilisait les pays riches pour les dommages climatiques causés dans les pays du Sud. Mais son manque de clarté quant aux mécanismes contraignants de financement risque de lui faire connaître le même sort que la promesse non tenue (formulée pour la première fois en 2009, lors de la COP15 à Copenhague), d’octroyer « 100 milliards de dollars de financement pour le climat d’ici à 2020 ».
En fait, c’est exactement ce scénario qui s’est concrétisé lors du premier jour de la COP28, avec seulement 400 millions de dollars en promesses de financement pour le fond sur les « pertes et dommages » provisoirement hébergé par la Banque mondiale, contre l’avis initial des pays en développement.
Pouvoirs complices
Au-delà de ces promesses qui, fort probablement, vont tarder à se traduire sur le terrain, ce qui alarme les écologistes arabes, c’est la perpétuation des pratiques de dépossession économique qui prévalent depuis la période coloniale. Elles ne peuvent que faire échouer la transition énergétique dans les pays arabes, privés de débat démocratique par la poursuite d’un colonialisme vert adossé aux pouvoirs autoritaires en place.
Qu’il s’agisse du président populiste Kaïs Saïed, en Tunisie, de la dictature militaire en Algérie ou d’un Makhzen prédateur et autoritaire au Maroc, ces élites gouvernantes participent à des degrés divers au pillage légalisé et organisé de leurs pays et des populations qu’elles prétendentf représenter.
Néocolonialisme vert
En fait, les structures de pouvoir autoritaires ayant activement contribué au changement climatique sont les mêmes que celles qui, aujourd’hui, sont en train de façonner la réponse à cette crise. Si les institutions financières internationales, telles que la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, soulignent aujourd’hui la nécessité d’une transition climatique, leur approche est celle d’une transition capitaliste dirigée par les multinationales, et non par et pour les travailleureuses.
La nomination, par les Émirats arabes unis, de Sultan al-Jaber, PDG de l’Abu Dhabi National Oil Company, pour présider les négociations de la COP28, est d’ailleurs symbolique d’un soutien à la poursuite de l’extraction pétrolière.
L’avenir prôné par ces acteurs est un avenir où les économies sont soumises au profit à travers une privatisation accrue de l’eau, de la terre, des ressources, de l’énergie, et même de l’atmosphère. En Tunisie, par exemple, les partenariats public-privé (PPP) sont présentés comme la solution miracle pour sauver l’économie vacillante.
Une puissante dynamique est en cours pour privatiser le secteur des énergies renouvelables et l’orienter vers l’export. La loi tunisienne permet même la réquisition de terres agricoles pour des projets liés aux énergies renouvelables, bien que le pays souffre d’une dépendance alimentaire sévère.
Du Sahara à la Palestine
Inspirés par un récit environnemental colonial et orientaliste, les déserts arabes sont décrits par divers acteurs internationaux néolibéraux comme une terre aride et vide, ce qui en fait un eldorado pouvant fournir de l’énergie bon marché à l’Europe. Les pratiques extractivistes trouvent un nouvel essor dans les transitions vers les énergies renouvelables, sous la forme d’un « colonialisme vert » ou « néocolonialisme vert ».
De telles dynamiques sont flagrantes dans les projets de renouvelables dans les territoires occupés comme la Palestine, le plateau du Golan et le Sahara occidental, où le développement se fait aux dépens des peuples colonisés privés de leur droit à l’autodétermination.
Les trois parcs éoliens développés par le Maroc au Sahara occidental appartiennent à Nareva, la société d’énergie éolienne faisant partie de la holding de la famille royale marocaine. En Palestine occupée, l’histoire n’est pas si différente, même si elle est plus brutale et violente. Le récit sioniste décrit la Palestine d’avant 1948 comme un désert qui serait devenu une oasis fleurie après la création de l’État d’Israël.
Tel Aviv dissimule ses crimes de guerre contre le peuple palestinien en se faisant passer pour un pays vert et avancé par rapport à ses voisins. Cette position de domination coloniale de la Palestine a été renforcée par la signature des accords d’Abraham avec les Émirats arabes unis, Bahreïn, Maroc et Soudan en 2020, qui comportent plusieurs partenariats dans les domaines des énergies renouvelables et de l’eau.
L’Europe-forteresse continue de piller le Sud
La guerre en Ukraine et les tentatives de l’Union européenne (UE) de réduire sa dépendance au gaz russe soulignent combien la sécurité énergétique de l’UE passe avant tout autre chose. Avec l’accord algéro-italien pour l’augmentation du flux de gaz algérien de 9 milliards de mètres cubes de gaz à partir de 2023-2024, l’évocation d’une quelconque transition écologique en Algérie est vide de sens, vu l’engouement accru pour le gaz et l’extractivisme, parallèlement à une régression de la transition énergétique.
Les efforts visant à garantir la sécurité énergétique de l’UE s’étendent également aux énergies renouvelables dans des projets tels que Xlinks (au Maroc), TuNurTuNur (en Tunisie), Desertec (qui se propose de capter la puissance solaire du Sahara) et des projets d’hydrogène vert prévus dans plusieurs pays d’Afrique du Nord.
En 2017, TuNur a déposé une demande de construction d’une centrale solaire de 4,5 GW dans le désert tunisien afin de fournir, via des câbles sous-marins, suffisamment d’électricité pour alimenter 5 millions de foyers européens et plus de 7 millions de véhicules électriques. Ce projet, encore inachevé, se décrivait ouvertement comme un projet d’exportation d’énergie essentiellement solaire reliant le Sahara et l’Europe. Sachant que la Tunisie dépend de l’Algérie pour une partie de ses besoins énergétiques (gaz), il est scandaleux que de tels projets se tournent vers l’exportation plutôt que vers la production d’énergie à usage domestique.
Il en va de même pour Xlinks, proposé en 2021 par un ancien PDG de Tesco, en partenariat avec la société saoudienne ACWA Power. Le projet vise à relier le sud du Maroc au Royaume-Uni avec des câbles sous-marins pour acheminer de l’électricité. Une fois encore, les mêmes relations amorcées par l’extractivisme, et les mêmes pratiques d’accaparement des terres se nouent et se perpétuent, alors même que les populations de la région ne disposent pas d’autosuffisance énergétique et que l’Europe continue de verrouiller ses frontières.
En finir avec la dépossession du Sud
Une transition écologique et juste doit œuvrer au contraire à la transformation radicale du système économique mondial. Elle doit mettre fin aux relations coloniales qui continuent d’asservir et de déposséder les peuples du Sud global. Sans poser des questions telles que : qui possède quoi ? Qui fait quoi ? Qui obtient quoi ? Qui gagne et qui perd ? Et quels intérêts sont servis ?, nous irons tout droit vers un colonialisme vert.
La crise climatique et la nécessité d’une transition écologique offrent une chance de remodeler nos politiques. Il faudra rompre avec les projets coloniaux et néolibéraux déjà en place. La transition juste doit être résolument démocratique, en impliquant les populations les plus affectées et en cherchant à répondre aux besoins de toustes. Il s’agit de construire un avenir dans lequel chacune dispose de suffisamment d’énergie et d’un environnement propre et sûr, un avenir qui réponde aux revendications révolutionnaires des soulèvements africains et arabes : souveraineté populaire, pain, liberté et justice sociale.