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Santé

Plomb, arsenic, cadmium : pourquoi il faut se méfier de la poterie

L'émaillage des poteries est potentiellement dangereux pour la santé à cause de métaux lourds que certains émaux contiennent.

Face à l’engouement pour la poterie, des céramistes s’inquiètent des dangers liés à l’émail et mettent en place des mesures protectrices dans leur atelier. Elles espèrent une prise de conscience du milieu et des autorités sanitaires.

C’est le loisir créatif à la mode : depuis la pandémie de Covid-19, la céramique a un succès fou. Mais cette pratique en apparence naturelle — de la terre, de l’eau, un four — n’est pas neutre pour la santé, alertent certaines professionnelles, quand il s’agit d’apporter via l’émaillage la touche finale à sa tasse ou son vase en terre. Elles visent notamment les cafés-céramiques, ces lieux très tendance qui accueillent des groupes d’amis, comme des enterrements de vie de jeune fille et des baby-shower (fête prénatale), ou des événements d’entreprise.

Moyennant une trentaine d’euros, les clients y peignent une pièce en argile déjà précuite avec des émaux, ce revêtement mat ou brillant obtenu après cuisson d’une préparation minérale posée sur la céramique. Le tout, en consommant boissons, gâteaux, voire brunch… Un très mauvais mélange, selon Ornella [1], qui a travaillé plusieurs années dans ces lieux à la mode. « On présente l’activité aux clientes comme si c’était de la gouache sur céramique, explique-t-elle. Alors elles posent leur pinceau trempé d’émail près de leur cookie sans se poser de question. J’ai même vu une cliente peindre ses lèvres avec de l’émail, puis embrasser la tasse qu’elle décorait », poursuit Ornella, qui souligne que des femmes enceintes et des enfants à partir de 4 ans figurent parmi les clients.

Or, certains émaux contiennent des métaux lourds : plomb, arsenic, cadmium, aluminium, chrome, baryum, nickel, cobalt... Autant de composants qui permettent de colorer, opacifier, faire briller ou fluidifier les émaux, tous potentiellement dangereux pour la santé. Mais selon les expertes, les cafés-céramiques ne sont que la partie émergée d’un problème plus large, qui concerne toute la profession.

Vigies de la poterie

Si le secteur connaît bien le risque d’exposition à la silice — un composant de l’argile et des émaux, dont les poussières peuvent causer des maladies respiratoires — la dangerosité de l’émaillage est plus taboue. Pionnière sur le sujet, Joëlle Swanet, céramiste et formatrice sur les risques liés aux émaux, en a pris conscience il y a plus de vingt ans grâce à son mari, ingénieur chimiste, et lance l’alerte depuis. « On ingère déjà des produits toxiques présents dans l’air, la nourriture et l’environnement en général... Autant ne pas en rajouter ! », dit-elle.

De son côté, Marie-Hélène Testu, fondatrice de l’atelier-boutique Terre Ocre, à Paris, a réalisé les risques du métier en voyant « des personnes de (s)on entourage tomber malades, essentiellement de cancers ». « Les professionnels peuvent respirer les composants toxiques quand ils manipulent les poudres d’émaux [une matière généralement achetée chez des grossistes, que les céramistes mélangent à de l’eau pour créer des seaux de produit liquide] ou encore, en inhalant les fumées qui se dégagent du four où l’on cuit les pièces », explique-t-elle.

Problème : « Aujourd’hui, n’importe qui peut s’autoproclamer céramiste, sans connaissances scientifiques particulières », souligne Amélie Touvet, « ingénieure-potière » et fondatrice de la plate-forme Callicéram. Difficile, donc, de convaincre sur ce sujet technique, d’autant qu’« il n’existe pas d’études épidémiologiques dans le domaine de la céramique, déplore Joëlle Swanet. Celles menées dans le domaine de la métallurgie et de la sidérurgie [2]), où l’on retrouve des expositions professionnelles comparables, ont mis en évidence des risques accrus de cancers et de maladies respiratoires », poursuit-elle.

Pourtant, « certains nous rient au nez quand on évoque le problème, en disant qu’ils ont toujours fait comme ça », se désole Marie-Hélène Testu, qui appelle la profession à réagir, tandis que Joëlle Swanet veut croire que la nouvelle génération fera bouger les lignes.

