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Reportage — Libertés

« Cette solidarité, elle compte » : ce que disent les Convois de la liberté

Alicia et son compagnon sont venus de Lot-et-Garonne, samedi 12 février 2022.

Les « convois de la liberté » sont arrivés à Paris samedi 12 février. Face à un important dispositif des forces de l’ordre, les participants ont dénoncé la politique du gouvernement, notamment sanitaire. Reporterre en a rencontré plusieurs.

Paris, reportage

« Tous les messages défaitistes ou négatifs seront bloqués. » Il est 9 h 10, samedi 12 février. Sur l’application talkie-walkie adoptée par les participants au « convoi de la liberté », les modérateurs, bien que débordés par l’avalanche de messages sur les différents canaux, donnent le la pour la journée. Nombreux ont passé la nuit dans leurs voitures, éparpillés aux quatre coins de Paris ou de sa banlieue. D’autres ont roulé toute la nuit. Un café serait le bienvenu, font savoir les premiers automobilistes à avoir rejoint les Champs-Élysées. « Ne vous impatientez pas, les convois arrivent », rassurent d’autres. Le point de rassemblement, encore incertain, semble se dessiner autour de trois grands axes : le périphérique, la place d’Italie, et enfin la plus belle avenue du monde. « Le monde entier nous regardera », avance un participant.

La manifestation a été interdite par la préfecture de police la veille. Dans son arrêté, pris pour « risques de troubles à l’ordre public », elle a donné des « consignes de fermeté » aux forces de l’ordre. 7 200 policiers et gendarmes ont été déployés du vendredi au dimanche, afin d’éviter le blocage des routes. Les blindés de la gendarmerie sont prêts, tout comme les unités de la brigade de répression de l’action violente motorisée (Brav-M), créées en 2019 durant la crise des Gilets jaunes par le préfet Lallement, alors fraîchement nommé.

Un convoi parvient à remonter l’avenue vers l’Arc de Triomphe, créant ainsi un embouteillage. © NnoMan Cadoret/Reporterre

Qu’importe : la route, ils l’ont pour certains prise depuis plusieurs jours. Sur les groupes de soutien créés sur les réseaux sociaux, nombreux se disent galvanisés par les gestes de solidarité qui leur ont été témoignés durant le parcours. Alors, cette grande parade dans la capitale, dont le ciel s’est ce matin paré, comme un encouragement, d’un bleu éclatant, c’est dire s’ils l’attendent avec impatience.

Tout le long de l’avenue des Champs-Élysées, la police contrôle et verbalise les manifestants. © NnoMan Cadoret/Reporterre

Après Paris, ils prendront la route pour Bruxelles, d’où ils comptent faire valoir leurs revendications, rejoints par des convoyeurs venus de plusieurs autres pays européens. Si le mouvement s’oppose, comme celui des camionneurs canadiens dont il s’inspire, à la politique sanitaire du pays, son ralliement par de nombreux Gilets jaunes a élargi le spectre de son message, dénonçant simultanément la baisse du pouvoir d’achat, les injustices sociales et l’accroissement de la privation des libertés, cœur battant du convoi. Il a de surcroît, à l’inverse des Canadiens, clairement affiché sa volonté de fermer la porte à toute tentative de récupération nationaliste, préférant se ranger derrière le drapeau tricolore d’une étincelle populaire.

Sur l’autoroute A4, avant d’entrer sur le périphérique par Porte de Bercy, un convoi est à l’arrêt, bloqué par les forces de l’ordre. © NnoMan Cadoret/Reporterre

Paris, puis Bruxelles

Il est un peu plus de 13 heures quand le convoi s’élance, par plusieurs axes, sur les Champs-Élysées. Composé de plusieurs dizaines de voitures et camping-cars, ainsi que d’une poignée de camions, il semble d’abord prendre de court les unités des forces de l’ordre. Durant quelques minutes, les encouragements des sympathisants couverts par le son des klaxons donnent à l’avenue des Champs-Élysées des allures de fête populaire.

