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EntretienGilets jaunes

Gilets jaunes, anti-écolos ? Une étude démontre le contraire

Sur les Champs-Élysées à Paris, le 24 novembre 2018.

Les Gilets jaunes, brocardés comme anti-écolos, possèdent une culture de la sobriété, montrent les travaux du collectif Jaune Vif. Une écologie des classes populaires qui devrait être mieux considérée, dit la chercheuse Alix Levain.

Les Gilets jaunes n’étaient pas contre l’écologie, loin de là. C’est ce que montrent les travaux du collectif de chercheurs Jaune Vif. Ils sont une quarantaine à avoir arpenté les ronds-points et fait passer 1 500 questionnaires entre novembre 2018 et avril 2019, sur de multiples sujets.

Alix Levain, chargée de recherche au CNRS et anthropologue, coordonne la partie de ces travaux dédiée aux Gilets jaunes et à l’écologie. Une partie des résultats viennent d’être présentés par la Fondation pour l’écologie politique. Au-delà des Gilets jaunes, ils nous renseignent sur le rapport à l’écologie des classes populaires.



Reporterre — En quoi les Gilets jaunes ne sont pas, comme on a pu les présenter au départ, anti-écolos ?

Alix Levain — On s’en souvient, la mobilisation des Gilets jaunes a commencé avec la contestation de l’augmentation de la fiscalité sur les carburants. On avait une mesure annoncée comme écologiquement vertueuse, qui paraissait aller dans le bon sens. Et des gens se sont mobilisés sur les ronds-points, dans la rue, ont exprimé une colère et un rejet de cette fiscalité.

Donc, dans les premiers moments du mouvement, les Gilets jaunes ont eu cette image de personnes qui revendiquent de rouler au diesel et de pouvoir consommer du carburant à l’envi. D’autant plus que les premiers soutiens dont ils ont bénéficié sont venus de personnalités notoirement anti-écologistes comme Donald Trump ou Boris Johnson. Cela a jeté une forme de suspicion sur le mouvement.

Mais plus profondément, cela a montré qu’on était assez peu familiers, en France, de l’articulation entre inégalités environnementales et sociales. C’était la première fois que se posait de façon aussi manifeste la question du rapport à l’écologie des classes populaires.

«  La construction et la reconstruction des cabanes à partir de matériaux de récupération a montré comment des gens parvenaient à vivre ensemble et se chauffer avec très peu de moyens et des matériaux de récupération.  » © Émilie Massemin / Reporterre



Peut-on dire qu’au contraire les Gilets jaunes ont permis de se rendre compte que les classes populaires ont des pratiques et des préoccupations écologiques ?

Il a fallu du temps pour se dire que l’écologie pouvait être un angle à partir duquel on regardait le mouvement des Gilets jaunes. Le premier réflexe a été de dire que le Gilet jaune moyen — même s’il est très difficile à définir — était l’exact opposé de l’électeur d’Europe Écologie-Les Verts [désormais Les Écologistes].

Puis, quand on s’est posé en tant que chercheurs la question du rapport à l’écologie des Gilets jaunes, on s’est rendu compte de plusieurs choses. La première, c’est que la raison de la mobilisation au départ, le renchérissement du prix du carburant, s’est très vite effacée, dès l’acte trois ou quatre, devant des revendications de justice sociale et d’inclusion dans le fonctionnement démocratique.

« Personne ne niait l’importance de la prise en compte des enjeux écologiques »

La deuxième chose, c’est que parmi ceux qui contestaient l’augmentation des prix à la pompe, très peu s’y opposaient par climato-scepticisme. Personne ne niait l’importance de la prise en compte des enjeux écologiques par les politiques publiques. C’était un résultat très fort pour nous.

Par ailleurs, quand on demandait aux gens de quelles personnalités ils se sentaient les plus proches, presque aucun ne citait ne citait des personnalités identifiables par leurs convictions écologistes. Il y avait une forme de distance très importante avec l’écologie institutionnelle.

Enfin, beaucoup exprimaient une forme d’inquiétude pour les générations futures, dans laquelle se mêlait une anxiété vis-à-vis du déclassement — « mes enfants auront des conditions de vie, un revenu, un travail, moins biens que moi » — mais aussi vis-à-vis des conditions d’existence liées à la dégradation de l’environnement. On ne s’y attendait pas. Cela était très fortement exprimé, notamment par les femmes, qui étaient majoritaires dans le mouvement.



Vous écrivez que « avoir des conditions de vie précaires » incite à « préserver son environnement ». Pourquoi ?

Être précaire, cela veut dire que nos conditions de vie peuvent à tout moment être remises en question. Par les institutions, par un propriétaire, parce qu’on est limité en ressources, etc. Cela incite à vivre caché, dans la discrétion, dans l’absence d’empreinte visible sur son environnement immédiat.

On fait cela aussi pour pouvoir bénéficier des aménités de cet environnement : se chauffer, se nourrir, réparer avec ce qu’on a autour de soi. Cela oblige à une forme d’attention à l’environnement proche. C’est très fortement décelable chez les fractions les plus précaires des mobilisés dans le mouvement des Gilets jaunes.

«  Être précaire, cela veut dire que nos conditions de vie peuvent à tout moment être remises en question.  » © Nnoman / Reporterre

Cela peut-il expliquer pourquoi on a du mal à voir que les classes populaires ont des pratiques écologiques ?

