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ReportageLuttes

« En entendant la tronçonneuse, je me suis effondrée » : la colère d’habitants face à des arbres déracinés

Des chênes de plus de 200 ans déracinés dans le Cher.

Des chênes de plus de 200 ans ont été déracinés dans le Cher afin de convertir des prairies en champs cultivables. Pour éviter un nouveau carnage, des habitants bouleversés ont créé un mouvement qui prend racine.

Haut Berry (Cher), reportage

Un arbre à terre. « Il n’y a pourtant pas eu de tempête. » C’est la première chose que s’est dite Kathleen quand elle est passée en voiture devant le pré, ce jour de novembre. Puis, elle a vu un second arbre couché, puis un troisième… Au total, sept chênes et un saule gisaient au milieu de la prairie, en bordure de cette route du Haut Berry (Cher). Les feuilles vertes et jaunes s’accrochaient encore au houppier de ces géants, terrassés depuis à peine quelques jours.

Sidérée, la jeune femme — qui habite un village voisin — a alors décidé avec Thomas de documenter ce qu’ils qualifient de « ravage », et d’enquêter : pourquoi ces géants ont-ils été déracinés ? Les procédures légales ont-elles été respectées ? Comment faire pour que cela ne se reproduise plus ? La plupart de ces arbres affichaient une circonférence d’environ 3 mètres, 3,95 m pour le plus massif. Ils trônaient là depuis plus de 200 ans. « Des arbres comme ça, avec un tel diamètre, c’est fini. Aujourd’hui, aucun arbre ne pourra plus atteindre de telles dimensions en raison des sécheresses et des bouleversements climatiques. Un ami m’a dit : “Ce sont des dinosaures”. C’est tout un patrimoine qui disparaît. » Kathleen parle vite. La colère est toujours là quand elle nous raconte les événements, en bordure du pré, plus de deux mois après.

Ces arbres n’ont pas été abattus, ils ont été déracinés, fait-elle remarquer : « Leurs racines ont été sectionnées tout autour. Puis, ils ont été poussés à la pelle. On voyait tout le système racinaire éclaté. » À leur pied, des trous béants remplis d’eau, la faute à la nappe affleurante dans ces terres humides, longées par une rivière. Les chênes étaient les vestiges d’anciennes haies, encore très présentes dans cette région d’élevage et de bocage. Du carnage ne restent que quelques branches et deux morceaux de troncs abandonnés au milieu de ce qui est encore une prairie. Plus pour très longtemps. Si l’exploitant de cette terre a fait place nette, c’est parce qu’il envisage de labourer et de convertir la prairie en champ de culture.

L’un des arbres déracinés. © Collectif Vivants vigilants

Kathleen et Thomas ne sont pas les seuls habitants de la région bouleversés par la chute de ces chênes, et la mise en péril de toute la biodiversité qu’ils abritaient. Une quarantaine de personnes sont venues au pique-nique qu’ils ont proposé le 15 novembre « pour rendre hommage aux arbres et au paysage du bocage saccagé ».

« Quand j’ai entendu les tronçonneuses, je me suis effondrée en pleurs »

Depuis, la mobilisation s’organise avec l’aide de l’Association de veille environnementale du Cher (Avec 18), des réunions publiques ont lieu tous les mois. Mi-décembre, plus de 65 personnes étaient présentes. Outre la poursuite des démarches pour vérifier la légalité de cet abattage, les participants ont décidé de constituer un réseau de comités locaux pour ne plus revivre ça. Son nom : Vivants vigilants, un clin d’œil au dispositif Voisins vigilants destiné à prévenir délinquance et cambriolages. Là, les citoyens et citoyennes s’engagent à veiller sur les paysages et les arbres qu’ils côtoient, à réaliser des inventaires, à sensibiliser autour d’eux et à négocier avec les institutions pour que le bocage soit mieux protégé.

Kathleen et Thomas ont documenté cet abattage, qu’ils qualifient de «  ravage  ». © NnoMan Cadoret / Reporterre

« On fait disparaître tout un biotope »

Ce 17 janvier, ils sont une vingtaine à être réunis dans une salle des fêtes du coin. Ils viennent de différentes communes alentour. L’ambiance est conviviale, mais studieuse. Au programme de l’après-midi : atelier de cartographie et mise en place de groupes de travail. Sur des cartes IGN des communes du secteur, chacun colle des gommettes rouges sur les lieux déjà menacés par des projets, bleues sur les endroits à connaître et à valoriser, vertes sur ceux à protéger.

