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Gilets jaunes, un an : une féroce répression contre l’union des colères

Durée de lecture : 11 minutes

18 novembre 2019 / Laury-Anne Cholez et NnoMan Cadoret (Reporterre)

Le premier anniversaire des Gilets jaunes, le 16 novembre, a été marquée par une féroce répression. Dans le même temps, une vingtaine de collectifs ont occupé l’ancienne salle de concert parisienne la Flèche d’Or (XXe) pour ouvrir une Maison des peuples. Ce lieu de convergence a été évacué dès le dimanche soir.

  • Paris, (reportage)

Gazé et matraqués sans sommation. Voilà le sort réservé aux personnes venues en soutien à l’évacuation de la première Maison des Peuples de Paris, ouverte samedi 16 novembre par une vingtaine de collectifs militants. Ils avaient pris possession de l’ancienne salle de concert de la Flèche d’Or (20e), pour en faire un lieu d’échange, d’écoute et de retrouvailles à l’abri de la répression et des nuages de lacrymogènes. C’est pourtant dans les gaz que cette expérience éphémère mais ô combien symbolique s’est terminée. Pour procéder à l’évacuation en toute tranquillité, les forces de l’ordre avaient totalement bloqué la rue de Bagnolet, qui mène à la Flèche d’Or. Une petite cinquantaine de personnes étaient présentes, certaines étaient là en soutien, d’autres étaient de simples habitants désirant retrouver leur appartement. Les ordres étaient stricts : interdiction formelle à quiconque de franchir ce barrage.

À 17 heures, certains ont essayé de passer. Une première tentative soldée par un tir de grenades assourdissantes et de lacrymogènes, dont le nuage a envahi toute la rue.

Une fois leurs larmes séchées, les soutiens sont revenus plus remontés que jamais aux slogans de « tout le monde déteste la police ». Une voisine, la soixantaine, n’a pas caché son indignation : « J’habite ici moi monsieur. De quel droit vous me gazez ? » Deux adolescentes paniquées se demandent comment elles vont rentrer chez leurs parents. Trente minutes plus tard, un homme, bon chic bon genre, se glisse discrètement entre deux CRS. Un autre tente de le suivre avant d’être violemment repoussé.

Évacuation de la Maison des peuples.

La grande salle, à l’abandon depuis deux ans, ressemblait à un havre de paix

La foule s’énerve, nouvelle charge, coups de matraques à l’aveugle, jets de grenades lacrymogènes et de désencerclement. Devant la boulangerie restée ouverte malgré les heurts, un petit garçon demande à son père :
«  Papa, pourquoi les policiers ils ont des boucliers ?
—  Parce qu’ils font la guerre. »

Pendant ce temps, les occupants de la Maison des Peuples sont évacués dans le calme à l’autre bout de la rue. Une quinzaine n’avaient pas leurs papiers d’identité et ont été emmenés au commissariat avant d’être relâchés dans la soirée.

Les portes de cette fugace Maison des Peuples sont désormais fermées. Mais l’expérience avait bien commencé. Samedi 16 novembre, dès 15 heures, une chaîne humaine déchargeait du matériel : provisions, matelas, chaises, butagaz. De quoi tenir un siège. Un homme, grimpé sur une échelle, avait coupé la sonnerie stridente d’une alarme de sécurité. Une bibliothèque fût installée. En quelques heures, l’ancienne salle de concert de la Flèche d’Or était métamorphosée. Alors que dehors, la répression des manifestations du premier anniversaire des Gilets jaunes faisait rage, cette grande salle, à l’abandon depuis deux ans, ressemblait à un havre de paix.

Dans la Maison des peuples, dans l’ancienne salle de concert la Flèche d’Or.

« Avec mon amie, on a passé la journée à errer dans Paris pour fuir les nasses policières. J’ai entendu parler de ce lieu sur l’application Télégram. Il avait l’air accessible et fait pour parler avec des gens sans les lacrymos. Mais cela m’embête un peu de lâcher les autres, notamment mon père, encore dehors dans les nasses », expliquait Margaux, 25 ans, chapeau d’anniversaire sur la tête. La jeune fille vit à Nantes, où il existe déjà une Maison du peuple, un lieu politique rassemblant des gens de tous horizons. « À Paris, la convergence entre les Gilets jaunes et Extinction Rebellion par exemple n’est pas facile, car on se dit que ce sont des bobos écolos peu conscients de leurs privilèges. C’est un peu caricatural, je sais bien. Et je pense justement que ce type de lieu permet de faire tomber les préjugés. »

« Je suis venue parce que le lieu avait l’air accessible et fait pour parler avec des gens sans les lacrymos. »

