En caravane, tente ou camion, comment vit-on le confinement ?

Durée de lecture : 8 minutes

18 avril 2020 / Justine Guitton-Boussion et Mathieu Génon (Reporterre)



Ils habitent en tente, en camion ou en caravane, par choix ou par manque de moyens. Certains sont habitués à l’isolement et ne se sentent pas à l’étroit. D’autres, privés de leur liberté, prennent leur mal en patience. Reporterre est allé à la rencontre de ceux qui vivent leur confinement à l’extérieur.

  • Bois de Vincennes (Paris), reportage

À l’orée du bois de Vincennes, l’avenue du Polygone (12e arrondissement de Paris) est calme. Le soleil matinal monte progressivement et réchauffe l’atmosphère de quelques degrés. Sur le bord de la route, une caravane blanche est garée depuis plusieurs mois [1]. Une tête surgit de la petite fenêtre pour s’exclamer « Reste par ici Cocker ! » Baptiste, 27 ans, surveille son chien. L’animal joue joyeusement avec une balle sur le trottoir, et malgré les douces températures de ce mois d’avril, son maître ne le rejoint pas. Confinement oblige, il reste dans son habitat.

« Sur l’avenue, on n’est plus que cinq [à vivre en caravane ou en camion], alors que d’habitude on est une trentaine, raconte Baptiste. Il y en a plein qui sont partis à l’annonce du confinement, en Bretagne par exemple. » Lui a préféré rester à Paris. Tous les jours, il sort faire ses courses, rend visite à son fils hospitalisé à trois kilomètres de là, puis revient dans sa caravane. Comme avant le confinement, finalement. « Je suis dans la rue depuis l’âge de treize ans et j’habite depuis presque toujours en caravane, explique-t-il. J’ai l’habitude d’être à l’intérieur, je ne me sens pas à l’étroit. Et je préfère être ici. En appartement, on ne peut pas faire ce qu’on veut. »

Baptiste et son chien vivent seuls dans une caravane garée près du bois de Vincennes. D’un tempérament solitaire, Baptiste vit bien le confinement.

De l’autre côté de la route, de la musique s’échappe d’une camionnette aménagée. La porte entrouverte, allongés à l’intérieur, Benjamin et Océane se reposent avec leurs deux chiens. « Moi qui ai des problèmes de sociabilité, je ne vis pas mal le confinement », dit Océane en rigolant doucement. « Vivre sur un bord de trottoir comme nous, c’est compliqué, ajoute Benjamin. D’habitude, il y a une centaine de gens qui passent par ici pour aller dans le bois. Maintenant, il y a moins de curieux à regarder chez nous, ça nous fait de l’oxygène. »

« On ne se permet pas de rester dehors toute la journée »

Malgré cet aspect positif, les journées sont longues et se ressemblent toutes. Il y a trois semaines, Benjamin a été placé en chômage partiel. Depuis, l’homme qui travaille dans la restauration ne quitte quasiment plus sa camionnette. « Pour s’occuper, on regarde des vidéos sur YouTube, on écoute de la musique, on boit du café, on fume des cigarettes, on s’occupe de nos deux toutous », énumère-t-il d’un ton las. Le couple sort une fois par jour promener les chiens dans le bois. Le reste du temps, les animaux jouent, détachés, sur le trottoir. « Ça va, on peut prendre un peu l’air, relativise Benjamin. Je plains ceux qui sont enfermés toute la journée en appartement. Mais on se limite, on ne se permet pas de rester dehors toute la journée. »

Le couple passe ses journées à attendre. Attendre la fin du confinement, la reprise du travail, la réouverture des services… Benjamin et Océane devaient aménager un nouveau camion, plus grand, plus moderne, qui patiente quelques mètres plus loin. La plupart des magasins étant fermés, le projet a pris du retard. « Ça fait dix ans que je vis dehors, cinq ans que je vis dans le bois de Vincennes, dit Benjamin à Reporterre. Juste avant le confinement, je m’étais inscrit pour passer mon permis, pour pouvoir enfin partir d’ici, changer d’air. Mais les auto-écoles sont fermées, alors ça rallonge nos projets. »

Benjamin, Océane et leurs deux chiens habitent dans un camion depuis un an. Auparavant, ils vivaient dans la rue, puis dans une tente au cœur du bois de Vincennes.

Un peu plus loin, Céline profite des rayons du soleil, assise sur le marchepied de sa camionnette. Avant le confinement, la femme de 35 ans passait ses journées à faire la manche dans différents endroits de la capitale. Aujourd’hui, elle doit rester enfermée dans son véhicule. « On ne peut plus vivre au jour le jour, on ne peut plus bouger, alors que c’est ce qui nous plaît dans ce mode de vie », regrette Céline. Elle se nourrit grâce aux distributions d’Emmaüs, du lundi au vendredi. « Sinon, on ne bouge pas, dit-elle. Heureusement qu’il y a les technologies pour s’occuper, regarder une série... »

Gwenaël est inquiet : il a conscience que sa santé, et celle de ses amis, est fragile

Même si l’avenue est plus calme qu’à l’ordinaire, de nombreux couples de promeneurs ou joggeurs passent chaque jour devant sa camionnette. Lassée, Céline leur crie parfois de rentrer chez eux. « Je n’arrive pas à comprendre ces gens-là, lâche-t-elle d’un ton agacé. Pourquoi s’acharnent-ils à venir ici alors qu’ils ont déjà tout leur petit confort chez eux ? Nous, on vit dans un camion, et pourtant on ne sort pas. Ces gens-là se sentent juste oppressés dès qu’ils ne peuvent pas faire quelque chose, qu’ils ne sont pas totalement libres. Nous on sait s’adapter, on le fait tout le temps. »

Lorsqu’elle doit sortir, elle fait attention à rester à distance des autres. Sa grande-tante espagnole est décédée il y a quelques jours du coronavirus.

