Enclos fermé, animaux « régulés » : les dessous du brame du cerf à la télé
Les cerfs de l'Espace Rambouillet ont été filmé 24 heures sur 24 pendant leur brame. - © Mathieu Génon / Reporterre
Les cerfs de l'Espace Rambouillet ont été filmé 24 heures sur 24 pendant leur brame. - © Mathieu Génon / Reporterre
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En septembre, la « Slow TV » de France 3 sur le brame du cerf a conquis les audiences. Ce « bel outil de sensibilisation à la nature » est filmé dans un parc animalier de région parisienne où la population animale est « régulée ».
Sonchamp (Yvelines), reportage
Entre les troncs des bouleaux, on aperçoit le pelage tacheté d’un daim, la tête surmontée d’une imposante ramure. Plus loin, un troupeau de biches et de cerfs traverse la forêt comme un éclair, leur robe brun-rouge se détachant entre les chênes massifs. Parfois, un mâle s’arrête pour lever le museau vers le ciel, et pousse un long râle aux accents mélancoliques : c’est le brame du cerf. Le chant de la forêt.
Voici les images que l’on a pu admirer pendant tout le mois de septembre, sur France 3 Paris Île-de-France. Une émission a filmé le site 24 heures sur 24 avec sept caméras à infrarouges, pour capter le brame du cerf en direct. Un programme lent, qui invite à la contemplation et à la découverte de la nature, d’où le terme de « Slow TV », ou Télescargot en français.
Sauf que ce spectacle de nature idéalisée a en fait été tourné dans un enclos grillagé de 180 hectares situé dans le parc animalier de l’Espace Rambouillet, dans les Yvelines, où environ 200 animaux, toutes espèces confondues, évoluent en semi-liberté. Des clôtures séparent les animaux du reste de la forêt, et des mangeoires avec des pierres à sel attestent de l’intervention humaine.
Au loin, on entend la clameur des spectacles de rapaces, qui ont lieu dans une autre partie du site. Et, entre deux périodes d’ouverture du parc au public, les animaux y sont « régulés » — certains sont tués pour maîtriser l’augmentation de la population.
« Ici, il y a une plus forte densité d’animaux que dans la nature, donc plus de chance de voir de grands cervidés bramer à l’écran », explique Nicolas Sallé, le réalisateur de l’émission. D’habitude, ce documentariste travaille plutôt en pleine nature, avec des animaux à l’état sauvage, mais cette fois-ci, le manque de temps, et les difficultés à obtenir les autorisations de tournage l’ont incité à se tourner vers l’Espace Rambouillet.
Il explique aussi avoir choisi ce lieu pour « rediriger les personnes qui souhaiteraient découvrir ou redécouvrir le brame du cerf vers cette infrastructure, plutôt que d’aller en milieu forestier et déranger des animaux sauvages. »
« Le programme connaît un engouement exceptionnel et s’affirme déjà comme l’un des grands succès de rentrée », s’est réjoui France TV dans un communiqué de presse qui dévoile les premiers chiffres d’audience : 300 000 vues sur la plateforme france.tv, 77 000 heures pour le direct avec une durée moyenne de connexion de 16 minutes. Sans parler des relais dans la presse nationale : Libération, Le Parisien, Le Monde…
Un sacré coup de projecteur pour l’Espace Rambouillet. Anciennement géré par l’Office national des forêts (ONF), ce parc animalier situé à une cinquantaine de kilomètres au sud de Paris a été repris en 2022 par Pierre Singer, l’ex-directeur du parc de Sainte-Croix, en Moselle.
La barre des 120 000 visiteurs pour la saison 2025 vient d’être franchie, contre 94 700 à la même époque, selon un article d’actu.fr. Cette année, le parc a également accueilli 50 000 enfants dans le cadre des sorties scolaires et des centres de loisir.
Cette hausse de la fréquentation réjouit le directeur, mais n’est pas encore suffisante pour amortir les coûts liés à la reprise du parc : « On a connu trois années de pertes depuis qu’on a pris le relais de l’ONF », confie l’homme qui affirme avoir injecté 5 millions d’euros de sa poche pour la reprise du projet.
Après l’été, au moment du brame, le Mosellan multiplie les formules : on peut assister à des soirées brame avec apéritif forestier, à partir de 41 euros, ou repas pour 56 euros, et même de bivouaquer en forêt pour vivre l’expérience du brame encore plus intensément. Il est aussi possible d’assister à des matinales « libres » sans visite guidée, à partir de 27 euros.
« Il faut savoir que certains cerfs se font tirer »
Mais face au succès grandissant de l’émission, une petite voix dissonante se fait entendre : celle de la toute jeune association Animal Protection du Vivant (APV) qui dénonce l’absence de transparence sur la gestion des populations de cervidés dans l’enceinte de l’Espace Rambouillet.
Le plan d’aménagement forestier de l’Espace Rambouillet, établi par l’ONF et valable jusqu’au 31 décembre 2026 [1], autorise explicitement de réguler le cheptel par tir : à l’approche pour les cerfs, chevreuils et daims, et en battue pour les sangliers. « C’est bien joli de “regarder sans déranger” le brame à la télé, mais derrière, il faut savoir que certains cerfs se font tirer à l’intersaison [en hiver] », déplore Alexandra Delépine, de l’association APV.
Pour en savoir plus, Alexandra Delepine a contacté l’ONF, qui s’occupe toujours de la gestion forestière du site. L’établissement public lui a bien confirmé la régulation du cheptel jusqu’en 2022, date à laquelle le parc a été concédé à Pierre Singer. Dans le courrier adressé par l’ONF à l’association, figure un tableau des « prélèvements » d’animaux effectués jusqu’en 2022 : cerfs, biches, daims et sangliers sont concernés, mais aussi plusieurs faons.
