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Forêts

Couper du bois sans détruire la forêt, c’est possible

La microscierie Forêt vivante s'engage à ne scier que des bois locaux essentiellement feuillus, prélevés dans des forêts gérées sans coupes rases.

La microscierie Forêt vivante, dans l’Aisne, s’inscrit en contrepied à la filière industrielle du bois. Le bois est coupé dans des forêts locales gérées sans coupes rases et la traçabilité est totale, de l’abattage à la revente.

Anizy (Aisne), reportage

« Là, on ne peut pas nous dire qu’on n’est pas une vraie scierie ! », s’est exclamé Yvain Brochot au milieu du bourdonnement des scies à bois et des moteurs d’engins de chantier. À Anizy, dans l’Aisne, une cinquantaine de personnes étaient présentes le 13 octobre pour découvrir la scierie alternative qu’il a lancée avec Julien Kikel en 2024. Une présentation organisée par l’ONG Canopée, dans le cadre de sa tournée de France des initiatives pour une gestion des forêts plus responsable.

La microscierie Forêt vivante, qui traite près de 3 000 m3 de bois par an, est née d’un constat simple : « Il n’y avait plus de bois local pour les besoins des alentours et il était difficile de savoir d’où il venait », dit Yvain Brochot.

Du bois local et traçable

La scierie s’engage donc à travailler avec des bois issus de forêts locales : les massifs forestiers de Berrieux, Saint-Gobain et de Nouvion, dans l’Aisne, par exemple. « Dans notre charte, on a fixé l’obligation de scier du bois de feuillus originaires de moins de 100 km », résume Yvain Brochot.

Ce choix, qui permet de réduire les émissions liées au transport du bois, intéresse beaucoup Marc, artisan à Compiègne (Oise), qui fait de la rénovation écoresponsable. « Aujourd’hui, on scie trop de bois exotique mais on a rien en local, c’est compliqué, se désole-t-il. Pour l’instant, je me fournis en bois français. Voir le travail de Forêt vivante, ça ouvre des perspectives. »

La scierie s’engage donc à travailler avec des bois issus de forêts locales. © Vassili Feodoroff / Canopée

La microscierie s’est engagée à proposer une traçabilité totale de son bois, de l’abattage à la revente au client. Du tri au rabotage, en passant par le sciage, les différents morceaux de bois sont étiquetés à chaque étape, avec la mention du vendeur et la provenance du bois. « Une très bonne pratique mais qui est marginale dans la filière », commente Klerni, membre de Canopée.

« Pour les industriels du bois, la traçabilité est vue comme un frein »

Cette transparence sur le suivi du bois, qui est plus ambitieuse que la traçabilité prévue par le règlement européen sur la déforestation (dont l’application a été de nouveau repoussée à fin 2026), est coûteuse, selon Julien Kikel.

« Ça nous prend plus de temps, donc oui, c’est plus cher, mais il faut le faire, répond-il, interrogé par les visiteurs présents. Pour les industriels du bois, la traçabilité est vue comme un frein mais ça intéresse les clients de savoir d’où vient leur bois et qu’il est local. »

© Vassili Feodoroff / Canopée

Gérer la forêt plus durablement

La sélection des arbres coupés est aussi un enjeu pour la scierie axonaise, qui s’appuie sur une gestion de la forêt écoresponsable. « Nous nous approvisionnons presque uniquement avec des forêts gérées ensylviculture mélangée à couverture continue (SMCC) », raconte Yvain Brochot.

À la différence du modèle industriel qui repose sur la monoculture et sur les coupes rases — soit le fait de couper tous les arbres d’une parcelle — ce mode de prélèvement est plus durable. Afin de régénérer plus facilement l’écosystème, on prélève des arbres de tailles et d’espèces différentes, en laissant une grande partie de la parcelle forestière indemne.

Le problème, c’est que les forêts gérées de cette façon sont plus rares, souligne Julien Kikel, et trouver du bois est donc difficile. « On est en recherche permanente d’exploitations [pour nous fournir le bois] », explique le cofondateur de la scierie. Celle-ci a tout de même pu passer un contrat avec l’Office national des forêts pour gagner en stabilité sur le volume de bois fourni, « avec un prix fixe, toute l’année ».

Julien Kikel, à gauche, et Yvain Brochot, au centre, tous deux fondateurs de Forêt vivante. © Vassili Feodoroff / Canopée

L’établissement d’Anizy revendique aussi une valorisation totale du bois — principalement du chêne, du châtaignier et du frène — ce qui est bénéfique tant d’un point de vue écologique qu’économique. « 100 % du bois est utilisé : on utilise les déchets comme l’écorce, les copeaux ou la sciure pour le chauffage, le séchage du bois ou bien on nous l’achète », dit Yvain Brochot, posté devant les tas de pertes de bois rejetées par la scierie.

Canopée parcourt 1 500 km, en France, pour visiter les territoires les plus touchés par les coupes rases et découvrir les alternatives forestières durables. © Vassili Feodoroff / Canopée

2,4 millions d’euros d’aides publiques

Après la visite des ateliers construits en bois massif, le cofondateur revient sur la situation économique de la scierie. « Le nerf de la guerre, c’est la rentabilité », dit-il. Or, lorsqu’on travaille avec du bois, « on dépend de l’approvisionnement, des conditions climatiques ». Pour s’assurer une meilleure marge, lui et son associé ont misé sur une seconde transformation du bois. « On fait des terrasses, du bardage... Ça permet d’avoir une marge supplémentaire. »

Avec huit salariés et une capacité de traitement qui peut atteindre les 5 000 m3 de bois par an, Julien Kikel rappelle l’importance du soutien public pour lancer Forêt vivante. « Créer un site comme ça, sans subventions, c’est impossible. Aujourd’hui encore, ça permet de financer notre fonctionnement ». Pour se lancer, la scierie a bénéficié de 1,9 million d’euros de fonds européens ainsi que d’un prêt de 500 000 euros de la Banque des Territoires.

Du tri au rabotage, en passant par le sciage, les différents morceaux de bois sont étiquetés à chaque étape. © Vassili Feodoroff / Canopée

Outre Forêt vivante, d’autres initiatives existent en France pour proposer un contre-modèle à la filière bois industrielle. C’est le cas par exemple de la scierie associative de Tursac, en Dordogne, qui organise même un festival pour mettre la lumière sur ces pratiques plus respectueuses des forêts.

Pour Valeriano, 64 ans, bardeur à la retraite, venir visiter celle d’Anizy relève d’un devoir quasi démocratique. « Je ne sais pas comment protéger une forêt, alors je suis venu car je dois m’informer pour comprendre et ensuite défendre quelque chose. C’est une question de citoyenneté. »

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