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François Ruffin : « La crise climatique nous impose de revoir le sens de l’existence »

Durée de lecture : 26 minutes

23 novembre 2019 / Propos recueillis par Hervé Kempf et Émilie Massemin

« Le monde des dominants est usé », les révoltes françaises montrent « un désir d’autre chose », dit François Ruffin. Dans cet entretien, le député Insoumis se veut « optimiste » malgré la mondialisation destructrice et la crise climatique, qui « devient une chance qui nous impose de revoir le sens de l’existence ».

Reporterre poursuit une série d’entretiens de fond avec celles et ceux qui renouvellent la pensée écologique aujourd’hui. Parcours, analyse, action : comment voient-elles et voient-ils le monde d’aujourd’hui ? Aujourd’hui, François Ruffin, député France insoumise de la 1re circonscription de la Somme. Dans son livre Il est où, le bonheur, (éd. Les Liens qui libèrent, novembre 2019) le député appelle à former un « Front populaire écologique ».


Reporterre — Comment êtes-vous venu à l’écologie ?

François Ruffin – Je n’ai pas le sentiment d’y être venu. Quand j’étais adolescent, l’un de mes combats fondateurs a été les poules en batterie. J’étais très hostile aux cages et j’ai donné pendant des années à l’association pour la protection mondiale des animaux de ferme. J’ai été végétarien vers mes 17, 18 ans, notamment pour une raison éthique : on ne doit pas faire cela aux animaux.



Était-ce en lien avec le territoire dans lequel vous avez grandi ?

C’était tout seul dans mon coin. J’ai été très tôt très hostile au consumérisme, dès le collège. Mon père est cadre, mais ses parents appartenaient à la « lumpen-paysannerie ». Comme il avait réussi, il m’a mis dans l’univers bourgeois du collège de La Providence, à Amiens. J’y ai vécu un choc social, un grand fossé… J’étais entouré de gens qui faisaient leur première communion pour avoir une montre en or et qui faisaient la liste des gros cadeaux offerts à Noël, dans l’univers des marques Chevignon, Naf Naf. J’étais en rupture contre cela, je revendiquais de ne pas avoir de vêtements de marque. Et même de dire aux autres : « Je vous emmerde, je suis communiste. » On était en sixième, je ne savais pas ce qu’était le communisme !



Vos parents ne vous offraient pas ce genre de cadeaux ?

Non. Mon père était cadre chez Bonduelle, ma mère ne travaillait pas. Mais leurs parents étaient paysans et on avait une manière d’être qui était celle des petits paysans des campagnes importés à la ville. Les habits que je portais venaient du grand cousin qui les avait passés à son frère avant qu’ils arrivent chez moi. Cela me convenait.

Ma détestation du consumérisme s’est traduite ensuite par une détestation de la publicité avec un ouvrage qui a été pour moi important, Le bonheur conforme [1] de François Brune, qui est une critique de l’univers publicitaire. Il a un fond humaniste plus qu’écologique : « On ne doit pas réduire l’Homme à une machine à produire et à consommer. » Au fond, l’écologie ne m’intéresse que si elle est aussi porteuse de la conception d’un autre Homme que celle qui le réduit au producteur/consommateur. Cela s’est ensuite traduit intellectuellement par le rapprochement avec la critique des médias, Brune étant dans l’univers du Monde Diplomatique.



Comment en êtes-vous venu ensuite au journalisme ?

J’étais un être en révolte qui pensait qu’il faut changer la société, mais qu’on ne peut pas la changer sans changer le regard sur la société. Pour cela, il faut changer ce qu’on met dans la tête. C’est le raisonnement politique que je faisais à l’époque et qui correspondait à un souhait personnel, à un besoin d’intervention sur la scène publique. J’ai besoin d’une forme d’expression, « exprimer » est un verbe important pour moi.

« L’écologie ne m’intéresse que si elle est aussi porteuse de la conception d’un autre Homme que celle qui le réduit au producteur/consommateur. »



Vos parents faisaient de la politique ?