Contacté par Reporterre, l’ONF affirme en revanche « qu’il ne mène plus aucune action de régulation des populations animales » depuis que le parc a été repris par Pierre Singer, en 2022. Ces pratiques continuent-elles aujourd’hui ? « On fait toujours des tirs de régulation, assume Pierre Singer. On s’appuie sur un comité scientifique qui nous dit quoi faire, et ensuite on régule, parce que sinon, la forêt serait complètement anéantie ».
L’intérieur du parc présente effectivement tous les signes du surpâturage : aucune pousse verte au sol, aucun branchage bas, et de nombreux endroits où la terre a été labourée… De l’autre côté de la clôture en revanche, le sol forestier est recouvert de jeunes pousses de chênes, et des branchages verdoyants obstruent la perspective : « Ça, c’est une forêt qui va bien ! » s’exclame Pierre Singer. Rien à voir avec la « Forêt sauvage » : l’enclos des cervidés en semi-liberté…
Cet argument est également repris par l’ONF dans sa réponse écrite à Reporterre : « Dans un parc clôturé, la gestion des populations de cervidés est une question qui se pose pour préserver l’équilibre écologique. Une densité trop élevée pourrait entraîner […] l’absence de régénération forestière, une diminution de la biodiversité et des problèmes sanitaires pour les animaux eux-mêmes : stress, maladies, carences. »
Mais n’y a-t-il pas d’autre solution que de tuer cerfs biches et sangliers pour préserver la forêt ? « Si seulement ils mettaient en place des plans de stérilisation avec une vraie éthique derrière, ça ne poserait pas tant que ça de problème », soulève Alexandra Delépine, qui a étudié toutes les possibilités de régulation non léthales.
Outre la stérilisation chirurgicale (non réversible, et plus invasive pour les animaux), il existe aussi des vaccins contraceptifs, comme le GonaCon, pouvant être administrés à l’oral ou injectés à distance avec des fléchettes.
« Est-ce que ce n’est pas aussi contre-nature, la stérilisation ? »
« Stériliser les animaux ? Ce serait comme vider la mer avec des seaux ! » s’emporte Pierre Singer. « Déjà, c’est techniquement très difficile, parce que les animaux ne se laissent pas approcher si facilement. Ça peut les stresser. Et puis, est-ce que ce n’est pas aussi contre-nature, la stérilisation ? »
Selon Alexandra Delepine, la véritable raison qui pousserait les parcs à opter pour la mise à mort plutôt que la stérilisation est que les plans de stérilisation coûtent cher. D’après une association de protection animale suisse se basant sur des expérimentations menées aux États-Unis, le coût total pour un cerf, comprenant l’anesthésie, l’injection du vaccin et la pose d’une balise à l’oreille, se chiffre entre 500 et 1000 dollars (un peu moins de 1 000 euros).
« Moi, ce qui m’indigne vraiment, c’est que les gens qui payent pour visiter le parc ne sont pas au courant que les animaux sont tués. Est-ce qu’ils continueraient à venir sinon ? » interroge Alexandra Delépine, qui estime que la SlowTV en rajoute une couche, en mettant en avant un parc « où il y a un manque de transparence sur la gestion des animaux ».
« Mais tout le monde sait, qu’on régule ! » rétorque Pierre Singer. Il prend à partie des visiteurs qui se promènent dans l’enclos des cervidés, et leur demande de but en blanc s’ils savent que les cerfs sont tués pour réguler le cheptel. La réponse fuse : « Ah non, on ne savait pas ! Nous, on comprend bien, mais qu’est-ce qu’on va dire à nos petits enfants qu’on emmène voir Bambi ? » demande le couple, un peu gêné.
Pour le directeur du parc animalier, le problème vient de ce qu’il nomme la « dysneylandisation » de la nature : « Les gens s’intéressent à la nature, mais n’en connaissent pas les lois, et ont tendance à l’idéaliser. » Pour lui, la mort n’est pas taboue. Il projette même de donner les carcasses des cerfs tués aux loups du parc. « Alors, dites-le-leur, à vos petits-enfants, que les cerfs sont tirés ! Il faut qu’ils le sachent », répond-il aux visiteurs, un peu sceptiques. « Je maintiens qu’au moins une personne sur deux sait qu’on fait des tirs de sélection », dit-il.
En tout cas, France TV était au courant : « On savait […], car beaucoup de forêts gérées par l’ONF font ce genre de chose. On s’est simplement assurés qu’il n’y aurait pas d’intervention humaine pendant toute la période du direct, mais on n’est pas rentré dans le détail du sujet de la régulation… C’est leur sujet, pas vraiment le nôtre », décline Marc Degli Esposti, délégué à l’antenne, et à l’initiative de cette émission.
Un peu gêné, le réalisateur Nicolas Sallé admet aussi qu’il était au courant : « C’est un parc que je connais depuis que je suis tout petit, et en tant que naturaliste, je ne peux pas ignorer que ce genre de mesures sont prises pour maintenir l’équilibre écologique… Ce n’est pas une pratique que j’affectionne pour autant ».
Il confie avoir voulu en parler dans le podcast quotidien d’une heure qui complète l’émission. Mais l’intervenant a finalement décliné l’invitation. Le réalisateur insiste aussi sur les effets positifs de cette Slow TV, qu’il considère être un « bel outil de sensibilisation à la nature ».
En revanche, ni l’ONF, ni l’actuel directeur de l’Espace Rambouillet n’ont donné plus de détails sur le nombre d’animaux tués après 2022, la fréquence et la période à laquelle cela était fait, ou encore les opérateurs intervenant lors de ces tirs de sélections. « Il y a toujours un manque de transparence », déplore Animal Protection du Vivant.