123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

IdéeGuerres et Armées

Face aux conflits mondiaux, faut-il une écologie de guerre ou révolutionnaire ?

Deux courants se dessinent : l’un défend l’écologie de guerre, l’autre soutient une écologie révolutionnaire.

Alors que les guerres s’amplifient, l’écologie politique opère une rupture. Deux courants s’opposent : l’un, soutenu par Les Écologistes, défend l’écologie de guerre ; l’autre soutient au contraire une écologie révolutionnaire.

Génocide à Gaza, invasion de l’Ukraine, assaut sur le Venezuela, offensive sur l’Iran… Dans un contexte de multiplication des guerres impérialistes, dont on peut observer les ravages écologiques, l’écologie politique est à la croisée des chemins idéologiques et stratégiques. Une rupture s’opère. D’un côté, le parti Les Écologistes défend le réarmement, jugé compatible avec la transition énergétique dans un objectif de « sécurité » de l’Union européenne. De l’autre, les actions menées par la coalition Guerre à la guerre, joignant les forces des organisations décoloniales et anti-impérialistes avec celles des écologistes des Soulèvements de la Terre, et affichant la volonté de « désarmer le militarisme ».

Le premier de ces courants s’inscrit dans une écologie institutionnelle dite « réaliste », plaçant la transition énergétique dans la matrice de la puissance de l’État sur la scène internationale. Le second est issu d’une écologie militante « révolutionnaire », qui rejette tout autant l’impérialisme fossile que celui mené au nom de la transition, et suppose de s’extraire des modes de production capitalistes.

L’opposition entre ces deux courants s’incarne notamment avec la parution de deux livres récents, traduisant des interprétations de la situation géopolitique et des prescriptions à l’écologie politique bien différentes. L’un intitulé Vers l’écologie de guerre (éd. La Découverte, août 2024) du philosophe et professeur à Sciences Po Pierre Charbonnier, et l’autre, Contre l’écologie de guerre (éd. La Dispute, février 2026) de Vincent Rissier, militant à Révolution permanente et au sein de la coalition Guerre à la guerre.

L’écologie de guerre, un concept à l’adresse de l’écologie institutionnelle

Selon la définition de Pierre Charbonnier, chargé de recherche au CNRS, l’écologie de guerre désigne « le moment où soutenabilité et sécurité n’apparaissent plus comme des injonctions contradictoires mais convergent — au moins dans les discours — pour aiguiller vers une réduction des émissions de gaz à effet de serre ». Un moment qui se serait produit à l’occasion de l’invasion russe en Ukraine, et qui pourrait selon lui se reproduire dans le contexte de la guerre des États-Unis et d’Israël sur l’Iran.

Dans le cadre de cette « écologie de guerre », la sobriété et le développement des énergies renouvelables permettent « de faire d’une pierre deux coups en alignant l’impératif de coercition à l’égard du régime russe et l’impératif de réduction des émissions de gaz à effet de serre », développe le chercheur.

Lire aussi : Finie la « paix fossile » : qu’est-ce que « l’écologie de guerre » ?

« L’histoire nous donne de nouvelles cartes à jouer : on va sortir des fossiles pas juste parce qu’on écoute les sciences, mais aussi parce qu’on comprend qu’elles constituent une menace géopolitique », complète Pierre Charbonnier, interrogé par Reporterre.

Selon lui, les conséquences des guerres du XXIe siècle, révélant la vulnérabilité des économies européennes vis-à-vis d’énergies fossiles importées, offrent « un argument qui va mobiliser des sphères d’influence et d’investissement jusqu’à présent rétives à la transition énergétique ». Défendue à la fois comme une analyse et une prescription politique, la thèse de Pierre Charbonnier, défendue dans Vers l’écologie de guerre, s’adresse principalement aux représentants de l’écologie institutionnelle, notamment aux élus écologistes, auprès desquels elle a trouvé un écho.

Lorsque la secrétaire nationale des Écologistes, Marine Tondelier, argue qu’il s’agirait « d’isoler nos maisons pour moins dépendre du gaz » et « faire plus de vélo pour moins dépendre du pétrole [...], des impérialistes fossiles », ses injonctions résonnent avec celles de l’association Construire l’écologie, dont Pierre Charbonnier est le cofondateur.

