Aux États-Unis, le Parti vert est le grand défavorisé du système
- © Étienne Gendrin / Reporterre
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Peu connu, le Parti vert étasunien peine à rivaliser avec les deux poids lourds traditionnels du pays, les Démocrates et les Républicains. En cause notamment : une série d’obstacles institutionnels et médiatiques.
Atlanta (Géorgie, États-Unis), correspondance
Une nouvelle inquiétude plane chez les Démocrates. À moins d’un an de l’élection présidentielle, les sondages sont serrés entre Joe Biden et Donald Trump. Quid des candidats indépendants, comme Robert F. Kennedy Jr, Cornel West, ou Jill Stein, qui brigue l’investiture du Parti vert ? Ils n’ont aucune chance de gagner mais les voix qu’ils vont récolter pourraient faire basculer l’élection — qui s’annonce serrée — au détriment du parti de Biden. Comme c’est arrivé par le passé.
Fin 2000, les États-Unis retenaient leur souffle. Plus d’un mois après l’élection présidentielle, l’attention du pays se portait sur la Floride, lieu d’un nouveau décompte des voix. George W. Bush avait finalement remporté l’élection contre son rival démocrate, Al Gore. Outre les controverses autour du recompte des voix, un troisième parti avait été rendu responsable du revers démocrate : le Parti vert (Green party).
Son candidat, Ralph Nader, avait obtenu 97 000 voix en Floride. C’est loin des 2,9 millions de Bush et Gore, mais, quand moins de 2 000 votes séparent les candidats, chaque bulletin compte. « Le parti écolo était alors très fort et a renversé l’élection en Floride en prenant des voix à Al Gore », résume Bernard Tamas, professeur de sciences politiques à l’université d’État Valdosta. En 2016, après la défaite d’Hillary Clinton, des explications similaires ont été avancées, même s’il n’y avait pas de consensus sur l’effet du parti écologiste. Il est même arrivé que des Républicains soutiennent des candidatures vertes pour fragiliser les Démocrates.
Le Green party présente un candidat à chaque présidentielle. Malgré tout, ce parti qui n’a jamais remporté de victoire nationale reste peu connu. En 2023, il comptait 250 000 adhérents, contre 45 millions côté Démocrates et 35 millions chez les Républicains, selon Ballot Access News. La favorite des prochaines primaires est Jill Stein, ancienne médecin originaire de Chicago et déjà candidate en 2012 et 2016. Son programme met en avant « l’égalité économique » (avec une assurance maladie pour tous), plus de restrictions contre les entreprises polluantes et une plus grande justice sociale.
La stratégie de la « piqûre d’abeille »
Le Green party s’inscrit dans la tradition des tiers partis (third parties). Il est le deuxième après le Parti libertarien — en faveur d’une diminution du rôle du gouvernement fédéral. Leur objectif est de mettre en avant leurs idées avec la stratégie de la « piqûre d’abeille ». « Il y a plus d’une centaine d’années, les tiers partis étaient plus forts. Ils ne gagnaient pas d’élections, mais émergeaient et devenaient un souci pour les deux grands partis. C’est la stratégie de “piquer et mourir”, comme une abeille. Ils naissaient rapidement avec de nouvelles propositions. En réponse, les partis traditionnels finissaient par les incorporer dans leurs programmes, et les tiers partis disparaissaient », détaille Bernard Tamas.
Sauf qu’aujourd’hui, les militants écologistes veulent plus qu’influencer le débat. Face à eux se dressent une série d’obstacles institutionnels et médiatiques. « Le plus grand défi est le manque d’attention. Les médias principaux se concentrent sur les grands partis, ils ne donnent pas de place aux autres », regrette Margaret Elisabeth, une des porte-parole du Parti vert et membre du comité de pilotage. Les médias ont de meilleures audiences quand ils mettent en avant un Démocrate contre un Républicain. »
À l’absence de visibilité s’ajoute le manque de moyens dans un pays où les campagnes électorales nationales atteignent des millions de dollars, voire des milliards pour la présidentielle. Pour être en accord avec les valeurs de ses membres, le Parti vert refuse les dons des entreprises financières. Son budget de campagne est en conséquence proportionnellement plus faible que celui de ses rivaux.
