Ensemble, des familles réduisent leurs factures et soulagent la planète

30 décembre 2015 / par Baptiste Giraud (Reporterre)



Chaque hiver, partout en France, des familles relèvent le défi de faire baisser leurs factures d’eau et d’énergie. Organisées en équipes, elles s’entraident et se motivent de décembre à avril pour diminuer collectivement leurs consommations, atteignant en moyenne une économie de 12 % par rapport à l’année précédente.

- Bordeaux, reportage

« Pensez à éteindre la lumière, ça fait du bien à la planète et aussi au portefeuille de maman ! » Christel a l’habitude de le dire à ses deux filles, Ines et Elena. Cet hiver, elle pourra aussi faire valoir que ces petits gestes sont autant de points gagnés pour le défi des « familles à énergies positives ». Avec six autres foyers du sud-ouest de Bordeaux, Christel, Ines et Elena forment l’équipe des « Croque Watts ». Face à eux, les « Talencelow de l’énergie » (à Talence), « Bass’Tension » (à Bassens), « Eco Corico » (à La Bastide), ou encore « Méri’Watt » (à Mérignac), affûtent également leurs éco-réflexes, peaufinent leur condition thermique, et surveillent leurs compteurs. De début décembre à fin avril, une dizaine d’équipes de l’agglomération bordelaise vont ainsi s’affronter par factures interposées.

En tout, ce sont plus de 8.000 familles qui participent au niveau national. « On ne pensait pas que ça allait prendre une telle ampleur », reconnaît Anne Huguet, directrice de Prioriterre. Cette association a lancé le défi en Haute-Savoie en 2008, après en avoir découvert le principe en Belgique. Depuis, de nombreuses collectivités se sont emparées du modèle et l’ont développé sur leur territoire.

La formule est simple : un « concours d’économies » entre équipes constituées de plusieurs familles. Chaque équipe a son capitaine, et cherche à réduire sa consommation globale en eau et en énergie (électricité, gaz, fioul, bois bûche…), sans investir ni entreprendre des travaux. On ne porte pas de jugement sur le niveau des consommations de départ, ce qui compte c’est l’effort de réduction.

Jean-Jacques et Anny, retraités, y participent pour la quatrième année consécutive. En entrant chez eux, on ne remarque rien d’anormal. Il y fait bon. On y voit clair. Même si la lumière de l’escalier s’éteint toute seule au bout de quelques secondes. « Les premiers gestes sont les plus simples, ce sont ceux qui ne demandent pas d’investissement », expliquent-ils. D’abord, baisser son chauffage : « 19° le jour, et 16° la nuit, c’est confort ». Puis prêter attention à l’éclairage, éteindre en quittant une pièce, regardez les ampoules avant d’acheter… « C’est un état esprit » conviennent-ils.

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Jean-Jacques et Anny : « Economiser l’énergie, c’est un état d’esprit »

Christel, qui élève seule ses deux filles, parle de son côté d’une « philosophie » déjà présente dans son foyer. Si elle participe, c’est pour apprendre de nouvelles astuces, de nouveaux gestes. Par exemple, en commençant une douche, récupérer l’eau qui n’est pas encore assez chaude à l’aide d’un seau, et l’utiliser pour arroser ses plantes ou laver ses légumes : « En entendant ça je me suis dit oui, c’est pas bête ! » raconte-t-elle.

Limiter la consommation, et maximiser le confort

Dans tous les cas, il ne s’agit pas de se priver : « Si ce n’est pas confortable, ça ne nous intéresse pas » disent clairement Jean-Jacques et Anny. Question de point de vue ? Car pour prendre des photos dans leur maison, les choses se compliquent, faute de luminosité… amenant Anny à jouer l’assistante lumière avec le lampadaire ! Il faut dire que le parcours de ces deux oiseaux n’est pas banal : longtemps adeptes de cyclo-randonnée, ils vivent aujourd’hui une bonne partie de l’année à bord d’un bateau. « Là, les économies sont obligatoires, car le réservoir ne contient que 380 litres d’eau », dit Anny, avant d’expliquer comment prendre une douche avec 1,5 litre quand le contexte l’exige : « On prend une bouteille, on la remplit, on perce le bouchon, et on la met au-dessus de soi. » En toute simplicité.

En y prêtant attention, on remarque chez eux toute une panoplie de petits équipements économes. Des ampoules basse consommation qui diminuent par cinq la consommation d’électricité ; des émulseurs au robinet et sur la pomme de douche, qui font passer le débit « de 12 litres par minute à 6 »  ; des radiateurs équipés de robinets thermostatiques programmables ; des rideaux épais aux fenêtres exposées au nord… Et même un petit système qui débranche les appareils lorsqu’ils sont en veille : « Ma télé se coupe automatiquement après 35 secondes d’inactivité », explique fièrement Jean-Jacques. En 2014, l’année où il était capitaine de son équipe, celle-ci avait atteint la troisième place du défi sur Bordeaux, grâce à une diminution de consommation d’eau de 19 %.