À l’intérieur du bois de Vincennes, des centaines de tentes de toutes les couleurs sont éparpillées. Certains habitants préfèrent rester seuls et isolent leur campement, tandis que d’autres se regroupent, comme Gwenaël et ses deux amis. Eux non plus ne supportent plus le nombre grandissant de promeneurs. « C’est une dinguerie, d’habitude on ne voit pas autant de gens, assure-t-il. Bizarrement, il y a beaucoup plus de sportifs maintenant ! Habituellement, les gens nous évitent et maintenant ils viennent vers nous. » Si cela inquiète autant Gwenaël, c’est parce qu’il a conscience que sa santé et celle de ses amis est fragile. « Il y a quelques jours, j’ai chopé la crève, dit-il. Dans le bois c’est compliqué, un coup il fait chaud, un coup il fait froid, puis humide… Je ne vous raconte pas l’écart de température qu’il y a entre maintenant et le soir. »

La deuxième semaine de confinement a été particulièrement difficile pour lui. « Il y avait des gens en masse à se promener dans le bois, mais par contre il n’y avait plus de distributions, Emmaüs était fermé, raconte-t-il. On n’avait plus de distribution alimentaire, plus de kits d’hygiène de base. » À l’heure actuelle, les maraudes ont repris du service mais toutes les aides qu’il reçoit habituellement sont suspendues. « D’habitude, j’ai des rendez-vous avec mon assistante sociale ou un centre d’accueil », précise-t-il. Désormais, l’homme de 38 ans est également obligé d’aller au magasin le plus proche du bois. « Il ne reste que des trucs beaucoup plus chers que ce que j’achète d’habitude », regrette-t-il.

« On est tous dans le flou, parfois il y a des arrêtés et on n’est pas au courant »

Gwenaël est obligé d’aller à Emmaüs pour avoir un accès à Internet et aux informations. De temps en temps, il écoute la radio. « On est tous dans le flou, parfois il y a des arrêtés et on n’est pas au courant, déplore-t-il. Au début on nous disait qu’on n’avait pas besoin d’attestation puisqu’on n’avait pas de logement, et maintenant on nous dit que si. On apprend les choses avec du retard et on doit faire passer les infos d’un camp à l’autre. » À cela s’ajoute la peur de devoir partir, un jour ou l’autre. La semaine dernière, en allant chercher du bois de l’autre côté de la route, Gwenaël a été contrôlé par les forces de l’ordre. « Ils m’ont dit qu’on n’avait pas le droit d’être là, dit-il la voix teintée de colère. Il y a 300 personnes dans le bois, ils ne peuvent pas nous demander de nous en aller. On va aller où après ? »

Gwenaël habite depuis trois hivers dans le bois de Vincennes. L’homme de 38 ans a choisi ce lieu pour rester à l’abri des regards curieux.

À quelques mètres, Jah Prince joue tranquillement de la guitare, assis sur une grosse branche. « Avant je sortais du bois pour voir du monde, je répétais, je faisais des concerts, explique le musicien de 57 ans. Mais avec le confinement j’ai dû tout arrêter. C’est compliqué, surtout pour un artiste, moi je suis habitué au public ! » Désormais, le nombre de personnes à profiter de sa musique est limité : ses voisins au loin, un promeneur de chien qui s’approche de son campement pour le saluer, le membre d’une association qui passe à vélo vérifier que tout va bien…

Jah Prince vit depuis six ans dans le bois de Vincennes. Depuis le confinement, il est obligé de rester à son campement. Il se console en jouant de la musique et en profitant de la nature qui l’entoure.

Mais Jah Prince garde le sourire. « La nature a pris une force que je n’avais jamais vue, se réjouit-il. On entend les oiseaux chanter toute la journée, beaucoup plus qu’avant, on revoit des chouettes. Ça ramène de la sérénité. » D’un naturel optimiste, il affirme ne pas avoir peur de tomber malade. Mais il prévoit la suite, au cas où. Près de sa tente, il a commencé à planter des tubercules germés de pommes de terre, dans l’espoir d’en récolter dans quelques mois. Un promeneur lui a promis de lui apporter bientôt des graines de courgette et de potimarron. « Je me dis que si la crise sanitaire venait à se compliquer, peut-être qu’on devra tous creuser la terre, dit Jah Prince en souriant. À cause du coronavirus, on est dans l’incertitude. Alors on attend. » La fin du confinement, mais aussi le jour où il réussira à quitter le bois. D’un ton léger, il lance : « Comme on dit, le soleil brille pour tout le monde. Donc on attend qu’un jour il brille pour nous. »


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[1La gendarmerie autorise les personnes vivant en tente, camion ou caravane à vivre dans le quartier.


Lire aussi : La « catastrophe » du confinement pour les mal-logés

Source : Justine Guitton-Boussion pour Reporterre

Photos : Mathieu Génon/ Reporterre
. chapô : Obligée de rester enfermée dans son camion, Céline garde le moral. « Je me suis retrouvée dans des situations bien pires que ça », dit-elle en souriant.

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Du même auteur       Justine Guitton-Boussion et Mathieu Génon (Reporterre)