Budget limité
Un candidat démocrate ou républicain dépensera en moyenne plus d’un million de dollars pour une élection au Congrès, contre 5 000 pour un candidat du Parti vert. « Du point de vue financier et des ressources, il y a un avantage à faire partie des deux plus grands, qui octroient à leurs candidats des personnes pour faire campagne, pour distribuer les tracts et aller toquer aux portes », explique Bruce Delgado, membre du Green party et maire de Marina, en Californie.
Certains candidats écologistes préfèrent militer au sein de l’aile gauche du parti démocrate. « Ma seule option si je voulais faire campagne pour une élection supérieure aux municipales aurait été de basculer chez les Démocrates », estime Bruce Delgado. La présence d’une frange écologiste chez les Démocrates est une difficulté supplémentaire pour se démarquer. « Le Parti démocrate est un très large parti. Selon les critères européens, ils ont des personnalités politiques assez conservatrices, mais ils en ont aussi plus à gauche, comme Bernie Sanders ou Alexandria Ocasio-Cortez », dit Bernard Tamas.
« Avec la proportionnelle, on pourrait être élu »
À l’échelle locale, les Verts ont connu quelques succès. En 2023, 142 postes étaient occupés par des personnes de leur parti, selon leurs données. Mais la nature du système électoral reste défavorable avec le principe du « winner takes all » (« le vainqueur remporte tout »). Le candidat en tête dans une circonscription remporte l’élection : les second et troisième n’obtiennent rien. « Si nous avions un système de représentation proportionnelle, on pourrait être élu », affirme Laura Wells, porte-parole du Parti vert de Californie et ancienne candidate au Congrès. L’absence de chance de victoire pousse les électeurs préoccupés par l’écologie et les organisations environnementales à soutenir le candidat démocrate. C’est le cas du Sierra Club, qui a appelé à voter pour Hillary Clinton en 2016.
D’autres finesses électorales rendent les élections plus difficiles. Aux États-Unis, chaque État détermine les règles pour présenter un candidat à une élection. « Une des plus grandes raisons techniques pour expliquer notre marginalisation est de ne même pas pouvoir être automatiquement sur le bulletin de vote dans chaque État à chaque élection », regrette Nassim Nouri, membre du comité de coordination du parti, en Californie. « Dans la plupart des cas, nous devons récolter un certain nombre de signatures avant chaque élection présidentielle. Cela coûte de l’argent et du temps. »
Un parti jugé trop idéologique
De plus, certains partis au pouvoir durcissent les règles ou mettent en place des stratégies juridiques pour pénaliser d’autres prétendants. En 2022, le Parti démocrate a porté plainte en Caroline du Nord pour que le Parti vert soit retiré de la course, mettant en avant des irrégularités dans le recueil des signatures. Si la justice a finalement donné raison aux écolos, ces embûches sont fréquentes.
Les écologistes remportent principalement des victoires dans les régions les plus progressistes, comme la Californie ou l’État de New York. Le parti peine à atteindre un plus large électorat. « Il y a une large mécompréhension de la nature de notre parti. Beaucoup pensent qu’on est seulement concentrés sur la justice climatique. On n’est pas que ça », dit Margaret Elisabeth. L’absence d’expérience en politique leur confère une image plus théorique que pratique. « Le Parti vert n’a jamais eu de poste fédéral où il a dû travailler avec un autre parti et faire des compromis. Par conséquent, le parti demeure plus idéologique », analyse Per Urlaub, professeur en études germaniques au MIT.
L’hostilité du parti envers les entreprises d’énergies fossiles est parfois mal vue dans les régions où ces secteurs font tourner l’économie. Pour Edgard Dewitte, économiste au Nuffield College de l’Université d’Oxford, « l’histoire des États-Unis est telle que certaines communautés se sont développées économiquement, mais aussi culturellement, autour des énergies fossiles. Parler du changement climatique et remettre en cause ces énergies, c’est questionner et remettre en cause une part importante de leur identité ».