Ungersheim, un village où la transition écologique ne convainc pas tous les habitants

15 décembre 2015 / Baptiste Giraud et Lucas Mascarello (Reporterre)



La commune alsacienne d’Ungersheim est montrée comme exemple de la transition écologique en France. Les réalisations et les projets, surprenants par leur nombre, leur envergure et leur audace, doivent beaucoup au maire du village mais ne séduisent pas la totalité de ses 2.000 habitants.

- Ungersheim (Haut-Rhin), reportage

C’était le bassin de la potasse. Nord-Ouest de Mulhouse. La plaine d’Alsace s’étale aux pieds des Vosges. Ne dépassent à l’horizon que les clochers, les châteaux d’eau, et quelques terrils, ces collines de sel résultant de l’extraction de la potasse. Durant le XXe siècle, c’est elle qui a fait vivre la région.

La potasse, minerai rose orange, est bien connue des agronomes : elle est l’un des trois engrais miracles de l’agriculture – le trio « NPK » –, avec l’azote et le phosphore. Ungersheim en a exporté dans le monde entier, participant ainsi à la révolution agricole productiviste. Aujourd’hui son maire, Jean-Claude Mensch, ancien mineur, montre l’exemple de la transition vers une société décarbonée.

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Jean-Claude Mensch, maire d’Ungersheim depuis 1989, se déclare en faveur d’une révolution tranquille et pacifique.

La reconversion du bassin potassique a été comme une première transition, dans les années 1990. Des PME-PMI sont venues s’implanter, reprenant une partie du personnel. « Cela s’est bien passé parce qu’il y a eu anticipation », explique Jean-Claude Mensch. Passé par la JOC (jeunesse ouvrière chrétienne), la CGT (Confédération générale du travail), membre du CHSCT (Comité hygiène et sécurité…) de la mine pendant 15 ans, il est maire d’Ungersheim depuis 1989. « Au début, mon engagement était social. La première mission, c’est la défense des défavorisés, l’altruisme, le respect de l’autre. »

Foisonnement d’idées 

Cet engagement, il le poursuit notamment à travers le développement d’une Maison des jeunes et de la culture (MJC) qu’il préside pendant de nombreuses années. Jusqu’à ce que le nombre d’adhérents dépasse celui des habitants dans le village. La MJC propose des activités sportives, culturelles et artistiques.

Jean-Claude Mensch, 69 ans aujourd’hui, dit avoir toujours nourri des convictions écologiques, notamment en militant contre la centrale nucléaire de Fessenheim. Mais c’est lentement qu’elles infusent dans la politique municipale. En commençant par la piscine construite par ses prédécesseurs, chauffée à l’électricité, et donc au nucléaire. Le maire étudie alors plusieurs solutions, avant de choisir le chauffage solaire : « En 2000, on était parmi les pionniers sur cette technologie. »

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La mairie d’Ungersheim sur la place centrale du village.

Puis les décisions se multiplient. Une chaufferie bois est construite pour alimenter les équipements municipaux. L’installation de « gradateurs » sur l’éclairage public réduit de 40 % sa consommation électrique. Les produits phytosanitaires sont bannis des espaces verts, et les produits d’entretien utilisés doivent être certifiés écologiques. La distribution de l’eau est reprise en régie municipale, occasionnant une baisse de 10 % du prix, tandis que des compteurs d’eau relevables à distance permettent de repérer et réparer les fuites. Le conseil municipal vote une motion pour la fermeture de Fessenheim.

Ce foisonnement d’idées s’est traduit par l’élaboration d’un programme de « vingt-et-une actions pour le XXIe siècle », qui décline le thème de l’autonomie dans trois domaines : intellectuel, énergétique et alimentaire.

Pour le premier, cinq commissions participatives sont mises sur pied. Chaque administré peut y contribuer, après avoir signé une charte de bonne conduite plaçant la recherche du bien-être de la population comme but. Une quarantaine de personnes est aujourd’hui impliquée dans ce processus. « Pour une petite commune, il y a un bon dynamisme », estime Gille Barthe, nouvel habitant du village.