Initiatives individuelles

Parmi ses représentantes, Sarah Papon, qui a fondé, en 2023, la Manufacture Sauvage, dans le nord de Paris. « Dans mon atelier, pas question de plonger les pièces à main nue dans un seau d’émail, explique-t-elle. L’utilisation de gants et de masques FFP3 est obligatoire et je fournis des kits à mes élèves. » Dans son atelier, la jeune femme a aussi fait installer un système de filtration et d’extraction de l’air du four, les sorties des éviers où sont rincés les instruments entrant en contact avec les émaux (pinces, pinceaux, éponges…) sont équipées des bacs de décantation, et l’atelier recycle les déchets qui s’y accumulent.

De son côté, Guillaume Biasini, fondateur, en 2023, de l’atelier BIA, à Bordeaux, procède lui-même à l’émaillage des pièces de tous ses élèves débutants (cours d’initiations, ateliers enfants, team building), afin de « contrôler que tout est fait correctement. »

Au regret des expertes, ces initiatives relèvent de démarches personnelles et non d’un plan global de protection de la santé. Qui devrait aussi s’appliquer aux fabricants de matières premières. « On trouve des bidons d’émaux liquides sur lesquels est marqué “non toxic” », illustre Joëlle Swanet. Mais en étudiant la fiche de données de sécurité, on réalise qu’elle est unique pour toutes les couleurs, alors que chacune a une composition différente. De plus, certains de ces émaux comportent du benzothiazoline, un irritant puissant et un sensibilisant cutané. »

L’autre danger : la migration d’éléments toxiques. Un phénomène de relargage, potentiellement critique dans le cas d’objets à usage alimentaire, qui peut advenir quand ces derniers s’abîment, vieillissent ou entrent en contact avec des aliments acides. Pour l’éviter, Amélie Touvet souligne que « la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) effectue des contrôles dans les ateliers vendant de la céramique, notamment alimentaire, pour garantir la sécurité des produits. Les pièces concernées doivent être testées en laboratoire. Mais tout le monde ne le fait pas, parce que c’est assez cher — environ 180 euros par test. »

Une réglementation datée

Autre difficulté : les règles de la DGCCRF ne s’appliquent pas aux ateliers qui accueillent des élèves. Quant aux seuils de migration admis, ils seraient bien trop hauts. « La réglementation européenne a été fixée en 1984 et concerne uniquement le plomb et le cadmium, dit Joëlle Swanet. La France ne les a jamais baissés, alors que l’Autorité européenne de sécurité alimentaire (Efsa) recommande qu’ils soient 400 fois moindres pour le plomb et 60 fois moindres pour le cadmium. » En outre, le fait que les émaux industriels sont généralement vendus selon les catégories « alimentaire » ou « non-alimentaire », « est un non-sens », insiste Amélie Touvet, car « ce n’est pas l’émail cru qui peut être qualifié d’alimentaire ou non, mais bien la pièce une fois cuite, car le passage au four influence directement la stabilité chimique de l’émail ».

Selon les expertes, il est donc indispensable que les propriétaires d’ateliers et les professeurs apprennent les bases de la chimie, afin de garantir aux amateurs de ne pas repartir chez eux avec un saladier qui relarguera du plomb à la première vinaigrette. Pour ce faire, Marie-Hélène Testu travaille avec l’hôpital Lariboisière afin d’élaborer une fiche de prévention sur les risques d’intoxication.

Quant à Amélie Touvet, elle dispense une nouvelle formation en ligne, sur le site de référence Le Bol, permettant de se mettre en conformité avec la réglementation, tandis que Joëlle Swanet donne des cours sur les émaux en ligne et en présentiel, son mari Éric Swanet proposant une formation consacrée aux émaux alimentaires.

Depuis trois ans, la céramiste belge se consacre aussi « à des recherches basées sur des analyses de laboratoire », dans le but de proposer un livre exhaustif sur « la migration possible de 30 éléments toxiques ou non toxiques » présents dans les émaux. Et si les expertes se veulent rassurantes, arguant que le danger provient, a priori, d’une exposition répétée, toutes s’accordent sur le fait que la démocratisation de la céramique ne doit pas se faire au détriment de la sécurité.

« L’idée n’est pas d’imposer des règles impossibles à suivre pour les ateliers, insiste Amélie Touvet. Mais d’utiliser le bon sens. » Joëlle Swanet résume : « Tout ce qu’on demande, c’est que céramique rime avec éthique, pas avec toxique. »

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