Grâce aux Gilets jaunes, « on ne peut plus dissocier questions climatiques et sociales »

Durée de lecture : 13 minutes

18 novembre 2020 / Entretien avec Ludivine Bantigny et Laurent Jeanpierre



Deux ans après le jour désormais connu comme l’Acte 1 des Gilets jaunes, l’historienne Ludivine Bantigny et le politiste Laurent Jeanpierre reviennent sur cette révolte qui a bouleversé la France. Pour eux, ce mouvement décentralisé, hétérogène, aux profondes aspirations démocratiques, n’a pas fini de secouer la politique.

Ludivine Bantigny est historienne et ses travaux portent principalement sur les mouvements sociaux. Elle est l’une des autrices de l’ouvrage Le fond de l’air est jaune. Comprendre une révolte inédite (éd. Seuil, 2019). Elle a déclaré à Reporterre s’être elle-même « sentie Gilet jaune » et était membre du groupe Gilet jaune enseignement recherche. Laurent Jeanpierre est politiste et auteur de l’essai In Girum. Les leçons politiques des ronds-points (La Découverte, 2019). Dans ce livre, il montre que le mouvement des Gilets jaunes a débuté une marche vers une politique ancrée dans le local, où s’articulent autonomie, écologie et justice sociale.


Reporterre — Le mouvement social des Gilets jaunes a débuté le 17 novembre 2018. En quoi ce mouvement est-il atypique ?

Laurent Jeanpierre — Ce mouvement est difficile à saisir et à analyser. Sa principale singularité est précisément qu’il résiste à la caractérisation univoque. Cette résistance est liée à au moins trois traits caractéristiques du mouvement.

Le premier est son étendue spatiale. Au regard du nombre de points mobilisés le 17 novembre 2018, c’est le mouvement le plus décentralisé depuis 1968, voire depuis la Seconde Guerre mondiale. Le second trait est sa durée, puisqu’il dure encore, d’une certaine manière, avec quelques « irréductibles ». Dans le temps, il s’est transmué. C’est un mouvement qui n’a de permanence nette ni sociologique ni démographique. Il est difficile d’en faire une description généralisée sans préciser à quelle date et en quel lieu on en parle.

Enfin, le troisième trait est la variété des modes d’action et des modes d’existence du mouvement. Le mouvement a été capable d’exister dans trois espaces en même temps : les ronds-points, les manifestations dans les centres urbains, et les réseaux sociaux. Quand on étudie les Gilets jaunes en tant que chercheurs, on se heurte toujours à la difficulté de savoir si tel ou tel rond-point est comparable, si les assemblées des assemblées sont représentatives du mouvement dans sa totalité, etc. La réponse est non. Ses affirmations sont diverses, variées, difficiles à isoler, parce que ce mouvement est très défiant envers toutes les formes de représentation politique classique et envers les formes de totalisation. Il y a aussi eu une défiance partagée envers les leaders nationaux et les leaders locaux. Ce n’est pas un mouvement sans leaders, mais un mouvement très vigilant quant à la confiscation de la parole collective.

Une cabane des Gilets jaunes de Montceau-les-Mines (Saône-et-Loire), en janvier 2019.

Ludivine Bantigny — Le mouvement des Gilets jaunes est vraiment atypique en matière de diversité et d’extension sociologique. Après quelques semaines de mobilisation, il était composé de tout un monde d’ouvriers, d’employés, d’intérimaires, de petits indépendants, de chômeurs, de professions intermédiaires, dans des secteurs très divers. Cet aspect sociologique n’est pas une rareté, mais il fait malgré tout contraste avec d’autres mouvements, comme Nuit debout.

