En Tunisie, le mouvement naissant d’une permaculture citoyenne

28 juillet 2015 / Barnabé Binctin (Reporterre)



En Tunisie, des amoureux de la nature ont créé l’association tunisienne de permaculture. Un mouvement naissant encore timide mais qui applique et défend ce mode d’agriculture respectueux de l’environnement, et cherche son positionnement par rapport au politique et au militantisme.


- Sounine (Tunisie), reportage

Goyavier, citronnier, cerisier, bananier, grenadier, mûrier, figuier, abricotier, amandier… Abdelhamid ose encore déplorer l’absence d’un manguier. Mais fort est le frugivore qui saurait nommer un autre fruit manquant. Des pamplemousses aux kiwis en passant par les kumkats et les avocats, le jardin de ce jeune retraité tunisien ressemble à un véritable paradis du fruit.

Forcément, ça fait des envieux. Des oisillons nichent à l’ombre des branches de l’oranger. Et depuis quelques semaines, Abdelhamid fait face à une invasion de pucerons. C’est pourquoi il a planté des capucines, une plante médicinale connue pour attirer ces nuisibles. « Chaque plante doit avoir deux fonctions minimum », explique le jardinier en passant devant les oliviers, alignés en brise-vent. Et lorsque la nature ne lui offre pas de solutions immédiates, il philosophe devant les limaces qui attaquent ses fraisiers : « La nature est généreuse, on partage le surplus. C’est un autre principe de la permaculture. »

La magie de la permaculture

Depuis trois ans, ce n’est pas pour profiter des criques rocheuses du Golfe de Tunis que l’homme se rend, un ou deux jours par semaine, à Sounine. C’est pour cultiver son petit bout de terre, grand d’à peine un millier de mètres carrés : « La magie, c’est ce qu’un tout petit espace peut contenir », glisse-t-il en observant son jardin. La magie, c’est surtout celle de la permaculture, cette démarche qui vise à construire des écosystèmes résilients et durables, basés sur les interactions fertiles du monde vivant.

L’agriculture biologique en est un des premiers piliers, et en la matière, Abdelhamid n’en est plus à son premier compost : système de butte, couverture en paillis du sol, cultures associées… Il maîtrise les techniques naturellement productives : les semis de courge et les plants de tomates sont recouverts de luzerne, une plante fourragère réputée pour sa fertilisation des sols. Et si son hôtel à insectes – « en pension complète » – n’est pas encore achevé, un petit dôme en pierre sert d’abri pour les trois hérissons qu’il a ramenés de Sidi Bouzid.

« Le Fukuoka tunisien »

A l’image du fenouil devant lequel il s’enthousiasme – « une plante vivace qui se régénère toute seule une fois plantée, pas besoin de s’en occuper » –, Abdelhamid recherche une certaine forme d’autonomie à travers la permaculture. Mais c’est aussi une certaine idée de la nature, et de son efficacité propre, qui transparaît dans la justification du choix de cette méthode :

- Ecouter Abdelhamid :

Replacer l’intervention humaine dans son meilleur rôle, celui d’organisation de la productivité naturelle : voilà à quoi s’attache toute entreprise permacole. « Tout peut pousser, partout. On peut tout planter, même dans le désert, il suffit juste de créer le bon micro-climat », assure Nessrine, qui reconnaît qu’elle ne s’attendait pourtant pas à trouver de la permaculture en Tunisie. « C’est un concept encore assez nouveau, même en France », raconte l’ancienne étudiante de Sup Agro à Montpellier, rentrée au moment de la révolution de 2010-2011. « Je n’ai jamais entendu parler de permaculture de toutes mes études », concède celle qui s’était spécialisée dans les relations entre les plantes et les micro-organismes. « C’est en travaillant sur un projet associatif d’agriculture urbaine que j’en ai découvert l’existence. »

La permaculture est-elle politique ?

En mai 2013, pour fédérer les quelques initiatives éparses sur le territoire national, l’association tunisienne de permaculture est créée autour des premières fermes recensées. « On a découvert une ferme à 5 km de Sounine, une autre à Kairouan, etc. C’est internet qui nous a réunis », dit Samir, le troisième compère de la bande. L’association compterait aujourd’hui une vingtaine de membres, « et notre page Facebook est suivie par un millier de personnes », dit Samir. Suffisant pour exister dans le mouvement de la société ? Pas sûr, en fait, que ce soit l’objectif.

Logo de l’association tunisienne de permaculture

Car la question du positionnement politique du mouvement des permaculteurs tunisiens crée le malaise. « Il n’y a pas d’obligation d’avoir une arrière-pensée politique pour vivre comme un paysan », assène Samir. Celui qui travaille comme financier dans une banque publique précise : « Je ne vois pas la permaculture comme un outil du vivre-ensemble. Je cherche à faire du bien à mon terrain et à le protéger des menaces. J’aime le sol, les arbres et la nature, et je ne supporte pas leur dégradation. Mon idée est de revenir à un certain âge d’or de l’état de nature. »

De son côté, Abdelhamid appréhende tout de même « un modèle de développement qui est dans l’impasse » : « On dilapide des sources d’énergie qui auront disparu dans trente ans. Aujourd’hui, on change de téléphone tous les deux ans, et même des enfants de six ans en ont. Il y a dix ans, les Tunisiens n’avaient pas de portable. » Pourtant, celui que ses pairs ont surnommé « le Fukuoka tunisien » [du nom d’un des fondateurs du concept, Masanobu Fukuoka, ndlr], n’envisage pas de rapport de force plus collectif : « Ce n’est pas lutter dans le sens des années 70 – j’ai été gauchiste, normal, j’étais étudiant ! – une opposition frontale ne mène à rien. Ce qu’il faut, c’est changer sur le terrain. »

De gauche à droite, Samir, Abdelhamid et Nesrine

Samir surrenchérit : « Il y a un proverbe qui dit : ‘Au lieu d’insulter l’ombre, il vaut mieux allumer une bougie’. On n’est pas dans l’idéologie, on est dans l’action. On ne s’inspire pas du marxisme, la priorité est de ne pas faire de mal à la nature. » Seule Nessrine revendique une approche plus militante : « La permaculture est une révolution déguisée en jardinage. » Mais elle est reprise par Samir : « Nous avons aujourd’hui le même contexte post-révolutionnaire en Tunisie et à qui profitent toujours ces révolutions ? Aux élites d’avant. »

Comme le rappelle Graham Burnett dans son introduction à la permaculture, « la permaculture a désormais probablement autant de définitions qu’elle a de praticiens ». Difficile alors d’en faire un mouvement univoque dans une société tunisienne où le mouvement écologiste ne se reconnaît pas en tant que tel. A l’image de cette bande aux profils générationnels et socio-professionnels très variés, Nessrine croit à une « grande biodiversité dans le rapport au politique. Chacun est libre de faire ce qu’il veut. » Samir, lui, n’en démord pas : « Les permaculteurs n’ont pas vocation à être des militants écologistes. On peut être de droite et permaculteur. »




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Source et photos : Barnabé Binctin pour Reporterre



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