Pas du tout. Le raisonnement de la famille, c’était plutôt « pour vivre heureux, vivons caché » (rires). Quand j’étais jeune, je ravalais énormément, tout le temps. Mais je lisais. J’avais une vie intérieure assez intense, mais que j’exprimais peu. C’est plus tard, après le bac, quand je suis rentré des États-Unis où j’avais été prof, où j’avais gagné de l’argent, que j’ai un peu pris confiance en moi. J’ai lancé le journal Fakir et ça a marché. Moi qui suis très timide, j’ai été vers les gens et découvert qu’ils me parlaient, que ça se passait bien. Pour le premier numéro, j’avais fait un reportage au zoo d’Amiens, pour y raconter les conditions de vie des animaux du zoo et discuter avec leur soigneur. Toutes ces rencontres m’ont sauvé, parce que je n’allais pas bien. Les gens m’ont sauvé. 




Pourquoi n’alliez-vous pas bien ?

J’ai vécu des années de déprime parce que je n’avais pas de terrain pour me valoriser, je n’avais pas d’estime de moi. Je n’avais pas songé à devenir journaliste parce que c’était un univers qui m’était interdit socialement. Faire une grande école me paraissait impensable. Et puis, avec Fakir, je me suis dit que c’était possible, j’ai fait un stage à Libération, et là, on m’a dit de faire une école de journalisme. Donc, j’ai fait une école de journalisme. Mais je ne m’y épanouissais pas. Ce que je lui reprochais, ce n’est pas de nous avoir formé au modèle LCI, Le Parisien, France Info, dans l’obsession de l’actualité, mais de ne nous avoir formé qu’à ça sans montrer que d’autres journalismes existent. Heureusement, depuis, grâce à Internet, l’univers médiatique a éclaté et les expériences dissidentes sont davantage possibles qu’hier.



Quel était l’objectif de Fakir ?

J’étais comme un prophète habité par un désir de Vérité. Avec la majuscule. Mon objectif était simple : détruire le Journal des Amiénois, l’hebdomadaire municipal distribué dans toutes les boîtes aux lettres. Il était un tissu de mensonges, au moins par omission. Par exemple, au moment où l’usine Yoplait ferme, plongeant 80 familles dans le désarroi, il n’y avait pas une ligne dans Le Journal des Amiénois, qui titrait « Amiens, un carnaval fou et gratuit ».

Après, le terrain a pris chair, les histoires, les hommes, la tendresse. Et est venue l’interrogation pour savoir comment transformer la société. Ce n’est pas une pâte que l’on modèle facilement. Si on veut transformer la société, il faut faire du chemin avec les gens, les stimuler, leur redonner un espoir.



Et après, vous avez trouvé votre équilibre.

L’équilibre, c’est peut-être beaucoup dire. L’équilibre d’un funambule. Il y eu la radio avec Là-bas si j’y suis [2] de Daniel Mermet, Le Monde diplomatique, des livres… Et puis le film, parce qu’aujourd’hui, le média populaire c’est l’image. Merci, Patron ! est sorti en 2016 et est devenu populaire, mais il rendait visible un travail qui était déjà là.



Cette année-là, quelque chose d’autre a commencé avec Nuit debout. Mais durant toute cette période, il n’y avait pas eu d’écologie ?

Si. Je n’étais pas d’accord sur pleins de trucs. D’abord la question de la croissance, qui était posée dans Fakir régulièrement, sur le plan social et sur le plan écologique. La croissance est un instrument qui permet de reporter à plus tard le besoin de redistribution. En fait, on n’a pas besoin que le gâteau soit plus gros, il peut être réparti immédiatement. De même, il y avait une critique récurrente de la mondialisation. Et puis régulièrement des papiers sur les animaux. Mais j’ai rencontré un souci de journaliste : je m’appuie sur le discours direct des gens, j’aime une langue qui raconte des histoires. La difficulté que j’ai avec l’écologie, c’est que je n’arrive pas à raconter d’histoires. L’herbe ne témoigne pas, la poule ne témoigne pas, le porc breton ne témoigne pas. Fakir est habité par un espoir de la parole directe du peuple. Mais l’écologie, c’est souvent des experts qui donnent leur point de vue.