Nelly, elle, n’a plus rien à protéger : le chêne situé à quelques encablures de sa maison, et qui faisait son bonheur chaque jour, a été abattu il y a quelques mois. « Il avait peut-être 200 ou 300 ans. Il abritait des dizaines d’oiseaux et les vaches profitaient de son ombre. Quand j’ai entendu les tronçonneuses, je me suis effondrée en pleurs », se remémore-t-elle, encore très émue. L’éleveur qu’elle connaissait a transmis sa ferme à son petit-fils qui a choisi de convertir les prairies en champ. « Le pré a été retourné, il a creusé de grandes tranchées pour le drainage et prévoit l’installation d’un bassin de décantation pour les pesticides à 20 m de chez moi », s’inquiète-t-elle.

Lors de la réunion publique du 17 janvier 2026, avec au centre Marie-Hélène, élue municipale. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Danielle et Gilles savent, eux aussi, à quoi ressemble un paysage sans arbres. Ils habitent à une quinzaine de kilomètres plus au sud. « Dans les années 1960-70, des centaines d’hectares de bois ont été rasés dans notre coin, explique Gilles, qui a encore des « flashs » de cette période de remembrement. Désormais, ce sont des champs de céréales à perte de vue. »

Comme beaucoup ici, il craint que les céréaliers de la Champagne berrichonne grignotent petit à petit les terres de bocage du Haut Berry, jusque-là bien préservées des tronçonneuses et des charrues. « Plus personne ne veut faire de l’élevage ! » a lancé un agriculteur à Kathleen. De fait, lors de la transmission des fermes d’élevage, de plus en plus d’agriculteurs préfèrent se tourner vers la monoculture céréalière, plus rentable. Les arbres et haies sont vendus en bois d’œuvre ou de chauffage, les prairies labourées, puis drainées. « On fait disparaître tout un biotope », s’alarme Kathleen, qui estime que le retournement de prairies n’est pas assez réglementé.

Gilles : «  Dans les années 60-70, des centaines d’hectares de bois ont été rasés dans notre coin. Désormais, ce sont des champs de céréales à perte de vue.  » © NnoMan Cadoret / Reporterre

Un mouvement qui prend racine

Pour Jean, les citoyens ont déjà des outils à leur disposition pour faire entendre leur voix : « Lors des projets de modification des PLUI [1], les dossiers sont consultables en mairie. Des ateliers sont aussi organisés dans le cadre du plan Climat 2030-2050. On peut influer sur le cours des choses. »

Marie-Hélène, élue municipale qui a participé à la modification du dernier PLUI dans sa commune, constate que les haies sont un sujet très sensible : « Lorsque nous avons voulu en intégrer certaines dans ce nouveau plan, la discussion en conseil municipal a viré aux larmes. Les agriculteurs ne peuvent plus les supprimer, une fois qu’elles sont intégrées au PLUI, sans prendre le risque de perdre des aides publiques. Or, l’entretien de ces haies leur coûte cher. »

Anne confirme en prenant un exemple personnel. Un jour, au retour des vacances d’été, elle et son mari ont découvert que la haie près de chez eux avait été arasée. « L’agriculteur à qui elle appartient nous a dit qu’elle le gênait, que ça rayait le tracteur. Nous avons finalement négocié avec lui pour entretenir nous-mêmes ce bout de haie, qui est repartie. »

Plusieurs participants insistent sur le fait qu’ils sont aussi là pour trouver les moyens de créer des liens avec les agriculteurs et de les soutenir. Même si cela la meurtrit, Nelly dit comprendre la décision de son voisin : « C’est logique que les agriculteurs fassent des choix en accord avec leurs intérêts. » Élisabeth donne l’exemple de cet éleveur, locataire de sa ferme, qui a décidé de jeter l’éponge. « Il a une petite exploitation. Il fait les choses bien, dans le respect de la nature, mais il ne s’en sort pas ! » déplore-t-elle.

Catherine fait partie du groupe ayant lancé un inventaire naturaliste dans un hameau. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Comment lui venir en aide ? Un groupe de travail est lancé. D’autres participants ont décidé d’organiser un inventaire naturaliste dans un hameau. « Ce type de balade, c’est aussi l’occasion d’aller à la rencontre des agriculteurs. On pourrait organiser des visites de ferme pour mieux comprendre comment ils travaillent », propose Catherine. Toutes ces initiatives n’ont pas vocation à se limiter au Haut Berry, estime Thomas. « L’objectif de Vivants vigilants, c’est d’expérimenter des méthodes qui puissent être dupliquées ailleurs. Ce réseau pourrait être élargi sur tout le territoire. »

Quand on revient sur l’affaire des chênes abattus, Marie-Hélène fait un triste constat : « Ce qui me fait le plus mal, c’est que maintenant que ces arbres ont disparu, c’est comme s’ils n’avaient jamais existé. On s’habitue au nouveau paysage, et on oublie celui d’avant ! » Mais cette destruction n’a pas été vaine : un mouvement citoyen vient de prendre racine.

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