Face au Brexit, écologistes et altermondialistes ne parviennent pas à prendre position

23 juin 2016 / Barnabé Binctin et Émilie Massemin (Reporterre)



Les Britanniques votent ce jeudi pour décider s’ils quittent ou non l’Union européenne. Les mouvements de l’écologie politique n’ont pas d’avis tranché sur la question, du fait de la dérive néo-libérale de l’Europe

Alors que le Royaume-Uni est appelé ce jeudi 23 juin à se prononcer sur son retrait ou non de l’Union européenne par le biais d’un référendum, que pensent donc les écologistes d’un possible « Brexit » [1] ? Quand on les interroge, les réponses sont gênées. « C’est une situation compliquée, difficile d’avoir un point de vue tranché », dit Thomas Coutrot, porte-parole d’Attac. Un embarras confirmé chez les responsables politiques qui ont accepté de nous répondre : « Le sujet fait débat en interne », dit Sandrine Rousseau, nouvelle secrétaire nationale adjointe d’EELV.

Mercredi, en fin de journée, le parti écologiste n’avait toujours pas communiqué officiellement sur le sujet, tandis que le Parti de gauche a refusé de prendre position publiquement.

« En Grande-Bretagne, la campagne a été désertée par la gauche britannique, regrette Corinne Morel-Darleux, secrétaire nationale à l’écosocialisme au Parti de gauche et personnellement favorable au Brexit. Or, quand on abandonne une critique progressiste, on laisse le champ libre aux thématiques du repli identitaire prônées par l’extrême droite. Ça devient dès lors plus difficile de prendre position en faveur du Brexit… »

Une campagne qui sonne comme un révélateur de la désaffection à l’égard de l’Europe : « Qu’un premier ministre fasse aujourd’hui campagne sur la sortie de l’Europe, cela me semble pour le moins inédit », s’alarme Sandrine Rousseau. Opposée pour sa part au Brexit, elle évoque un « carrefour de l’histoire européenne » : « Si la Grande-Bretagne sort, d’autres suivront cette voie. »

« L’Europe ne survivra pas à des marchandages de tapis »

Mais si les partis de gauche et écologiste se font aussi muets sur le sujet, c’est aussi parce qu’il touche au nœud du désaccord sur la question européenne. « Il y a un refus de ce débat chez bon nombre d’écologistes, c’est un sujet quasiment tabou. Or, cette fin de non-recevoir empêche justement de construire une réflexion commune », juge Corinne Morel-Darleux. « Entre EELV et le PG, poursuit-elle, il n’y a quasiment plus de désaccords sur l’écologie et l’environnement. Les principales frictions portent sur l’international : les modèles sud-américains, la Syrie, et donc la question européenne. »

La ligne de fracture n’est pas nouvelle : d’un côté, ceux estimant que la voie prise par l’Europe est telle qu’il faut en sortir pour pouvoir en changer la nature. « De même qu’on ne peut pas être écologiste sans remettre en cause le capitalisme, on ne peut pas être écologiste sans remettre en cause la construction européenne. Telle qu’elle existe aujourd’hui, l’Union européenne ne peut pas être démocratisée de l’intérieur à cause des traités », dit Corinne Morel-Darleux. En l’espèce, le Brexit apporterait un exemple concret avec l’agriculture : fragilisé à court-terme par la perspective d’un Brexit, le secteur gagnerait à être redirigé à partir de l’échelle nationale. « Que ce soit au travers des subventions à l’hectare ou à l’exportation, la politique agricole européenne a eu des impacts particulièrement destructeurs. En cela, l’action de l’UE est comparable à celle des grandes institutions internationales que l’on combat, comme le FMI ou l’OMC. Avec la sortie de l’UE, reprendre le budget au niveau national permet de reprendre la main sur la manière d’orienter les aides publiques et de refaire des choix politiques souverains. »

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Affiche de la campagne en faveur du Brexit montrant, à gauche, le Premier ministre David Cameron (« Je veux le meilleur pour l’Europe. ») et Nigel Farage (« Je veux le meilleur pour la Grande-Bretagne. »), le chef du parti nationaliste Ukip.

