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IdéeForêts

Tandis qu’on célèbre « l’arbre de l’année », les forêts partent à la découpe

Le 15 janvier, le palmarès du concours de l’arbre de l’année sera dévoilé. Mais s’il est aujourd’hui indispensable d’admirer les vieux arbres, il est surtout nécessaire de lutter contre l’industrialisation des forêts.

C’est « l’arbre remarquable » qui cache la forêt. Jeudi 15 janvier, nos amis de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO), de Terre sauvage et de l’association A.R.B.R.E.S.— en partenariat avec l’Office national des forêts (ONF) — dévoilent le palmarès du concours de l’arbre de l’année.

Célébrer la beauté arborescente peut paraître salutaire. Mais il ne faudrait pas non plus que cette cérémonie serve d’écran de fumée, qu’elle vienne masquer les âpres batailles pour défendre le vivant végétal, ou qu’elle soit instrumentalisée, à peu de frais, par la direction de l’ONF afin de masquer son productivisme et ses plans sociaux.

Tandis que l’on flatte les ramures de ces arbres d’exception que se passe-t-il, en effet, dans nos bois ? Tandis que l’on rend hommage à ces monuments naturels multicentenaires, que devient le commun de nos arbres et de nos massifs ?

Repolitiser notre attention aux arbres

Notre époque se complaît dans un paradoxe. Jamais nous avons autant célébré les arbres et jamais nous n’en avons été autant éloignés. Jamais, face au désastre climatique et à l’intensification de l’industrialisation des forêts, le péril n’avait été aussi grand.

Quelques chiffres le rappellent. 80 % des arbres en France ont moins de 100 ans. Soit à peine le stade de l’adolescence. Les coupes ont augmenté de 20 % en dix ans avec l’arrivée des abatteuses. 77 % des écosystèmes forestiers sont désormais dans un état de conservation défavorable. Depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron, l’Office national des forêts a perdu près de 1 000 salariés, et sa privatisation s’accélère.

Alors, nous pouvons bien nous émouvoir devant les photographies de quelques grands hêtres incroyables, se laisser toucher par l’altérité d’un érable sycomore, ou ressentir en soi cette force qui va, et qui pulse jusqu’à la canopée. Mais cela ne doit pas nous faire oublier l’essentiel. Nous devons repolitiser notre attention au vivant et les sources de notre émerveillement.

« Nous ne pouvons pas séparer la contemplation de la lutte »

Nous ne pouvons pas nous satisfaire de quelques arbres mis sous cloche ni nous contenter des miettes que nous laisse l’extractivisme forestier. Nous ne pouvons pas séparer la contemplation de la lutte.

C’est peut-être d’ailleurs le legs le plus précieux que nous laisse notre camarade botaniste Francis Hallé, décédé il y a tout juste deux semaines. Il nous enjoignait, lui aussi, à l’indignation et à l’engagement. La beauté n’a pas de sens d’un point de vue simplement plastique ou esthétique, ce qui compte c’est comment ce sentiment nous transforme et nous met en action, pour mieux chérir ce que l’on défend, et tendre vers une vie moins hors-sol, reliée aux éléments.

Les arbres remarquables sont des survivants

Les arbres remarquables ne sont pas des cathédrales exceptionnelles. Ou des inepties de la nature. C’est ce qui devrait nous entourer, normalement, si le capitalisme et nos modes de vie savaient laisser de la place. Les arbres remarquables sont rares uniquement parce que nous l’avons décidé.

Ce sont des survivants qui ont échappé à la hache et au béton. Le lointain rappel d’un monde libéré de la prédation. L’esquisse d’un futur désirable, fait d’exhalaison de fleurs et d’humus.

S’il est indispensable d’admirer les vieux arbres aujourd’hui, et de vouloir les protéger à tout prix, il est surtout nécessaire de défendre ceux qui viennent. Voir dans chaque pousse, la promesse d’un fruit mûr. Et le signe d’une grandeur possible. Tout arbre est, en puissance, un monument. Il faut simplement le laisser croître et respirer. Nous n’avons rien à faire, si ce n’est faire taire nos machines et gagner en humilité.

« La sylviculture industrielle ne sait produire que des plantations sous perfusion »

Comparée aux forces du vivant, la sylviculture industrielle est incompétente. Elle ne sait produire que des ersatz, des plantations sous perfusion d’engrais et de produits phytosanitaires qu’elle coupe au bout de 35 ans. Les douglas qu’elle fait pousser en France ne sont que l’ombre d’eux-mêmes. En milieu naturel, ces arbres venus tout droit des grandes forêts de la Colombie britannique au Canada peuvent vivre 1 000 ans, s’élever à 100 mètres de hauteur et avoir une circonférence de 13 mètres.

Emmanuel Macron appelle à « réparer la nature », mais il n’y a rien à réparer si ce n’est notre rapport à elle. La nature n’est pas une machine cassée. C’est un flot qu’on a claquemuré, un tsunami qu’on a tenté de retenir dans un bocal.

Déplaçons la focale

« Pour nous, mettre en valeur un arbre remarquable est à la fois une invitation à la beauté, à la rêverie, à la découverte culturelle, mais aussi à une réflexion sur l’importance des arbres et de leur protection », réagit George Feterman, président de l’association A.R.B.R.E.S.« À chaque remise de label, nous ne manquons pas d’élargir notre champ d’action à l’ensemble des arbres. Toutes nos interventions vont dans ce sens, auprès du public, des élus et surtout des enfants. Le concours “arbre de l’année” comme le label “arbre remarquable” sont toujours l’occasion de mettre en avant une politique de l’arbre municipale ou départementale. »

Si la sincérité et l’engagement des associations qui portent ce type de projet ne fait aucun doute, il est ironique aujourd’hui de voir certains acteurs de la foresterie industrielle surfer sur l’attrait populaire pour les arbres, inventer des concours et des cérémonies qui nous éloignent des vrais enjeux.

Ce n’est pas l’arbre, seul, qu’il faut regarder mais l’écosystème auquel il est relié, le tissage qu’il file avec toutes les autres présences qui l’entourent. En mettant la focale sur l’arbre unique, on reproduit encore et encore des logiques délétères.

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On sanctuarise quelques individus pour mieux ravager le reste. À l’image des parcs nationaux, on protège quelques confettis de territoire pour laisser croître, juste à côté, le désert. On ignore aussi, superbement, les échanges interespèces ou les solidarités mycorhiziennes (l’association durable entre un champignon et une racine). Un arbre ne pousse pourtant jamais seul, mais accompagné d’un cortège d’autres vivants, et c’est toute cette dynamique écosystémique qu’il faut défendre et chérir.

Voilà l’urgence ! Ne pas s’illusionner devant la beauté d’un arbre, mais laisser grandir les forêts, se battre pour la libre évolution et des modes de sylviculture douce. Batailler pour stopper les coupes rases et voir dans chaque graine en dormance, la possibilité d’un monument. C’est le vivant qui est remarquable, avec toute sa prodigalité et son exubérance, avec toute sa vitalité et son incandescence !

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