Et puis, on était dans les années Jospin [1998-2002], où le mot « ouvrier » était interdit ! Fakir disait : « Il ne faut pas abandonner les ouvriers. » Après, il y a eu la lutte des Goodyear [3], la principale usine de la Picardie, une usine de pneumatiques, lutte qui a duré sept ans, et que j’ai accompagnée. Mais il m’a fallu du temps pour assumer mon rôle d’intellectuel et ouvrir une lecture écologique de cette lutte. Au fond, les gens refusent que leur vie soit soumise à des impératifs de productivité.

J’ai fait un tract, vers la fin, qui disait : « Il faut moins de machines pour produire autant de pneus. Bonne nouvelle. Il y a besoin de moins de pneus en France. Bonne nouvelle. Et de ces bonnes nouvelles, le capital fait une mauvaise nouvelle, et décide d’envoyer la production en Pologne. Finalement, on est pour une rupture avec le productivisme. » Je parlais de diminution du temps de travail, de moins produire. Et les gars, au lieu de me renvoyer le tract à la gueule – ce qui m’était déjà arrivé –, ils l’ont pris et l’ont distribué avec moi !



Comment avez-vous commencé à faire émerger l’écologie de ces luttes populaires ?

Il peut y avoir un sentiment de lassitude à force d’enregistrer des témoignages sur la misère, sur les fermetures d’usines. S’associer à une classe qui est condamnée à la défaite, ce n’est pas joyeux. Et puis, je n’ai pas subi une transformation intérieure : rompre avec le consumérisme, c’est quelque chose qui est en moi. Après, ce qui m’a intéressé, c’est d’emmener les gens avec moi, d’aller voir des écolos et des syndicalistes et d’essayer de les faire se parler ensemble sur des situations concrètes.

« Si on veut transformer la société, il faut faire du chemin avec les gens, leur redonner un espoir. »

Mais je défends l’industrie. Si on doit en finir avec des productions, la société doit le décider et s’adresser aux salariés en leur disant ce qu’ils vont devenir et leur garantir un revenu et les aider à aller vers autre chose.



Quel est votre rapport avec le monde paysan ?

Je suis d’origine paysanne – comme beaucoup de monde – de deux générations en amont. Mais je pense que mon père s’est arraché à la terre avec joie ! La terre c’est dur, c’est aussi de la misère. Et tout ce discours qui dit qu’on va retourner à la terre pour faire ses trois hectares avec sa binette, chez mon père ou chez moi, cela ne passe pas.



Mais il y a des paysans qui préservent leur indépendance en tant qu’exploitants et travaillent pour un environnement sain. Ce ne sont pas des questions d’écolos bobos, mais des questions profondément politiques et sociales par rapport à la dévastation sociale en cours dans les campagnes.

J’ai fait un reportage au moment de la chute de l’empire Doux, je suis allé rencontrer les travailleurs, des éleveurs, et j’ai vu les poulets aussi. J’ai fait la même chose sur le porc. Et j’en arrive à des conclusions proches de ce que vous dites. Ce qu’il faut voir, pourtant, c’est que nombre d’agriculteurs ont vécu ce qui s’est passé dans l’après-guerre comme quelque chose de positif, comme un progrès qui a répondu à l’objectif d’autonomie, de souveraineté alimentaire. Le problème est qu’à partir des années 1970, alors que l’autonomie alimentaire avait été obtenue, on a inventé la mission exportatrice de l’agriculture française. Et maintenant, on est dans un productivisme qui tourne sans cap, sans objectif, sans but. Il faut réinventer le sens de l’agriculture. Ce qui manque aux paysans, plus encore que le revenu, c’est le manque de fins.

« On est dans un productivisme qui tourne sans cap, sans objectif, sans but. »

On est d’accord, vous et moi, sur ce qu’il faut : grosso modo, bien-être animal et sortie des pesticides. Mais cela suppose la construction de revenus stables pour les paysans, donc de réguler l’agriculture, avec des prix planchers pour le lait, pour la viande, pour le blé, des quotas d’importation et des quotas de production. Il faut dire que, de la même manière que nous avons une exception culturelle française, on veut une exception agriculturelle et sortir l’agriculture de la mondialisation.



Où en est-on, maintenant, de la question écologique ?