C’est une écologie en général discrète et qui n’est pas labellisée, revendiquée comme telle. On pense à tout ce qui concerne la récupération, la réutilisation, la recherche d’autonomie ou d’optimisation des ressources, la recherche du non-achat, c’est-à-dire la sobriété.

Le mouvement des Gilets jaunes appelle notre attention sur le fait qu’il y a des écologies alternatives qui peuvent être orientées vers de la consommation négative. On est donc très loin de l’archétype qui a pu leur coller à la peau de gens installés dans un modèle consumériste qu’ils ne remettraient pas en cause.

Les politiques publiques environnementales considèrent souvent que les classes populaires sont les plus éloignées des préoccupations écologiques, qu’il faut les convaincre, les sensibiliser. Leurs pratiques sont très peu valorisées dans les politiques publiques. C’est un résultat très fort des enquêtes sociologiques de ces dernières années mais qui jusqu’à présent n’a pas eu vraiment d’effet sur l’orientation des politiques publiques elles-mêmes.

Pourtant, nos enquêtes chez les Gilets jaunes ont montré à quel point leurs savoir-faire et leurs pratiques pouvaient être réinvestis dans l’invention de formes d’organisations collectives économes en ressources.



Avez-vous des exemples ?

Un exemple qui a été travaillé par plusieurs équipes est celui de l’autonomie alimentaire dans les groupes de Gilets jaunes. Le fait d’occuper des ronds-points a conduit à la mise en place de réseaux de solidarité alimentaire, mais aussi de potagers.

Autre exemple, la construction et la reconstruction des cabanes à partir de matériaux de récupération a montré comment des gens parvenaient finalement à vivre ensemble et se chauffer avec très peu de moyens et des matériaux de récupération, et à tenir tout un hiver une mobilisation en extérieur.

«  À partir du moment où le mouvement de masse a commencé à s’éteindre progressivement, ont commencé à interagir de façon beaucoup plus intensive avec d’autres luttes locales, notamment écologistes.  » © Nnoman / Reporterre

Les Gilets jaunes ont-ils pu renforcer les luttes écologistes ?

Il y a eu des espaces de convergence, mais il y a aussi eu des tentatives de rapprochement qui se sont soldées par des échecs. Il y avait une distance de classe qui était très difficile à réduire parce que les façons de lutter, de s’exprimer, les préoccupations quotidiennes n’étaient pas compatibles. Le renvoi des stéréotypes a été très fort des deux côtés. D’un côté les écologistes reprochaient aux Gilets leurs débordements verbaux, un certain virilisme, etc. De l’autre côté, les écolos étaient vus comme des bobos donneurs de leçons qui s’achètent une bonne conscience en allant à la Biocoop.

Certaines fractions des marches climat, notamment parmi les plus jeunes et les plus engagés, ou ceux qui étaient issus des classes populaires, ont fait ce travail de rapprochement avec les Gilets jaunes, mais sont restés une minorité. Pour les Gilets jaunes, les questions de justice étaient les plus fédératrices et les plus mobilisatrices. Aborder l’écologie par ce biais est indispensable pour réconcilier les combats écologistes et les classes populaires.



N’y a-t-il pas eu des alliances de circonstance, au niveau local, tout de même ?

Le mouvement des Gilets jaunes reposait sur des petits groupes locaux qui, à partir du moment où le mouvement de masse a commencé à s’éteindre progressivement, ont commencé à interagir de façon beaucoup plus intensive avec d’autres luttes locales, notamment écologistes.

Je travaille dans le Finistère sur des cas de pollutions agricoles ou d’accaparement des terres, où finalement la défense du local, des petits, des dominés, a permis à des luttes étiquetées écolos de se rapprocher avec les Gilets jaunes. Cela s’est fait dans suffisamment de lieux pour que l’on puisse considérer que le local est un espace de luttes partagé. Et des Gilets jaunes qui s’étaient engagés dans ces luttes continuent à y contribuer, sans porter le gilet.

Pour les Gilets jaunes, les questions de justice étaient les plus fédératrices et les plus mobilisatrices. Aborder l’écologie par ce biais est indispensable pour réconcilier les combats écologistes et les classes populaires. © Marie Astier / Reporterre

Quelles pistes vos recherches dessinent-elles pour des mesures écologiques plus adaptées aux classes populaires ?

Notre travail questionne l’écologie appréhendée sous l’angle de l’optimisation technologique et de la performance et invite à aller vers une valorisation de la sobriété et un rapport plus économe aux ressources. Cela permettrait à l’écologie politique d’être beaucoup plus inclusive vis-à-vis des classes populaires.



La Fondation de l’écologie politique suggère que l’on pourrait valoriser le fait d’utiliser moins et de faire durer sa vieille voiture, plutôt que d’encourager l’achat d’une voiture électrique neuve. Serait-ce un exemple allant dans ce sens ?

Exactement, c’est un projet d’éducation populaire, orienté vers la valorisation des savoir-faire de la réparation. Si pour les classes populaires, le choix le plus pertinent en termes d’économie de ressources est de faire durer les vieux équipements et d’avoir accès à la réparation, c’est cela qu’il faut chercher à accompagner.

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