Mais après quatre participations, difficile pour eux de réaliser des économies supplémentaires. Si ce n’est par des travaux de rénovation, suite logique du défi : isolation intérieure, extérieure, fenêtres triple vitrage, et bientôt un abaissement des plafonds de 30cm, pour ne pas chauffer l’espace inutilement. Mais Jean-Jacques et Anny trouvent toujours leur place dans le défi, en partageant leur expérience avec les autres participants. Tout comme avec les étudiants qu’ils logent dans des studios, au rez-de-chaussée. « On les implique, on leur donne des conseils ». Jean-Jacques tient à jour un tableau de la consommation de chacun, « mois par mois », et surveille s’ils sont « dans les clous » ou pas. Un moyen de lier conscience environnementale, budget et confort, pour une population – les étudiants – souvent confrontée à des logements-passoires et à des fins de mois difficiles.

Allier conscience environnementale et réduction des factures

Justement, si le défi attire, c’est sans doute grâce aux différents aspects qu’il réunit : l’environnement à protéger, les factures à diminuer, tout en ne touchant pas au confort de vie. Pour Christel, c’est d’abord la planète qui compte : « À la naissance de ma fille aînée, il y a 14 ans, ça a été une sorte de révolution, raconte-t-elle. Je me suis interrogée sur mon impact environnemental : qu’est-ce que je fais pour laisser à ma fille une planète où elle pourra vivre ? » À l’inverse, pour Anny, « au départ, on voulait faire des économies. Vous savez, la philanthropie… », ce n’est pas ça qui fait avancer, semble-t-elle avouer.

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Christel : « Que faire pour laisser à ma fille une planète où elle pourra vivre ? »

L’hiver passé, 8,5 millions de kWh ont été économisés en France à travers le défi, l’équivalent de 1.400 tonnes de CO2. En moyenne, les familles à énergie positive économisent 12 % de leur consommation, ce qui représente une baisse de 200 € sur les factures annuelles. « Quand les gens voient que les petits gestes portent leurs fruits, alors ils deviennent convaincus et sont prêts à engager quelques frais pour économiser encore plus, analyse Jean-Jacques. Par contre, si vous commencez à les montrer du doigt, c’est fini. »

La convivialité et l’esprit d’équipe sont les clés de la réussite du défi. Entre ateliers organisés par les conseillers info-énergie locaux, et réunions d’équipe autour d’un verre, les familles participantes se retrouvent régulièrement pour échanger astuces et bon conseils. Des rencontres et échanges d’où tirer la motivation et l’envie de persévérer dans ces petits gestes qui peuvent paraître dérisoires si rien ne les lie au mouvement collectif. Quant aux enfants, c’est la forme compétitive qui les attire le plus souvent. « Cela permet de leur montrer certains comportements, en espérant qu’ils en gardent quelque chose pour plus tard », explique Christel.

« Nous faisons Kyoto à la maison »

L’objectif minimum du défi, fixé par les organisateurs, est de réduire de 8 % les consommations. Pourquoi 8 ? C’est le pourcentage de réduction des émissions de gaz à effet de serre auquel s’était engagée l’Union européenne dans le cadre du protocole de Kyoto. Pour Anne Huguet, le message envoyé par les participants au défi pourrait donc être le suivant : « Nous n’attendons pas que les gouvernants donnent des objectifs. Nous faisons ces économies, nous faisons Kyoto, à la maison ».

Mais que représentent ces quelques milliers de familles dans la course contre le changement climatique ? « Je me dis que je suis ce petit colibri qui apporte sa goutte d’eau pour éteindre l’incendie. Ça peut paraître ridicule, mais il y a peut-être un voisin qui fait pareil, et à force de faire tout ça ensemble, il y a peut-être quelque chose qui va se passer. » De manière générale, les participants sont en effet des « colibris » déjà bien sensibilisés aux problèmes environnementaux, engagés dans des milieux associatifs. S’ils s’engagent fortement, ils demeurent des cas particuliers.

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Les ateliers permettent d’échanger les expériences

En revanche, leur engagement, voire parfois leur acharnement, fait ressortir en négatif l’inaction des grandes entreprises et des responsables politiques. « Beaucoup de particuliers font des efforts, mais les grandes industries, qu’est-ce qu’elles font ? » s’étonne Jean-Jacques. « Moi je fais des économies, et à côté de ça d’autres n’y prêtent aucune attention ! » proteste-t-il en évoquant les tas de journaux publicitaires déposés dans sa boite aux lettres. Ou encore aux cartons d’emballages dans les supermarchés : « En passant à la caisse, je déballe les cartons et je leur laisse. Je n’ai pas acheté le carton moi. Et après on vient nous culpabiliser ? Il y a deux poids deux mesures. »

Et si, à propos d’environnement comme d’autres sujets, tout le monde n’occupait pas la même position ? Pour Jean-Jacques, « il y a ceux qui tirent la charrette et ceux qui montent dessus : nous on tire. » Pas question pour autant de remettre en question ses comportements vertueux. « Maintenant qu’on a cette façon d’être, on ne pourrait pas arrêter. On ne sait pas être passifs. » Sauf en termes énergétiques.


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Source : Baptiste Giraud
Photos : © Jean-Baptiste Diris/Reporterre

Cet article est le huitième volet de notre série Alternatives citoyennes, qui est un projet soutenu par la Fondation de France. Le septième volet peut se lire ici : Ungersheim, un village où la transition écologique ne convainc pas tous les habitants



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