Sur le social, il y a des cycles : depuis le XIXe siècle, les choses s’améliorent, même si depuis trente ans, ça régresse. En revanche sur l’écologie, il n’y a pas de cycles : ce qui est détruit ne sera plus reconstruit. Et la catastrophe est déjà là. On prépare un monde de merde pour nos enfants. Par exemple, quand j’étais gosse, il y avait des hirondelles partout ! Et maintenant on ne voit plus d’hirondelles parce qu’il n’y a plus d’insectes.

Mais nous avons la responsabilité d’inventer un nouvel imaginaire. Que signifie réussir ? Le progrès ? Le bonheur ? Pendant longtemps, la croissance a fait le bonheur. Mais à partir des années 1970 en France, le PIB [produit intérieur brut] a continué de croître sans que s’élève le niveau de bonheur et de bien-être. Les statistiques de l’ONU montrent qu’à partir de 20 à 25.000 dollars de PIB par tête de pipe, la croissance ne produit plus de supplément de bien-être, de baisse de la mortalité infantile et ainsi de suite.

Quand on a un réfrigérateur, a-t-on besoin d’en avoir un deuxième ? A-t-on besoin d’être connecté en permanence à un téléphone portable ? Le téléphone doit-il être un iPhone 11, 12, 13, 14 ou 15 ? Doit-il avoir accès à la 5G, cette voie royale présentée toutes les semaines par la start up nation ? Quand un nouvel iPhone sort, les médias et la propagande publicitaire qui fait qu’on voit 5.000 marques par jour nous l’enfournent dans le crâne. C’est efficace. Mais c’est une gadgétisation du progrès. Pour les gens, le progrès ne peut plus être cela. On sent dans leurs cœurs une usure de cela. Ils n’y croient plus, n’y aspirent plus.

Je sais ce qui fait le bonheur, d’où il vient : des liens plutôt que des biens. On se le raconte depuis des années. Les études de l’épidémiologiste britannique Richard Wilkinson montrent que quand on inocule le rhume à des gens, ceux qui ont des amis guérissent beaucoup plus vite ! Idem pour les cicatrices. Pourquoi ? Parce que les liens qui nous entourent nous procurent une protection, une sécurité, font que nous ne sommes pas trop stressés. Notre énergie pourra donc être consacrée à guérir d’un rhume ou d’une cicatrice.

Ce sont les liens plutôt que les biens qui assureront le progrès demain. Et fixer un horizon ne suffit pas, il faut indiquer quels sont les premiers pas qu’on fait dans cette direction. C’est pourquoi je mets en priorité de ce qu’il faudrait faire la structuration des métiers du lien : auxiliaire de vie sociale, assistante maternelle, accompagnant d’enfant en situation de handicap, animateur périscolaire, aide-soignant, instituteur… Toutes les professions qui s’occupent des personnes les plus importantes pour nous, les personnes âgées, les enfants, les malades. Ces professions sont souvent maltraitées, sans statut, sans revenu correct. Une AVS [auxiliaire de vie scolaire] travaille de 8 h à 20 h et ne gagne même pas le Smic ! Il y a un enjeu à offrir un statut et un revenu à ces professions et à les valoriser. Cela sortirait deux millions de personnes de la pauvreté. Ce serait féministe car 80 % d’entre elles sont des femmes. Cela provoquerait aussi un basculement des biens vers les liens.

Voilà mon premier levier d’action. C’est un levier populaire pour les premiers concernés mais aussi tous les autres : qui, aujourd’hui, n’éprouve pas de sympathie pour une auxiliaire de vie scolaire, une assistante maternelle, un accompagnant d’enfant en situation de handicap ?



La lutte et le mouvement social permettent aussi de tisser des liens. Nuit debout a donné lieu à de grands moments de politisation commune, les Gilets jaunes se sont tenu chaud sur les ronds-points, les Zad comme celle de Notre-Dame-des-Landes sont des luttes collectives…

J’y vois une limite. Au moment de Nuit debout, je me demandais quand la même chose se produirait à Flixecourt [commune de 3.000 habitants dans la Somme]. Et quand j’ai vu trois barricades de Gilets jaunes à Flixecourt, je me suis dit « bon sang, il n’y en a pas place de la République à Paris ». Il y a un divorce entre la classe éduquée, on va dire « intermédiaire », et les classes populaires. Or, l’alliance entre les deux est le moteur, le bloc historique de la gauche. Quand elles se divisent, c’est cuit.