Projet d’autonomie alimentaire

Côté énergétique, un parc photovoltaïque a été construit sur un terrain qui servait autrefois au stockage des résidus de l’extraction minière. Les panneaux fournissent l’équivalent de la consommation électrique de 10.000 personnes par an. Depuis, la mairie a aussi impulsé la construction d’un écohameau selon les principes de BedZED, le Champré. Neuf personnes devraient bientôt y emménager. Enfin, un cadastre solaire a établi le potentiel énergétique des toitures du village et encourage les habitants à installer des panneaux solaires.

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La commune a construit la plus grande centrale photovoltaïque d’Alsace, avec quarante mille m² de panneaux.

Quant au projet d’autonomie alimentaire, il se construit autour d’une filière « de la graine à l’assiette ». La graine, ce sont les Jardins du trèfle rouge qui s’en occupent : ce jardin de cocagne emploie une trentaine d’ouvriers-maraichers en insertion, sur huit hectares et en bio. Avec les Jardins d’Icare, installés sur la commune voisine, ils produisent et distribuent plus de 400 paniers de légumes bio chaque semaine, tiennent un stand au marché du vendredi matin, et alimentent… la cuisine bio d’Ungersheim, tenue par un autre organisme d’insertion (l’Insef). 500 repas y sont préparés chaque jour à destination de huit écoles, dont les deux du village. Une fois par semaine, les enfants ont même droit à un plat végétarien. « On fait des choses simples, mais on les fait bien », confie Philippe Perenez, le cuisinier.

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Clovis, maraîcher depuis six ans, travaille comme encadrant aux Jardins du trèfle rouge.

Depuis l’été 2015, une conserverie profite également des surplus des jardins. La poignée de bénévoles qui s’en occupe a déjà cuisiné et rempli plus de 2.000 bocaux : soupe, coulis de tomates, ratatouille, etc. Une légumerie est également en projet, afin de mettre sous vide les légumes non cuisinés. Pour trouver des débouchés à toute cette production, la mairie imagine une épicerie en vrac dans le village, inspirée de La Recharge bordelaise.

Le nombre et l’ampleur de ces initiatives, pour un petit village de 2.000 habitants, ne manquent pas d’étonner. Tout comme le fait que c’est la mairie qui en est à l’origine. Alors quoi, le poids des règles, de l’administration, des partis politiques, de l’électorat, ne seraient pas si paralysant qu’on se plaît à le dire ?

Réponse du maire : « Humainement, politiquement, ça va très vite quand on prend conscience que notre pouvoir peut être un levier de mise en œuvre de la transition. Gouverner, c’est prévoir, anticiper, innover. Et le courage politique est sanctionné favorablement, si on démontre à la population l’intérêt de ce qu’on fait. » Quant aux partis : « Ils vous bouffent votre espace vital », glisse-t-il en pensant à EELV, dont il a été membre un temps.

La transition ne fait pas rêver tous les Ungersheimois

Jardins du trèfle rouge, cuisine de l’Insef, écohameau : la « méthode Mensch » semble consister à lancer les idées, trouver et rassembler des acteurs ayant l’envie ou les compétences pour les réaliser, et faciliter leur installation en mettant à disposition terrain ou infrastructures. Pas plus. Dans le cas du parc photovoltaïque, la mairie a été à l’origine en proposant le terrain pour ce type de projet, mais le développeur et les investisseurs sont privés.

Toutefois, et même si le maire continue d’être apprécié, les quelque 2.000 Ungersheimois ne se sont pas tous convertis à l’écologie. Un certain nombre semble rester indifférent à toute cette « transition ». « Si ça peut être utile à la commune, si ça peut créer des emplois… Il faut voir ce que ça donnera », hésite Claude, croisé dans la rue principale.

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Une vingtaine de paniers sont distribués sur place par les Jardins du trèfle, mais il existe en tout une quarantaine de points de dépôt.

