Nos forêts malades de « l’avidité à récolter du bois pour se faire du fric »
Coupes rases faites par une entreprise d'exploitation forestière dans le Puy-de-Dôme, en 2021. - © Thibaut Durand / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Coupes rases faites par une entreprise d'exploitation forestière dans le Puy-de-Dôme, en 2021. - © Thibaut Durand / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
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Les arbres se meurent, une fragilité due au dérèglement du climat et à notre entêtement à exploiter les forêts, explique Marie-Stella Duchiron, spécialiste de la filière. Des solutions existent pourtant pour stopper l’hécatombe.
Les forêts françaises sont malades. Elles continuent de s’étendre, mais la mortalité des arbres a augmenté de 125 % en dix ans, révèle un rapport de l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN), publié le 14 octobre. Les causes de cette surmortalité ? Les sécheresses successives, la prolifération des bioagresseurs (champignons et insectes xylophages), les incendies, etc. Autant de phénomènes intensifiés par le changement climatique.
Si ce dernier a tant d’effets sur nos forêts, c’est aussi en raison de la sylviculture intensive, qui a rendu les arbres plus vulnérables et moins résilients aux bouleversements du climat. C’est la thèse défendue par Marie-Stella Duchiron, experte forestière et autrice de Sylviculture d’écosystème.
Reporterre — Selon le rapport de l’IGN, les arbres meurent de plus en plus, et cette surmortalité est notamment liée au changement climatique. Que pensez-vous de cela ?
Marie-Stella Duchiron — Les modifications climatiques ont effectivement un impact sur la forêt, mais pour la protéger, il faut d’abord lui permettre d’avoir toutes les capacités pour résister à ces changements. Or, la situation actuelle met en lumière l’échec de la sylviculture que nous avons pratiquée jusqu’alors.
Nous avons des forêts beaucoup trop jeunes, avec des arbres qui croissent rapidement, mais qui ne sont pas assez gros, qui n’atteignent jamais leur maturité, car ils sont coupés avant, pour répondre aux objectifs de la filière bois. L’autre problème, ce sont les coupes qui créent de grandes éclaircies dans la forêt, et qui fragilisent tout l’écosystème forestier.
Chez nous, en réalité, il y a une avidité à récolter du bois pour se faire du fric… On se retrouve ainsi avec des forêts qui ressemblent à des champs d’arbres, tous de la même espèce, tous à la même hauteur, la majeure partie gagnant très vite le sommet de la canopée. Cela n’a plus rien à voir avec des forêts « naturelles », capables de se défendre face aux aléas climatiques.
En quoi cette façon de gérer la forêt fragilise-t-elle les arbres ?
Le fait de pratiquer des coupes rases [plusieurs arbres de même âge ayant poussé en même temps sont coupés en une seule fois, sans que les jeunes pousses soient encore installées] et des grandes coupes a un impact considérable sur la santé des arbres, cela bouleverse tout l’écosystème. Je l’ai montré dans une enquête de terrain sur des hêtres qui mouraient à cause des ouvertures pratiquées dans la forêt, même des coupes considérées comme toutes petites par les forestiers, mais qui ont ouvert la canopée.
Que se passe-t-il concrètement ? D’abord, quand vous faites une coupe, vous cassez le microclimat, l’atmosphère humide ambiante qu’il y a dans une forêt fermée. Ensuite, la lumière du soleil va directement frapper le sol forestier, et faire s’évaporer l’eau qui s’y trouvait. Résultat : les arbres restants n’ont plus assez d’eau au niveau racinaire, et se retrouvent en situation de stress hydrique. Leurs racines à vocation alimentaires meurent.
C’est la double peine pour les arbres : à cause des coupes, les sols, dépourvus de racines et de couvert forestier, perdent en capacité à retenir l’eau, celle-ci va migrer en profondeur, asséchant encore plus le milieu. Il suffit qu’un épisode de canicule ou de sécheresse advienne pile à ce moment-là, et on comprend aisément que l’arbre ne tiendra pas le coup.
Vous parlez de « champ d’arbres », tous à la même hauteur. En quoi est-ce important de conserver de la diversité dans la taille et les espèces d’arbres ?
Dans les forêts « vierges », ou plutôt ce que l’on appelle aujourd’hui « les forêts anciennes à haute naturalité », qui n’ont pas ou presque pas été modifiées par l’Homme, la canopée est très vallonnée. On n’a pas un seul niveau, c’est plein de méandres et de relief. Il y a différentes espèces, différentes hauteurs, c’est cela qui permet à la forêt de capter au mieux l’énergie extérieure, et de jouer son rôle de puits de carbone.
« Si l’on est nombreux au même endroit, on attrape plus facilement des maladies et on se les transmet »
Cette futaie irrégulière permet aussi de préserver le microclimat forestier. Les très gros arbres, par exemple, jouent un rôle refroidissant. Un seul d’entre eux peut fournir un effet de refroidissement équivalent à dix climatiseurs de taille moyenne fonctionnant pendant vingt heures par jour. Quant aux sous-étages, composés d’arbres jeunes et buissonnants de différentes tailles, ils sont très importants pour la faune sauvage qui s’y abrite et y trouve de la nourriture.
Par ailleurs, lorsqu’on a une surdensité d’arbres d’une même essence, ils deviennent la proie facile des maladies et des insectes parasites, comme les scolytes. C’est ce qui se passe notamment dans les forêts d’épicéas. C’est un peu comme nous les humains, si l’on est nombreux au même endroit, on attrape plus facilement des maladies et on se les transmet. En revanche, les mélanges d’espèces empêchent les maladies de se développer. Et si jamais certains arbres meurent, d’autres résistent, donc cela permet de rendre la forêt plus résiliente.
À quoi ressemblerait une sylviculture permettant de rendre la forêt plus résiliente au changement climatique en cours ?
Pour moi, la solution, c’est la sylviculture d’écosystème : c’est-à-dire une sylviculture qui utilise la structure sauvage et naturelle de la forêt. Qui laisse les forêts vieillir et qui, au lieu d’autoriser l’exploitant à passer tous les sept ans, conseille aux forestiers de passer, au plus tôt, tous les 20 ans. Et même, je dirais qu’une forêt, pour qu’elle accède à un certain niveau de naturalité, il faut un minimum de 45-50 ans sans qu’on y touche, voire 100 ans.
Les prélèvements de bois devront ensuite être dispersés, en laissant sur pied les gros arbres, car ils forment la charpente de la forêt. Après, je comprends qu’on ne puisse pas imposer cela à tous les propriétaires forestiers… Mais il faut être conscient que plus on aidera la forêt à se reconstituer dans ses paramètres écologiques, meilleure sera la production sur le long terme, parce qu’on aura renforcé la résistance des arbres aux agressions extérieures.