Cela dit, ces mobilisations montrent qu’un volcan bouillonne sous nos pieds. Elles témoignent d’un désir d’autre chose, même s’il n’est pas bien clair. Elles montrent que le monde des dominants est usé, que leurs mots – « croissance », « concurrence », « compétitivité », « mondialisation », « globalisation » – ne font plus envie. Durant les années 1980, les années fric de Tapie, Thatcher et Reagan, ces mots suscitaient de l’enthousiasme. Aujourd’hui, ils ne suscitent plus qu’indifférence et inquiétude. Ce sont des mots cadavres. D’ailleurs, depuis les Gilets jaunes, même Macron et compagnie qui les avaient à la bouche ont senti qu’ils devenaient difficilement prononçables. Quand bien même le mot « concurrence » apparaît 85 fois dans le nouveau paquet ferroviaire contre zéro fois pour les mots « climat » et « biodiversité ».

Le problème qu’a identifié Gramsci, c’est qu’en même temps que se produit ce détachement de l’idéologie dominante, la classe dirigeante devient dominante. Elle sent que son navire prend l’eau et pour continuer à s’imposer, elle n’emploie plus l’enthousiasme mais la force de coercition. C’est ce qu’on vit aujourd’hui, avec les Gilets jaunes qui se font taper dessus.

Je crois qu’on traverse une crise métaphysique. C’est ce qui sourdait sur les ronds-points, au-delà des situations sociales. Les gens se demandent ce qu’ils font ensemble. Quel est le sens de l’existence ? Jusqu’à présent, c’était « produire et consommer » – produire plus pour consommer plus et ainsi de suite. On sent que cela ne va plus, cet horizon de hamster tournant dans sa roue, et que cela détruit la planète. Dans ce contexte, la crise climatique devient une chance qui nous impose de revoir le sens de l’existence.

Il peut sembler cucul de parler d’espérance, de sens de l’existence, de métaphysique alors qu’il faudrait se ranger au langage de l’économie, employer des chiffres. Mais la gauche a pour responsabilité de reposer cette question : « Que faisons-nous ensemble ? »

Je sentais déjà quand j’étais jeune que la bataille de l’imaginaire était une bataille-clé. Pour cela, il faut mener un combat contre la publicité. On ne peut pas demander aux gens de changer leurs modes de vie et leur consommation tout en les exposant à des pubs pour voitures Audi de 26m2 quand ils prennent le train Gare du Nord. Dans l’imaginaire publicitaire, réussir signifie avoir une Rolex à 50 ans. Il faut en finir avec cette propagande pour faire basculer les gens vers autre chose, et pour pouvoir assumer une rupture avec le modèle industriel productiviste et consumériste.



L’imaginaire politique de la démocratie représentative est détruit, la défiance de la population à l’égard des élus est immense et la distinction entre la gauche et la droite semble avoir explosé. Pourquoi vous êtes-vous lancé en politique ?

Que les choses soient claires : je suis dans un système politique que je n’aime pas. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas y être et ne pas chercher à le contester de l’intérieur.

À l’adolescence, je me sentais mal parce que je n’avais pas de représentant. Quand j’allumais la radio, personne ne portait la parole que j’espérais, ne portait ma révolte dans l’espace public. Il n’y a que quand j’entendais des voix comme celles de Serge Halimi et Xavier Mathieu que je respirais mieux. Je suis en politique pour ça. Je pense qu’il y a des gens que j’aide à mieux respirer, parce qu’ils ont un représentant, quelqu’un qui dit ce qu’ils pensent. C’est une fonction modeste, quasiment spirituelle.

Je suis pour une remise à plat. Quand, sur les ronds-points, j’entends parler référendum d’initiative citoyenne révocatoire constitutionnel, abrogatoire et de propositions, je suis pour. Aujourd’hui, il n’y a plus de séparation des pouvoirs, l’exécutif détient le pouvoir législatif et ça ne va pas. Il faut couper la laisse entre l’Élysée et l’Assemblée.

Je reste quand même attaché aux représentants. Je ne méprise pas les élections. Le suffrage universel a amené le Front populaire en 1936. Ça a été un grand temps de conquêtes, y compris grâce à la rue. Je suis dans le déplacement des contradictions : je ne veux pas choisir entre la rue et les urnes, je veux les deux.