Les Gilets jaunes ont aussi développé des formes spécifiques d’occupation des lieux, puisqu’ils se sont installés sur des espaces qui justement étaient des non-lieux, les ronds-points, lieux de flux ininterrompus de circulation de véhicules. Ils ont été portés à une certaine forme d’humanité, de sociabilité, d’hospitalité. Des situations vécues comme individuelles ou culpabilisantes, comme la pauvreté, la précarité, les fins de mois difficiles, ont été pensées collectivement et partagées, manière de sortir de l’isolement. Ce partage-là a permis de s’« empuissanter », comment disent les sciences sociales, d’acquérir une capacité d’agir nouvelle. C’est quelque chose de propre à ce mouvement, parce qu’il s’agissait ici pour beaucoup de primomanifestants. Une forme de socialisation politique s’est opérée.

On observe aussi une absence d’homogénéité politique par rapport à des mouvements sociaux face à certaines contre-réformes. Cette dimension a bien été perçue par l’autrice Pascale Fautrier, dans La vie en jaune (éd. Au diable vauvert, 2019). Elle dresse une sorte de bipolarité qui m’a paru juste, entre un pôle plutôt nationaliste souverainiste et un pôle plus libertaire, autogestionnaire, prônant la démocratie directe, notamment autour des « assemblées des assemblées » (ADA) mais pas seulement. Cette hétérogénéité a suscité une coexistence réelle et sans véritables heurts même si tout n’a pas été lisse.



Comment les aspirations des Gilets jaunes ont-elles évolué ? Comment les saisir ?

Ludivine Bantigny — Les gilets, en eux-mêmes, constituent un immense texte politique. Le collectif Plein le dos a récolté des centaines de photos des gilets, tout comme le photographe Serge D’Ignazio, qui n’a manqué aucune manifestation à Paris depuis le 17 novembre 2018. Grâce à elles et à eux, nous bénéficions d’un corpus riche, qui permet de mettre en lumière un certain état social et politique du pays. Ce qui était enfoui, ce qui était non dit, a été porté à la visibilité par des invisibles, des personnes trop peu ou jamais entendues. Ce mouvement a eu cet effet de révélation et a aussi eu un effet de dynamique créatrice forte, en faisant émerger de multiples sujets sociaux et politiques.

Laurent Jeanpierre — En plus des gilets et de cette matière d’une grande abondance, unique dans l’histoire récente en France, il existe plusieurs modalités de saisie du mouvement et de la richesse de ses aspirations. Les Gilets jaunes ont créé leurs propres institutions de formalisation de la parole collective. L’assemblée des assemblées en est une. Elle est une instance partielle, limitée, mais extrêmement conforme à l’esprit général initial de la mobilisation. Pas simplement à la fraction libertaire du mouvement, mais à une dynamique interne qui consistait justement à faire de l’assemblée une modalité d’expression souvent reprise sur les ronds-points. Ces assemblées ont permis un partage d’expériences sensibles, ordinairement tues. Une autre initiative a été importante, même si elle est moins endogène et en partie nourrie par le mouvement délibérativiste et participationniste : le « vrai débat ». Porté par une partie des figures du mouvement, il a abouti à un certain nombre de cristallisations importantes. Ce mouvement a cherché à incarner une autre forme de politique collective : la revendication et la délibération y sont dérivées du partage des trajectoires de vie et des pratiques de préfiguration.

En novembre 2018, le mouvement est parti de l’augmentation du prix des carburants automobiles. Mais rapidement, en décembre, il y a eu un élargissement sociologique vers des fractions plus précaires, des chômeurs, des exclus, mais aussi les retraités pauvres, qui s’est aussi traduit par un élargissement en matière de revendications. Les Gilets jaunes ont porté haut une affirmation pour plus d’entraide, de justice sociale, et notamment une demande d’articulation entre justice sociale et questions climatiques. Très vite, le mouvement s’est éloigné de revendications limitées et son horizon de réformisme révolutionnaire est devenu très palpable.

Manifestation des Gilets jaunes à Bordeaux, le 15 décembre 2018.