Sur l’autoroute A4, avant d’entrer sur le périphérique par Porte de Bercy. © NnoMan Cadoret/Reporterre

Une première détonation vient rapidement jouer les trouble-fête. La première d’une longue série. Durant plusieurs heures, les charges vont se multiplier à l’égard des manifestants, dans une avenue clairsemée sur laquelle fourmillent, entre les véhicules immobilisés et sous la chape de fumée des gaz lacrymogènes, touristes désorientés et sympathisants échaudés. À mesure que la foule se disperse, certaines parcelles de l’avenue dégagée reprennent leurs allures de carte postale, aussitôt réinvesties par les roulottes des crêpiers. Le temps de remarquer deux soignantes croisées la veille, à l’autre bout de la ville. Pas un seul tract ne jonche le sol. « On dirait vraiment une journée comme les autres », se dit-on. Puis un craquèlement, sourd, bref, dissonant. « Ils lui ont pété la jambe ! » hurle une manifestante. Les regards se tournent vers un homme, au sol, encerclé par d’autres, en uniforme. Personne ne semble avoir vu. Tout le monde semble avoir deviné. « Les forces du désordre », ironiseront les participants au lendemain de la manifestation.

Suite à une charge policière, un homme s’écroule au sol, son genou est visiblement cassé. La police fait venir les pompiers et éloigne la presse. © NnoMan Cadoret/Reporterre

Un café, puis on s’interroge. Bruxelles, Strasbourg, ou Paris ? « C’est la désorganisation la plus complète. Comment voulez-vous qu’ils ne rigolent pas, dans les médias ? » s’agace un participant sur l’application. Une heure plus tard, une poignée de convoyeurs lui répond par l’intermédiaire d’une vidéo : bien arrivés à Bruxelles, ils en colorent le ciel de leurs fumigènes rouges.

Sur l’autoroute A4. © NnoMan Cadoret/Reporterre

Durant 24 heures, Reporterre a sillonné la capitale à la rencontre de ces « convoyeurs de la liberté » venus de toute la France, et que l’espoir commun de voir naître des décombres de la crise sanitaire une société meilleure réunit davantage que ne les opposent leurs divergences.

• Christophe (Eure-et-Loir) : « Voilà ce qui me révolte : une justice en haut, une en bas et au milieu notre impuissance. »

Christophe. © NnoMan Cadoret/Reporterre

Ancien gendarme, Christophe est aujourd’hui passé de l’autre côté de la barricade. Il a commencé sa carrière de militaire en 1986, l’année où l’explosion de la centrale de Tchernobyl libérait ses gaz radioactifs sur des centaines de milliers de kilomètres carrés. « Du gaz [lacrymogène], j’en ai respiré quand j’étais gendarme. Et maintenant, j’en rebouffe parce que je suis face à eux. C’est con, quand même... » Nous rencontrons d’ailleurs Christophe alors qu’il se réfugie dans la rue de Bassano, perpendiculaire à l’avenue des Champs-Élysées, afin d’échapper aux grenades des policiers. Il semble toutefois lui falloir plus que des ironies du sort pour le faire sombrer dans le fatalisme. D’abord, il n’a pas à se plaindre. Même si sa femme, infirmière, a refusé de se faire vacciner et n’exerce plus depuis sept mois. Chez lui, il a installé une borne d’arcades, une table de ping-pong, une autre de billard. « Je vis peut-être mieux que certains qui sont vraiment dans la panade, mais je me suis joint à eux par solidarité. On peut dire ce qu’on veut, mais cette solidarité, elle compte. » Lui, ce qui le révolte, c’est l’injustice.

« On menace de verbaliser à hauteur de 4 500 euros et de faire purger des peines de prison à des manifestants, alors qu’un mec comme [Alexandre] Benalla s’en tire avec 500 euros d’amende [1], et que [Gérald] Darmanin prend un non-lieu sur un ancien viol ? Voilà ce qui me révolte : une justice en haut, une en bas et au milieu notre impuissance. » Il se souvient des « horaires de fou » quand il était gendarme, et du salaire qui ne suivait pas. Les raisons de sa présence sur les Champs-Élysées pourraient résumer toute la complexité que rencontre le mouvement à se faire entendre, comme ce fut auparavant le cas pour les Gilets jaunes : celui d’un discours qui, reposant sur des revendications multiples et interconnectées, est collectivement, par paresse ou par mauvaise volonté, renvoyé au désordre qu’il semble constituer. « En attendant, il y a 1 000 problèmes, et plus ça va, plus ça s’entasse. Quand je vois le nombre de gens qui dorment dans des cartons à Paris, et que l’on connaît le nombre de logements vacants. Si t’es pas d’accord, tu as les policiers qui attaquent et te disent : “On a des ordres”. Moi aussi j’en ai eu, des ordres. Quand l’ordre, c’est lancer une lacrymo sur un gamin, tu réfléchis d’abord. » Le gaz s’est dispersé dans la rue de Bassano. Il est temps de rejoindre les copains sur les Champs-Élysées, ceux d’hier et d’aujourd’hui. « Tu sais, ce que j’aimerais ? Qu’à un moment, tous ces flics-là posent leurs boucliers et leur tonfa [une matraque utilisée par la police] et se disent “Allez, stop”. Mais bon, je crois que je rêve. »