« Isolons Poutine. Isolons nos maisons »

On y lit : « Chaque véhicule électrique, chaque vélo, chaque rame de train remplaçant une voiture essence ou diesel, chaque pompe à chaleur ou réseau de chaleur substituant une chaudière au gaz ou au fioul, chaque conversion industrielle à l’électricité ou au biogaz, chaque plat de lentilles remplaçant un plat de bœuf, chaque logement isolé, chaque rail posé, chaque éolienne, panneau solaire, barrage ou centrale nucléaire contribue directement à la sécurité militaire et écologique de la France et de l’Europe. »

D’ailleurs, Tondelier et Charbonnier confient à Libération avoir tous deux placardé dans leur bureau respectif le message de la campagne lancée par le groupe des Écologistes au Parlement européen : « Isolons Poutine. Isolons nos maisons. »

Militarisation et décarbonation, au nom de la « sécurité » ?

Selon Pierre Charbonnier, la réalisation d’une transition énergétique ne pourra s’opérer qu’en l’associant à l’impératif de « sécurité » des États, car « lui seul est en mesure de réordonner les priorités politiques courantes, de fonder le caractère d’exception de certaines demandes et de légitimer des sacrifices », estime-t-il dans son dernier livre, La Coalition climat (éd. Seuil, septembre 2025).

Pour faire « plier les acteurs clés de la géopolitique » et « ancrer les politiques climatiques dans les structures de pouvoir », l’écologie devrait désormais parler le langage de la « puissance » des gouvernants : « compter sur leur volonté de rester au pouvoir, d’assurer la sécurité et l’avantage national à leur population » plutôt que de « revendiquer des normes éthiques abstraites ».

Pour faire « converger », au-delà des discours, « soutenabilité et sécurité nationale », il s’agirait d’offrir à l’État, au travers de la transition énergétique, une nouvelle doctrine géopolitique qui assure sa sécurité nationale et assoit sa puissance sur une scène internationale irrémédiablement animée par la rivalité entre les États.

Lire aussi : Comment créer une « coalition climat » face aux intérêts fossiles

Les arguments en faveur de la transition écologique ainsi subordonnés aux impératifs de sécurité et de puissance, « la production d’obus et la mise en place d’infrastructures renouvelables » peuvent apparaître « complémentaires », vis-à-vis d’une menace géopolitique ponctuelle, voire d’un « horizon d’insécurité et de guerre » qu’on ne peut, nous dit Charbonnier, imaginer abolir.

Pour Marine Tondelier, « l’écologie doit faire partie de l’arsenal de guerre »

Dépense militaire et dépense de transition ne peuvent être conduites « sans ou contre l’autre, chacune soulage l’autre en permettant d’atténuer le risque encouru et, en cas d’irruption de l’événement catastrophique, de s’en protéger », affirme-t-il dans La Coalition climat.

C’est ainsi que Marine Tondelier peut défendre que « l’écologie doit faire partie de l’arsenal de guerre », et que son groupe à l’Assemblée peut soutenir l’effort de réarmement, en expliquant que « l’Union européenne doit s’affirmer comme une force politique, ce qui implique aujourd’hui dans ce contexte de s’affirmer comme une force militaire ».

L’écologie de guerre confrontée à la réalité

C’est justement cette convergence entre l’objectif de transition énergétique et les intérêts « impérialistes » et militaires de « l’État bourgeois » que rejette le militant Vincent Rissier, auteur du livre Contre l’écologie de guerre. Si Charbonnier et Rissier s’accordent sur la nécessité de résoudre « l’impensé de la guerre » et de la géopolitique dans l’écologie politique, ils n’en tirent ni les mêmes stratégies, ni les mêmes objectifs pour le mouvement écologiste. Vincent Rissier, ingénieur de formation, revendique d’ailleurs de s’adresser aux militants de « l’écologie radicale », comme ceux présents au sein de la coalition Guerre à la guerre, avec lesquels les membres de son parti Révolution permanente échangent régulièrement.

Vincent Rissier rejette ce concept-outil d’écologie de guerre, estimant d’abord que son hypothèse n’est pas réaliste dans un contexte de concurrence capitaliste. Alors que Charbonnier juge que les guerres du XXIe peuvent être l’occasion de convaincre les États de mener la transition énergétique, Rissier constate au contraire que chacune d’entre elles se traduit par une « frénésie de consommation d’énergies fossiles ».