Ludivine Bantigny — Au centre de ces aspirations, il y a la question de la démocratie : comment surmonter le sentiment d’être dépossédé de la décision politique, face à une démocratie abîmée de promesses non tenues ? Les Gilets jaunes y ont répondu avec des formes de démocratie directe, expérimentées localement sur les ronds-points. De cette aspiration découle une autre volonté : celle d’entrer dans la chose politique, au sens large, de ne plus voir sa parole occultée. C’est aussi une aspiration à la dignité. Elle s’est beaucoup manifestée sur les gilets. De nombreux messages avaient pour but de détourner, avec humour, le mépris d’Emmanuel Macron : « Les gens qui ne sont rien », « Je traverse la rue, je vous en trouve [du travail] », « Jojo le Gilet jaune ». En deux ans, on n’a cessé de voir les Gilets jaunes retourner les stigmates. L’autre aspiration repose dans la justice fiscale. Ce n’était pas un mouvement antifiscal, mais il porte des réflexions autour de la répartition même de l’impôt, entre autres le rétablissement de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF). Les Gilets jaunes ont aussi repris la devise de la République française, « Liberté, Égalité, Fraternité », au pied de la lettre. En demandant qu’on la prenne au sérieux, qu’on cesse de bafouer leur liberté de manifester, qu’on s’attaque aux inégalités ; elles et ils ont appliqué la fraternité — et la sororité sans forcément employer ce terme ! —, sur les ronds-points.



Les Gilets jaunes, ayant refusé la taxe carbone, ont parfois été stigmatisés comme des gens qui se fichaient de l’écologie. Partagez-vous ce point de vue ?

Laurent Jeanpierre — Non, et de nombreux travaux ont montré le contraire. Certains observateurs ont résumé ce mouvement à une lutte de pollueurs hostiles aux efforts climatiques. Mais on s’est vite aperçus qu’il portait, en interne, bon nombre de revendications liées à l’écologie. Cette écologie était surtout pratiquée par rapport au milieu immédiat, pensée dans sa dimension territoriale. Elle a été, elle est pratiquée, dans le rapport à la nourriture, à la nature immédiate, à l’environnement et au milieu. Bon nombre de Gilets jaunes vivent dans des mondes périurbains ou infra-urbains, ont quitté les grandes villes ou bien les ont gagnées depuis les espaces ruraux. Ils ont donc un rapport à la ruralité qui n’est pas nul, et un rapport à la nature qui est beaucoup plus fort que les habitants actuels des centres métropolitains. Leur rapport à la nature n’est pas abstrait.

Le mouvement n’entretenait aucune hostilité de principe contre la fiscalité carbone, mais ce sont ses fléchages qui ont été avant tout contestés. Ce qu’on a découvert, en partie grâce à la pression du mouvement lui-même, c’est précisément que ses usages n’étaient que très peu orientés vers la transition écologique. Et le mouvement a aussi posé une exigence de justice sociale associée à cette taxation carbone : l’effort devait-il peser sur les moins riches ? Cette exigence a perduré, notamment autour de Priscillia Ludosky, mais aussi avec la Convention citoyenne pour le climat.

C’est l’un des tours de force du mouvement : avoir réussi à imposer la question de la justice sociale dans l’agenda environnemental. Cela marque un point de bifurcation très important dans la gauche dans son ensemble, parce qu’il n’est désormais plus possible de poser des questions climatiques sans évoquer en même temps la question sociale. Les Gilets jaunes l’ont imposé au débat public et aux formations politiques les plus instituées. C’est un véritable acquis, une contribution de ce mouvement à la complexification et au gauchissement de l’agenda climatique.



Comment analysez-vous les réponses du gouvernement au cours des deux dernières années ?

Ludivine Bantigny — Le pouvoir a eu une triple réaction, fondée en grande partie sur sa propre déstabilisation, son incompréhension et son inquiétude, ce qui s’était déjà passé en mai-juin 1968.

Premièrement, cette séquence a été un accélérateur considérable dans le rapport de la population aux forces de l’ordre et, plus largement, à la violence d’État. Ces violences policières ont été largement documentées, avec le travail mené par David Dufresne assez tôt durant le mouvement et sa plateforme Allô Place Beauvau, qui a permis de les signaler. Ce qui m’a frappée, c’est qu’il n’y ait pas eu la moindre expression officielle d’une compassion pour les blessés graves, les mutilés, les personnes éborgnées ou pour Zineb Redouane, qui a trouvé la mort. À la place, il n’y a eu que des paroles justificatrices, autolégitimatrices et des félicitations adressées aux forces de l’ordre. Cette répression disproportionnée, pour laquelle la France a fait l’objet d’alertes de la part d’instances internationales diverses, a rendu absolument épuisante la mobilisation ; et malgré cela, sa ténacité a été impressionnante.