D’autres sont plus sévères, comme Joseph, qui s’occupe des jeunes au club de foot : « Ça coûte très cher tout ça, pour le plaisir d’une personne. » Il nous raconte la distance qui s’est progressivement créée entre le maire et une partie du village. Chaque année, à l’Ascension, une « fête du cochon » rassemble des milliers de personnes, durant une semaine : « La mairie a voulu imposer de la choucroute bio. Mais ça n’a pas marché, on en a vendu 50, sur 4.000 ou 5.000 repas en tout. »

La transition ne fait pas rêver tous les Ungersheimois. Et lors des élections régionales, la liste du FN est arrivée en tête. Par contre, la transition rayonne aux alentours, jusqu’à Mulhouse et Colmar. Les citadins, qui prennent les paniers du Trèfle rouge et investissent dans l’écohameau, ne sont pas pour rien dans la réussite de la petite commune. Tout comme les entreprises installées ici depuis la fermeture des mines, qui ont contribué à sa prospérité. L’une d’elles, Amcor, imprime des paquets de cigarettes.

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Les surplus de la dernière récolte sont transformés et mis en pots par la conserverie associative d’Ungersheim.

Si les projets vont bon train, survivront-ils à ce visionnaire de maire ? En 2014, alors qu’il était en poste depuis 25 ans, il aurait hésité à se représenter. « La relève n’était pas assurée, les projets pas finalisés, les vautours attendaient », se défend-il. Au second tour des dernières cantonales, c’est l’abstention qui était en tête avec 55 % des inscrits, devant le Front national, à 55 % des votants.

Comment, alors, réduire la distance entre les uns et les autres ? Entre la transition municipale et les préoccupations quotidiennes des administrés ? C’est une des questions que se pose Jean-Sébastien Cuisnier. Il est chargé depuis mai 2015 de la mise en place d’une régie agricole municipale, dernier grand projet du maire. Objectif : tendre à l’autonomie alimentaire du village via un service public de production agricole, le tout en s’affranchissant des énergies fossiles.

Pour y parvenir, Jean-Sébastien fait le pari du cheval, délaissé au profit du tracteur depuis 60 ans. Richelieu et Cosack, les deux chevaux « municipaux » seront donc chargés de labourer les champs, débarder, transporter. Pour commencer, ils font du ramassage scolaire : chaque jour, attelés à une calèche et conduits par un employé municipal-cocher, ils desservent un des cinq quartiers du village.

Court-circuiter l’agriculture productiviste et subventionnée par la PAC

Pendant ce temps, Jean-Sébastien étudie l’organisation de la production, ainsi que la distribution des récoltes. Dans l’idée de court-circuiter l’agriculture productiviste et subventionnée par la Politique agricole commune (PAC) et d’assumer le caractère public de la production alimentaire. « On pourrait mettre en place des tarifs soutenus, voire distribuer gratuitement, comme un grenier municipal. Par exemple, si on produisait 2.000 kg de courge, chacun aurait droit à un kilo », imagine-t-il.

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Jean-Sébastien, de la régie municipale, et ses chevaux de race comtoise. « C’est la race de trait la plus proche d’ici, explique-t-il. Elle a été sauvée par la production de viande, sinon elle aurait disparu au cours des cinquante dernières années. »

Aujourd’hui, seule une vingtaine de paniers des Jardins du trèfle rouge sont distribués sur place. Et le village ne compte que deux boulangeries, un seul restaurant, mais pas de supérette. Selon les calculs de la mairie, 95 % du budget alimentation des habitants est utilisé à l’extérieur, soit environ 4 millions d’euros. L’objectif est d’en capter la moitié. Dans cette logique, Jean-Claude Mensch a aussi conçu une monnaie locale, le radis : environ 10.000 radis circulent aujourd’hui.

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Les radis sont échangeables dans une quinzaine de commerces, artisans et associations locales.

En 2016, une SCIC (société coopérative d’intérêt collectif) devrait être créée afin de chapeauter la filière alimentation. Et la rendre autonome de la mairie. La « Potassine » regroupera la conserverie-légumerie, l’épicerie et la malterie, ainsi que la régie agricole. Pour abriter ses différentes activités, une Maison des natures et des cultures, sorte de MJC nouvelle génération, est en cours de construction. Dans la mairie ou en dehors, Jean-Claude Mensch n’est pas prêt de s’arrêter.


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Source : Baptiste Giraud pour Reporterre

Photos : ©Lucas Mascarello/Reporterre

Cet article est le septième volet de notre série Alternatives citoyennes, qui est un projet soutenu par la Fondation de France. Le sixième volet peut se lire ici : Dans un « quartier sensible » de Valence, le jardin partagé cultive bien plus que la terre



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