De l’autre côté, ceux qui défendent l’idée même d’Europe et la nécessité pour cela d’assurer l’existant : « Je ne crois pas du tout au projet de reconstruction, explique Sandrine Rousseau, ce n’est pas vrai qu’on fera une nouvelle Europe en en sortant, les circonstances ne sont plus les mêmes et aujourd’hui, ce sont au contraire les nationalismes qui gagnent partout du terrain. » Pour elle, le Brexit incarne d’abord « une atteinte grave au rêve européen. La Grande-Bretagne étant un acteur qui bloque depuis longtemps sur notre modèle européen, on peut en effet considérer que sa sortie de l’UE serait une bonne opportunité pour les défenseurs d’une autre Europe. Mais je crains que cela marque plutôt le début de la fin. L’Europe ne survivra pas à des marchandages de tapis… »

Coprésident du groupe des Verts / Alliance libre européenne (ALE) du Parlement européen, Philippe Lamberts rejette l’argument selon lequel un Brexit permettrait à l’Union européenne de se débarrasser d’un « emmerdeur » : « C’est faire preuve d’une méconnaissance totale de la dynamique à l’œuvre au sein de l’Union européenne, estime l’eurodéputé belge. Le Royaume-Uni n’est pas le seul État travaillé par des pulsions nationalistes. Il n’y a pas un pays, sur les 27 restants, qui a vraiment l’intention d’avancer dans la voie de l’approfondissement de l’Union européenne ! »

Philippe Lamberts s’oppose, lui, sans hésitation au Brexit, dans la lignée de son groupe parlementaire. « Les six eurodéputés britanniques font unanimement campagne en faveur du maintien de la Grande-Bretagne dans l’Union européenne et le reste du groupe les rejoint tout à fait », précise-t-il par téléphone à Reporterre.

« Les États n’ont pas beaucoup de possibilités pour dicter leurs conduites aux multinationales »

Le renforcement de la « souveraineté démocratique » des peuples européens face au pouvoir des grandes entreprises internationales est le principal argument : « Si l’on veut faire face aux défis de ce siècle — changement climatique, réduction des inégalités, lutte contre le terrorisme, réfugiés et migrations — il faut récupérer les manettes. Or, les États n’ont pas beaucoup de possibilités pour dicter leurs conduites aux multinationales », juge l’eurodéputé belge. Et de poursuivre : « Si la France annonce à Google qu’il devra payer 33 % d’impôts chez elle, Google rigole et déplace sa base imposable. Par contre, si toute l’Union européenne impose 33 % d’impôts comme condition d’accès au marché européen, Google doit s’y plier. »

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Philippe Lamberts, coprésident du groupe des Verts / Alliance libre européenne (ALE) du Parlement européen.

Philippe Lamberts regrette aussi « une forme de confusion du côté de la gauche radicale », qui conduit cette dernière à « se replier sur son implantation nationale au motif que l’Union européenne mène des politiques qui vont dans le sens opposé à la justice sociale, la durabilité, la démocratie. La vraie question, c’est comment faire basculer le centre de gravité européen aux niveaux nationaux : si les gouvernements voulaient interdire les OGM et les perturbateurs endocriniens, la Commission européenne n’aurait d’autre choix que de les suivre ».

Alors, pour ou contre le Brexit ? « Si j’étais Britannique, je ne sais pas ce que je voterais, avoue l’économiste Thomas Coutrot. D’une part, l’Union européenne est devenue un instrument antidémocratique de coercition des peuples, qui permet aux oligarchies nationales de contourner les votes populaires. D’autre part, la législation européenne des années 1990-2000 a apporté des améliorations au système social et au marché du travail britanniques, qui étaient parmi les moins régulés d’Europe. C’est pourquoi les travaillistes sont défavorables au Brexit. »

Finalement, la gêne dissimule une certaine désespérance, quelle que soit l’issue du référendum britannique, « il n’en sortira rien de bon », conclut Thomas Coutrot. « Si la Grande-Bretagne reste dans l’UE, le Conseil européen se sentira légitimé ; si elle en sort, les extrêmes droites souverainistes de toute l’Europe s’en trouveront confortées. »




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[1L’expression est composée des mots Britain Grande-Bretagne ») et exit sortie »).


Source : Barnabé Binctin et Émilie Massemin pour Reporterre

Photos :
. chapô : © Red !/Reporterre
. David Cameron, le premier ministre britannique, et Martin Schulz, le président du Parlement européen, en février 2016, à Bruxelles. Flickr (© European Union 2016 - European Parliament/CC BY-NC-ND 2.0)
. Philippe Lamberts : site officiel de l’eurodéputé belge
. bus : Flickr (DAVID HOLT/CC BY 2.0)

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