En stage de non-violence pour désobéir sereinement

Durée de lecture : 6 minutes

21 décembre 2015 / Maëlle Ausias (Reporterre)

La lutte non-violente, pour revendiquer ses idées ou contester celles qui sont imposées, ça s’apprend. C’est même la raison d’être des Désobéissants, collectif spécialisé dans la formation à ces actions. Reporterre a assisté à l’un de leurs stages, en banlieue parisienne.

- L’Ile-Saint-Denis (93), reportage

« Alors, vous devez juste dire : “Vous n’avez pas le droit d’être ici, vous devez reculer.” D’accord ? » Rémi Filliau explique à des stagiaires hilares comment jouer le rôle des policiers pour réaliser un exercice. En attendant le début de l’activité, les « policiers » s’entraînent gentiment à empêcher des passants de traverser le parc de l’Île-Saint-Denis. Jeudi 3 décembre, en pleine COP 21, les Désobéissants ont proposé un stage de désobéissance civile. Une manière d’initier les militants aux techniques non-violentes de revendications face aux forces de l’ordre afin d’être prêt pour les nombreuses manifestations prévues en ce début décembre.

Les Désobéissants est un collectif qui forme des associations, syndicats et particuliers à la lutte non-violente. Crée en 2006 par des anciens de Greenpeace, les Désobéissants veulent permettre à tous de pouvoir contester des idées imposées et de revendiquer les leurs. Rémi : « On veut donner des outils aux militants et aux citoyens qui voient qu’il y a des problèmes dans la société mais qui ne savent pas comment s’organiser. Ils découvrent les désobéissants, viennent s’informer, se former, puis deviennent autonomes dans leurs luttes. »

La légitimité de l’action justifie son illégalité

Dans la salle de formation du 6, rue Arnold Géraux, à l’Île-Saint-Denis, près de Paris, Rémi, grand, brun, au visage taillé, discute avec la vingtaine de participants au stage. Avec une élocution et un propos très clairs, il répond aux interrogations des stagiaires en partageant son expérience, forte de 200 actions non-violentes. L’ambiance a des allures de vacances. Les participants, venus des quatre coins de la France pour manifester contre la COP 21, ont choisi de s’offrir cette journée entre deux actions.

Assis en rond, par terre, sur des chaises ou sur des tables, les stagiaires parlent de leurs expériences et de leurs ressentis. Le débat le plus vif porte sur la dissimulation ou non du visage pendant une action. Pour Rémi et les Désobéissants, pas de doute : ne pas se cacher montre qu’on assume ses actes et construit une image plus rassurante pour les médias. Par ailleurs, la légitimité de l’action justifie son illégalité, il n’y a donc aucune raison de se camoufler. « Il faut bien faire comprendre aux gens que, pour nous, cette action est certes illégale mais c’est pour le bien commun qu’on le fait. » Une Anglaise réfute : « Dans le contexte actuel, je ne comprends pas que l’on puisse inciter les gens à faire des choses illégales à visage découvert et prendre ainsi le risque d’être fiché. »

Dans la brume matinale de l’Île-Saint-Denis, le groupe de stagiaires marche en riant jusqu’au parc. Rémi demande qui a déjà connu une interpellation ou un contrôle d’identité. Cinq personnes s’avancent, dont certains l’ont vécu pour la première fois dimanche 29 novembre, place de la République, à Paris. « Vous décrochez donc votre diplôme de la police nationale ! » et joueront donc le rôle des forces de l’ordre. S’ensuivent des exercices pour franchir des barrages policiers ou créer soi-même un blocage. Du coté des « policiers » comme des « manifestants », les stratégies sont élaborées. Puis, survient le conflit.

Le premier exercice est de traverser un cordon de policiers pour faucher un champ d’OGM – en réalité un terrain de basket en béton. Le groupe de manifestant s’avance, se plante devant les forces de l’ordre et chacun, profitant d’un manque de vigilance des hommes en bleu, essaye de passer en vitesse. Rémi filme la scène avec son portable. Peu à peu, les policiers paniquent, les manifestants crient, s’accrochent les uns aux autres, le chef des forces de l’ordre met sa main sur le portable pour l’empêcher de filmer... la scène dérape, dans un flot de rires. L’exercice fini, tout le monde se met en rond et discute de ce qui aurait été mieux à faire.

« La violence, c’est la facilité »

Rémi explique les différentes manières de franchir un cordon. « Soit vous arrivez devant et vous parlez agressivement au policier, explique-t-il en s’avançant insolent vers le plus grand des stagiaire. Et puis vous essayez de passer. Mais ça passe pas », dit-il, en se faisant repousser sans ménagement. La manière non-violente consiste alors à se laisser tomber sur le dos dans les bras de policiers. « Comme ça, ils ne peuvent pas empêcher vos amis de passer », conclut Rémi en se lovant dans les bras du « policier ». Une stagiaire réplique qu’elle a utilisé cette technique dimanche 29 novembre, place de la République : « J’ai été embarquée tout de suite ! » Gêne. Le formateur répond qu’il y a forcément des conditions à respecter pour ce genre d’actions et des risques à prendre.

Le stage de désobéissance civile permet à tout un chacun d’acquérir des clés d’action et de réflexion pour la lutte non-violente, définitivement la seule efficace, selon Rémi. « Pour nous, la violence, c’est la facilité. Après, la violence est subjective, confie-t-il. On peut dire qu’il y a de la violence quand on atteint une personne physiquement ou physiologiquement. Les sabotages et les barricades, ce ne sont pas des violences. » Hélène raconte : « On m’a parlé d’une action où des gens d’Attac, qui étaient là pour un salon, étaient venus écouter un discours des Faucheurs d’OGM. Pendant le discours, alors que les policiers encadraient la foule, les Faucheurs sont partis discrètement faucher le champs. En fait, Attac avait permis de faire diversion. »

Sam [1], un Audois venu à Paris pour manifester lors de la COP 21, explique avec son accent du Sud : « Je suis là pour apprendre à agir autrement car, d’instinct, je peux parfois avoir des réactions violentes contre les CRS. » Pour Rémi, le processus est souvent le même : « Il y a une provocation policière, qui engendre une violence des manifestations qui conduit à une répression. Tout cela dégrade l’image des luttes et des manifestations. Finalement, c’est le gouvernement qui en profite. »

Alors que le groupe de « manifestants » scande à des employés imaginaires de Total « Employé, rentre chez toi, c’est bon pour le climat ! » bloquant l’accès à la balançoire du parc, Hélène s’avance d’un pas décidé. « Je suis le sergent-chef de la police et je vous ordonne de vous en aller. Vous ne pouvez pas déranger la production de Total, fleuron de l’industrie française et vitale à la création de richesses en France. » Tout le monde rigole, dans le froid hivernal de Paris. Un petit bol d’air frais avant de reprendre la lutte.


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[1Son prénom a été changé.


Lire aussi : Non violent malgré tout

Source : Maëlle Ausias pour Reporterre

Photos : Lors du stage organisé à l’Île-Saint-Denis, le 3 décembre.
© Maëlle Ausias/Reporterre

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