C’est pourquoi vous êtes à la fois journaliste, présent dans les mouvements sociaux et député…

Depuis longtemps, j’ai trois pieds. Déjà, quand je travaillais à Là-bas si j’y suis, j’avais un pied chez les gens, un pied dans le monde académique et les lectures, et un pied dans les luttes.



Vous avez établi le diagnostic – la catastrophe en cours – et évoqué la solution – plus de liens, moins de biens. Le désir de la population est là. Mais quelle stratégie adopter pour atteindre cet objectif, face à une répression politique et à une machine publicitaire toujours plus fortes ?

Je suis là pour porter l’optimisme. Le système policier et l’emprise politique peuvent être interprétés comme des marques de la fragilité des dominants. Ils ont besoin de ça pour se maintenir. On disait de l’Union soviétique que c’était un colosse aux pieds d’argile ; je me demande si on n’a pas affaire à un système de même nature.

On n’est plus dans une histoire linéaire. Dans les années 1990 était paru un bouquin sur la fin de l’histoire [Francis Fukuyama, La fin de l’histoire (Flammarion, 1992)]. Aujourd’hui est la fin de la fin de l’histoire. Macron est un marqueur de l’instabilité du monde. Trump, Bolsonaro, les événements en Italie, au Chili, au Liban sont les marqueurs d’une histoire qui s’est remise en marche pour le meilleur et pour le pire. La crise de 1929 a donné Roosevelt et le New Deal aux États-Unis, le nazisme en Allemagne et le Front populaire en France. C’est à nous de savoir quelle histoire nous allons construire.

Mais je suis plus à l’aise pour discuter du travail idéologique à mener, des idées à diffuser dans la société et des classes qu’il faut se faire joindre à nouveau, que du mécano politique. Je me demande si l’on n’est pas dans le temps de l’opportunité ratée. Ce ne serait pas la première fois. On en est même les spécialistes. Les ronds-points, Nuit debout, Youth for Climate sont des mouvements ténus par leur nombre, même s’ils sont manifestement des symptômes d’un désir d’autre chose et suscitent une sympathie plus large. Mais c’est comme s’il leur manquait l’expression politique, le canal, l’incarnation qui leur permettrait de devenir une force évidente dans l’espace électoral, que je ne néglige pas. Je redoute des occasions manquées. En 2017, compte tenu de l’instabilité du monde, il y avait peut-être une chance. En 2022, il y en aura peut-être une autre. Il peut surgir des choses au milieu de l’élection présidentielle. Je suis prêt à accueillir l’inattendu.



Comment renouer l’alliance entre les classes populaires et la classe intermédiaire ? Et comment le faire dans un cadre partisan, lors d’élections ?

À part les 17 et 24 novembre derniers, on n’est pas sur des luttes de masse en France. Il faut se le dire parce que la masse est importante. Les minorités agissantes, les activistes, ont un rôle de locomotive, mais une locomotive ne m’intéresse que si elle entraîne des wagons. Quand on agit, on doit se demander combien on a raccroché de wagons.

L’écologie nous offre une chance de réunion des classes populaires et de la classe intermédiaire. Pourquoi ? Parce que le grand motif de divorce a été la mondialisation, qui a tracé comme un fil à couper le beurre entre les vainqueurs et les vaincus. 20 % des ouvriers non qualifiés sont au chômage, soit une multiplication par quatre ou cinq depuis les années 1980 et une angoisse massive, des parcours où des hommes et des femmes vont d’un plan social au suivant. Les gouvernements n’ont pris aucune mesure sérieuse pour lutter contre ça, parce qu’ils se sont appuyés sur la classe intermédiaire, au sein de laquelle le nombre de chômeurs est resté stable.



Classe intermédiaire ou classe moyenne ?

L’expression classe moyenne me semble trop ambiguë. En gros, la société est composée de 60 à 70 % de classes populaires, ouvriers et employés, de 25 % de classes éduquées et cadres, et de 5 % de classes vraiment supérieures. Chomsky disait, en parlant d’information, qu’il faut offrir du divertissement aux 70 % pour les faire penser à autre chose, susciter l’adhésion au système des 25 % – c’est le New York Times – et les 5 % restants savent ce qui en est du système et en bénéficient. Où est la classe moyenne dans tout ça ?