Réunir ensemble Gilets jaunes, verts, noirs, roses… Telle est l’ambition d’une vingtaine de collectifs Gilets jaunes, écolos, queer, militants pour l’accueil des migrants, contre le mal-logement, à l’origine de cette occupation préparée depuis plusieurs semaines. Leur objectif : construire un espace pour préparer la suite des mobilisations, notamment la grève du 5 décembre prochain. Leurs mots d’ordre : anticapitalisme, antiracisme et antisexisme. « Nous sommes ici pour organiser un grand banquet populaire. Nous aurions aimé aller à l’Élysée mais hélas, ils n’ont pas accepté », s’amuse Loïc Canitrot, de la compagnie de théâtre Jolie Môme, l’un des organisateurs. Il continue : « Les gens se rencontrent depuis des mois dans la rue. Ils avaient besoin d’un espace pour se retrouver, échanger et discuter ensemble de la suite ». « Il y a un réel besoin de lieux comme celui-ci, pour penser des actions. Une sorte de Bourse du travail alternative », renchérit Gilles, membre d’Attac.

Vers 18 h 30, quelques organisateurs et organisatrices ont présenté les différentes commissions — communication, animation, logistique, accueil — et donné quelques consignes. Pas de dégradations qui pourraient engager la responsabilité juridique des occupants. Pas trop d’alcool ni de substances pouvant « modifier l’état de conscience ». Les cigarettes se fument dans la cour extérieure. « Nous n’avions encore jamais eu de Maison des peuples à Paris car personne n’avait réussi à organiser la convergence, qui n’est pas facile à mettre en place. Mais c’est une nécessité d’avoir un tel lieu ouvert à toutes et tous. Nous avons plein d’idées pour l’animer : des ateliers de formation à la désobéissance civile, de la cuisine solidaire, des ateliers d’alphabétisation. Et chacun est vivement invité à venir proposer des choses et surtout les voisins », explique Triska [1], l’une des organisatrices.

La salle de la Flèche d’Or était abandonnée depuis deux ans.

Installés sur la scène, un groupe de jeunes débattait, emmitouflés dans leurs écharpes et bonnets pour se protéger du froid. Ils étaient membres de RadiAction, la branche française d’Ende Gelände qui occupe des mines de charbon en Allemagne.

Aucun d’entre eux n’avait très envie de donner son prénom, alors ce sera une interview collective. « Il faut des espaces de liberté et de partage autogérés comme celui-ci. Des lieux où l’on se sent en sécurité avec des gens qu’on connaît, sans rapport de force ou de domination. Pour questionner plein de choses comme la propriété privée, les rapports de genre, la non violence également. Elle doit rester une stratégie et pas devenir une idéologie. Regardez en Allemagne, pendant les actions, ils n’utilisent pas le terme de non-violence mais parlent de solidarité. »

Triska : « C’est une nécessité d’avoir un tel lieu ouvert à tous. Nous avons plein d’idées pour l’animer ! »

Devant l’unique porte d’entrée du bâtiment, un homme plutôt baraqué s’est présenté comme le propriétaire du lieu. « Je veux entrer. Regardez, je suis venu sans batte de baseball ni matraque. C’est une Maison du peuple pour tout le monde oui ou non ? » À force de persuasion et d’échanges, les militants réussissent à le convaincre de faire demi-tour. Il s’est donc installé sur le trottoir d’en face, devant l’hôtel de luxe Mama Shelter, effectivement propriétaire de l’ancienne salle de concert. À 21 h, un huissier est arrivé pour prendre des photos et constater l’occupation. Les militants avaient prévu le coup : le lieu était habité par des résidents depuis plus de 48 heures et donc non expulsable sans procédure juridique. « Si les autorités respectent les règles, nous ne sommes pas délogeables par la police », espérait encore Triska.

Un samedi après-midi de mobilisation pour les Gilets jaunes marqué par de grosses tensions

Si les forces de l’ordre ont attendu le dimanche pour évacuer la Maison des peuples, c’est peut-être parce qu’elles avaient bien d’autres chats à fouetter le samedi. Selon un comptage Gilets jaunes, ils étaient 39.530 manifestants dans toute la France. Le ministère de l’Intérieur parle de 28.000 personnes, dont 4.700 à Paris. La journée a commencé vers 9 h du matin, porte Champerret, avec un rassemblement déclaré durant lequel plusieurs centaines de personnes ont tenté de bloquer le périphérique, avant d’être repoussées par des forces de l’ordre à coup de charges et de grenades lacrymogènes.

À 9 h, porte Champerret, plusieurs centaines de personnes ont tenté de bloquer le périphérique parisien.