Ainsi, après le déclenchement de l’invasion russe en Ukraine, il observe que « le prétendu agenda vert [a été] rapidement mis de côté » au profit de la « réorganisation des filières d’approvisionnement » en énergies fossiles et de la militarisation. Il en veut pour preuve les importations européennes de gaz naturel liquéfié, un gaz fossile, qui ont augmenté, notamment en provenance des États-Unis, en remplacement du gaz russe.

La transition énergétique servirait de « motif moral des guerres à venir »

En ce moment même, alors que la guerre au Moyen-Orient menace les approvisionnements en énergies fossiles, on voit les États se ruer pour en trouver via d’autres sources, jusqu’à augmenter la demande en charbon.

La Chine s’oriente par exemple vers de la construction de nouveaux gazoducs pour accroître ses importations russes, et les gisements d’hydrocarbures du Canada sont courtisés par des pays occidentaux. De plus, les renouvelables semblent, pour le moment, s’additionner aux sources d’énergie fossile plutôt que les remplacer, loin des discours de « sobriété ».

Ces crises géopolitiques génèrent aussi des profits record pour les géants fossiles, qui bénéficient en ce moment même des retombées boursières après l’attaque des États-Unis et Israël contre l’Iran.

Enfin, si transition il y a, une partie de son budget a été injectée dans la défense et l’armement : 50 milliards d’euros issus des Fonds verts des banques françaises et européennes ont été investis dans ce secteur en 2025.

Contre « l’impérialisme vert », une « écologie révolutionnaire »

Rissier estime que la perspective de l’écologie de guerre n’est pas seulement « irréaliste », mais aussi non-souhaitable. Elle risquerait selon lui de faire de la transition énergétique « un vernis idéologique au service d’un impérialisme vert européen », servant de « motif moral des guerres à venir », notamment en vue de s’approprier des ressources minières nécessaires aux technologies dites vertes.

Un extractivisme minier que les textes de Charbonnier, « focalisés sur l’aspect climatique de la crise écologique », passent en effet largement sous silence, et dont les ravages écologiques s’accompagnent aussi, parfois, de conflits armés. « L’écologie de guerre ressemble surtout à une tentative de légitimer la compétition de l’Europe dans cette ruée minière au nom d’un idéal supérieurement démocratique et écologique », juge-t-il dans Contre l’écologie de guerre.

L’écologie « révolutionnaire » défendue par Rissier est résolument anti-impérialiste, mais aussi anticapitaliste. Elle comprend la catastrophe en cours comme « intrinsèquement liée à un mode de production reposant sur l’exploitation illimitée des hommes et de leur environnement, et organisé à l’échelle mondiale dans des rapports asymétriques — impérialistes — où tous les moyens sont bons pour maintenir sa domination sur ses rivaux et sur les classes populaires ».

Pour rompre avec cette dynamique mortifère, il estime qu’on ne peut s’en tenir au passage d’un moyen de production énergétique fossile à un autre renouvelable, car cela reviendrait à légitimer la prise des approvisionnements nécessaires à cette énergie « verte » « par la force des armes économiques, voire militaires ».

Vincent Rissier exhorte à l’alliance des mouvements écologistes avec les travailleurs dans la perspective léniniste de « transformer la guerre en révolution », en s’appuyant sur des mouvements récents tels que celui des dockers européens mobilisés pour empêcher les livraisons d’armes vers Israël en soutien à la Palestine.

Ainsi, pour lui, la situation actuelle ne va pas convaincre les dirigeants de l’UE d’aller vers une nouvelle politique industrielle de transition énergétique. Elle est plutôt l’occasion de faire émerger « un mouvement populaire et internationaliste » qui « s’oppose aux velléités impérialistes [...], ainsi qu’aux logiques de profit des sociétés fossiles et d’armement ». Car, à ses yeux, « on ne peut pas proposer de verdir l’Europe, tout en la réarmant avec des Rafales, dont certains sont en ce moment engagés au Moyen-Orient, où la guerre crée des ravages humains et écologiques ».


Vers l’écologie de guerre — Une histoire environnementale de la paix, de Pierre Charbonnier, aux éditions La Découverte, août 2024, 324 p., 16,99 euros.

Contre l’écologie de guerre, de Vincent Rissier, aux éditions La Dispute, février 2026, 168 p., 14 euros.

legende