J’en reviens donc à la classe intermédiaire éduquée, qui ne croit pas en la mondialisation heureuse mais reste passive car elle n’est pas directement frappée. Les classes populaires, elles, se sont inscrites en porte-à-faux. Soit en abandonnant le terrain politique tout en n’en pensant pas moins, soit en s’exprimant lors du référendum pour le traité constitutionnel européen du 29 mai 2005, où 80 % des ouvriers ont voté non, soit en votant pour Marine Le Pen.



Comment l’écologie pourrait-elle recoudre cela ?

On le voit déjà. En démissionnant, Nicolas Hulot a dit qu’il fallait mettre fin aux traités de libre-échange et laisser la mondialisation derrière nous, qu’on était en train de calciner la planète et que ce ne seraient pas trois éoliennes qui allaient nous sauver. Cela signifie qu’il peut y avoir un point d’accord entre les écologistes et les personnes engagées dans les luttes sociales, la classe intermédiaire sensible aux questions écologiques – quand bien même elle pollue davantage – et les classes populaires déjà opposées à la mondialisation. En 1993, au moment de l’Alena [accord de libre-échange entre les États-Unis, le Canada et le Mexique], des accords du Gatt et du traité de Maastricht, l’économiste américain ultra-libéral Gary Becker faisait déjà le lien entre écologie, social et mondialisation quand il disait que le droit de l’environnement et la protection des travailleurs étaient devenus trop importants dans les pays développés et qu’il fallait instaurer le libre-échange pour saper cela. Aujourd’hui, il faut rétablir ce lien et s’opposer au libre-échange.

« L’écologie nous offre une chance de réunion des classes populaires et de la classe intermédiaire. »

Il faut même aller au-delà, en rompant avec le triptyque mondialisation, croissance, concurrence. Il n’y aura jamais d’accord politique entre classe intermédiaire et classes populaires sans une volonté de s’attaquer à ce trépied. Je ne dis pas qu’il sera facile de lui couper les pattes. Mais il faut le remplacer par du positif : entraide, relocalisation, « des liens plutôt que des biens », consommer moins et répartir mieux. Car la croissance ne fait plus le bonheur.

Vous dites que tout le monde aime les femmes qui s’occupent des autres, qui accompagnent les enfants en sorties scolaires. Sauf quand elles sont musulmanes et portent le voile, selon certains. Les dominants ne sont-ils pas en train de réintroduire de la division par ce biais ?

C’est évident. Tout comme quand un ministre s’adresse aux Youth for Climate en décrivant les Gilets jaunes comme des gens qui veulent continuer à polluer avec du gasoil pas cher, alors même que les mouvements travaillent à une manifestation commune. Le souhait permanent des dominants est de détourner le débat du terrain économique et social, où les gens pourraient trouver un accord.

On a affaire à un double divorce : entre les deux cœurs sociologiques de la gauche, la classe intermédiaire et les classes populaires, et un divorce interne aux classes populaires, entre les enfants d’immigrés des quartiers populaires et les blancs des campagnes – dont sont issus les Gilets jaunes. Nous avons donc deux cicatrices à refermer. À chaque fois qu’on place le débat sur le terrain culturel et cultuel, on contribue à les rouvrir ; à chaque fois qu’on le replace sur le terrain économique et social, on a une chance de les refermer.

  • Propos recueillis par Hervé Kempf et Émilie Massemin

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[2Là-bas si j’y suis a d’abord été une émission de radio diffusée quotidiennement sur France Inter. Désormais, il s’agit d’un site et d’une radio en ligne.

[3Les ex-salariés de cette usine d’Amiens se sont élevés contre des licenciements abusifs. En 2016, sur les 1.143 salariés laissés sur le carreau après la fermeture du site, seuls 401 ont retrouvé un travail, souligne France Inter.


Lire aussi : Les Gilets jaunes ont forcé la mue sociale du mouvement écologiste

Source : Hervé Kempf et Émilie Massemin pour Reporterre

Photos : © Mathieu Génon/Reporterre

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