La plupart ont décidé de rejoindre la Place d’Italie, où la situation n’était pas meilleure. Alors que le début de l’événement — déclaré et autorisé par la Préfecture — était prévu pour 14 h, les premiers Gilets jaunes ont afflué bien avant 10 h. Des manifestants très motivés à l’instar de Marianne, venue de Lens en bus. « Je viens manifester car rien ne change. Ma mère dont je m’occupe, a 78 ans. Parfois elle hésite à allumer le chauffage car elle ne sait pas si elle pourra payer la facture », explique-t-elle. Cette mère de famille, comptable de profession, a également rejoint le groupe Extinction Rebellion de Lille, à la suite de l’occupation du centre commercial Italie 2.

Elle compte très prochainement faire une action avec eux car elle apprécie leur côté structuré, avec des actions ciblées, des formations à la désobéissance civile, des conseils en cas d’arrestation. Elle accepte également le consensus de la non violence, tout en s’interrogeant sur son efficacité. « Moi aussi au début, je n’étais pas violente. Mais on en vient à se demander si certaines violences ne sont pas nécessaires, car on nous prend vraiment pour des moins que rien. Et puis c’est quoi la vraie violence ? Pour moi, c’est d’être obligée de venir manifester les samedis plutôt que de rester avec mes enfants » , s’exclame-t-elle.

« Dès que tu combats les multinationales, responsables de 75 % de la pollution dans le monde, tu es écolo », assure Benoît.

Un peu plus loin, un groupe de Black Bloc s’attaque à la façade de la banque HSBC, qui ne résistera pas longtemps à leurs assauts. « Ils n’ont pas respecté le consensus de non violence », rigole Benoit, un militant antispéciste habillé avec un pull L214. « Moi, je viens ici casser le système capitaliste, comme tout le monde. D’ailleurs, j’ai toujours considéré les Gilets jaunes comme un mouvement écolo. À partir du moment où tu combats les multinationales qui sont responsables de 75 % de la pollution dans le monde, tu es écolo. »

Quelques manifestants mettent le feu à du matériel de chantier. D’autres jettent dans le brasier des trottinettes électriques. Les pompiers interviennent pour éteindre les flammes, sous les encouragements. « Pompiers rejoignez-nous. Vous aussi les flics vous frappent », pouvait-on entendre. Mais à force d’être gazés et chargés depuis le début de la matinée, beaucoup commencent à perdre patience.

Certains s’échappent par les avenues alentours pour rejoindre d’autres cortèges vers la place de la Bastille, République, Barbès, ou encore les Halles. Ceux qui viennent juste d’arriver — le début de la manifestation officielle étant prévu pour 14 h — restent sur les abords, hésitants. Un musicien de la Fanfare Invisible regarde la place, noyée dans les gaz et les fumées. « Je ne pense pas qu’on va pouvoir jouer ici », constate-t-il dépité. Au milieu du chaos, Mohammed, Gilet jaune sur le dos, brandit fièrement un drapeau d’Extinction Rebellion. « J’ai participé à l’occupation d’Italie 2 ! C’était super et il faudrait le refaire. Mais surtout, j’aimerais bien que les membres d’Extinction Rebellion viennent ici. On ne les voit pas trop c’est dommage. On se demande pourquoi certains ne veulent pas converger avec nous. »

Vers 13 h 30, Faouzi Lellouche, co-organisateur du cortège, est appelé par la préfecture pour annuler l’autorisation de manifestation à cause des violences. Il faut dire que la tension est à son comble entre les charges policières et jets de pavés des Black Bloc. Le canon à eau tente de disperser la foule. Plusieurs véhicules (pas vraiment des Ferrari) ainsi que des scooters sont incendiés, plongeant la place dans une fumée noire. Un homme, la tête entourée d’une bande, erre l’air hagard au milieu des carcasses fumantes. Il crie dans son téléphone : « Je crois que je me suis pris un pavé ». Un journaliste, clairement identifiable par une inscription « Press » à l’avant de son gilet de protection, reçoit un tir de grenade en pleine tête.

D’autres blessés sont signalés sur les réseaux sociaux, sans chiffre officiel communiqué pour le moment. « Il y a un an, au début du mouvement, j’étais pacifique. Mais quand je vois comment on nous traite, comment on nous méprise, je me dis que la violence c’est pas forcément si mal », glisse un homme venu du Havre. Quand on lui rétorque que cette ambiance de guerre civile a de quoi effrayer un grand nombre de Gilets jaunes, qui préfèrent rester chez eux et suivre les mobilisations derrière leur écran, il s’exclame : « Ce sont des manifestants de canapé, c’est n’importe quoi. C’est pire que de voter Macron ! »


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[1C’est un prénom d’emprunt


Lire aussi : La Maison des peuples ouverte à Paris XXe a été évacuée par la police

Source : Laury-Anne Cholez, avec Hervé Kempf, pour Reporterre

Photos : © NnoMan/Reporterre

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