À Paris, le 24 novembre 2018.

Ensuite, face à la singularité sociale et sociologique de ce mouvement, un mépris s’est exprimé dans la bouche même du chef de l’État, qui a utilisé l’expression de « foule haineuse » au soir du 31 décembre 2018. Des Gilets jaunes l’ont d’ailleurs détournée sur leurs gilets avec des cœurs, des « je t’aime », parfois même des paroles évangéliques… Enfin, il y a eu des tentatives de négocier, de trouver des personnalités supposément représentatives érigées en négociatrices et négociateurs. Le gouvernement a lancé le « grand débat », mais il était à l’opposé de ce qu’attendaient les Gilets jaunes. Emmanuel Macron a transformé sa tournée dans les mairies en un monopole de la parole, devant un public trié sur le volet. On retrouvait la très puissante verticalisation du pouvoir, là où les Gilets jaunes prônaient l’horizontalité.



Deux ans après, que reste-t-il du mouvement des Gilets jaunes ?

Ludivine Bantigny — Il ne nous appartient pas de fermer le livre, de tourner la page des Gilets jaunes en en parlant uniquement au passé. Il y a encore des manifestations chaque samedi, même si le mouvement s’est considérablement étiolé. C’est épuisant de tenir les ronds-points, de voir ses constructions, comme les cabanes, détruites et de manifester, au détriment du temps de loisir, de la vie familiale, surtout pour subir la violence de l’État. Mais quoi qu’il en soit, il reste un moment d’intense politisation qui, comme Nuit debout, laisse des traces. Les participants ont engrangé un « capital » social et politique et c’est une force en matière de potentialité. Et puis les aspirations portées par le mouvement, elles, demeurent.

Laurent Jeanpierre — Je suis totalement d’accord. Ce mouvement a eu une incidence majeure sur les biographies de celles et ceux qui y ont participé. Pour elles et eux, il y a un avant et un après. C’est probablement à cela qu’on reconnaît un évènement politique : il fait bifurquer des biographies. Une des hypothèses de lecture de l’« après », c’est que beaucoup d’engagements locaux se tissent à partir des ronds-points, notamment dans le monde associatif. Il reste des liens forts, car les ronds-points ou les manifestations ont été des lieux de grande sociabilité. L’élan politique est là, et il pourrait prendre d’autres formes par la suite.

Les Gilets jaunes ont aussi intrigué à l’étranger, où l’on assistait, en 2019, à une montée en puissance des mouvements sociaux insurrectionnels. Certains mouvements — comme au Chili — s’y sont référés pour son humeur libertaire générale, qui a fait écho avec un cycle beaucoup plus grand qui a commencé avec l’altermondialisme. Ces mouvements sont désormais affectés de façon majeure par la pandémie et par les réductions des libertés civiles, des déplacements et des sociabilités directes qu’elle implique. Il est difficile de parler encore de mobilisations alors que tout a été anesthésié par ce virus. Mais sur le pouvoir d’achat, la justice, l’écologie, la démocratie radicale, toutes les aspirations portées ces deux dernières années par les Gilets jaunes sont vivantes. Elles rejailliront, si on sort de la chape autoritaire sous laquelle nous sommes.

  • Propos recueillis par Alexandre-Reza Kokabi




Lire aussi : Gilets jaunes : le dossier pour comprendre la révolte

Source : Alexandre-Reza Kokabi pour Reporterre

Photos :
.chapô : le samedi 24 novembre 2018, à Paris. © NnoMan/Reporterre
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. À Bordeaux : © Baptiste Giraud/Reporterre et Rue89 Bordeaux
. À Paris : © Nno Man/Reporterre

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