• Joëlle (Loire-Atlantique) : « Le truc qui me fait flipper, c’est la tentative de totalitarisme envers nos démocraties ; »

© NnoMan Cadoret/Reporterre

Joëlle, habituée des manifestations contre le passe sanitaire, est venue en covoiturage avec Karine depuis Pornichet, en Loire-Atlantique. Avant de partir, elle a imprimé des affiches pour les participants, et prévu un sac de mandarines. Ce convoi, c’est d’abord son nom qui l’a attirée. « La liberté, c’est pour moi depuis toute petite une chose merveilleuse, dont j’ai toujours eu conscience », assure cette banquière, qui se soigne grâce à la médecine douce. Fortement marquée dans les années 1980 par les conséquences de la censure sur la population chinoise, elle s’est alors réjouie alors de grandir dans un pays « sécurisé par les policiers, sans bakchich, où l’on pouvait vivre libre et heureux ». Aujourd’hui, elle se dit « dévastée » de voir les droits des Français bafoués, dénonçant une « asthénie » générale dans le pays qui a vu naître les droits de l’Homme. Joëlle a désormais un espoir : celui de bientôt retrouver « le monde d’avant », celui sur lequel ne planait pas encore le spectre du Covid-19, encore moins celui des privations de libertés qu’ont entraîné les restrictions sanitaires. « Perdre sa liberté, c’est prendre le risque de perdre son libre arbitre, sa conscience. Il ne peut y avoir qu’une idée qui circule en France. On doit pouvoir penser, agir et se mouvoir comme on veut. » À ses côtés, Karine, quinquagénaire au rire communicatif, est au moins d’accord sur ce point. « Le truc qui me fait flipper, c’est la tentative de totalitarisme envers nos démocraties. On sait très bien que les libertés perdues ne se retrouvent pas comme ça. On repart toujours d’un peu plus bas. »

• Alicia (Lot-et-Garonne) : « Les gens n’attendent qu’une seule chose : recréer des liens sociaux. »

Alicia et son compagnon. © NnoMan Cadoret/Reporterre

« C’est ici, la voiture pour les enfants ! » claironne Alicia. Pour sa première participation à un mouvement citoyen, les portes de l’auto familiale se sont parées de leurs plus beaux messages de protestation contre la politique sanitaire, écrits aux feutres colorés. Après avoir traversé la France pendant deux jours au départ du Lot-et-Garonne, elle campe aujourd’hui fièrement à quelques dizaines de mètres de l’Arc de Triomphe. « On n’était pas forcément des rebelles, mais en touchant les enfants, ils ont touché toutes les classes sociales. Empêcher à des gamins d’aller à la piscine ou la bibliothèque parce qu’ils ne sont pas vaccinés, c’est non », tranche la mère de famille. Au sein de son foyer, tout le monde a eu le Covid-19, mais « aucun cas grave ». Alors si elle reconnaît que la mise en place de restrictions sanitaires a été durant un temps nécessaire, après deux ans d’isolement, elle n’en veut plus. « Le problème du pouvoir, c’est qu’il sait prendre et restreindre, mais il ne sait pas rendre. On remplit les caisses de l’État, on fait marcher le système, mais depuis qu’on a refusé le vaccin, on a l’impression d’être devenus des parias, des citoyens de seconde zone. »

Son mari, au volant, fume une cigarette électronique et acquiesce. Les inscriptions qui habillent la voiture d’Alicia attirent les curieux, qui s’arrêtent volontiers pour échanger quelques mots avec le couple. À quelques mètres de là, la tension croissante qui prend possession des Champs-Élysées tranche avec l’atmosphère joviale qui règne aux abords du véhicule. « On a mis deux jours à venir, et voilà l’accueil : des lacrymos, comme si on était des criminels qu’il faut dégager. Franchement, on ne s’attendait pas à ça. Si Emmanuel Macron veut redorer son image, il va falloir qu’il accepte de parler aux Français et qu’il leur parle mieux que ça. » Déçu par son étape parisienne, le couple a désormais les yeux rivés vers Bruxelles. Pour se donner du courage, il se remémore le trajet jusqu’à la capitale, avec des souvenirs émouvants : « Sur la route, on a vu notre convoi s’allonger, les gens applaudir, des enfants qui lançaient des dessins. Au moins on aura eu ça, ces deux jours dans la joie et la bonne humeur. On avait peur de ce qu’on allait trouver, mais l’espoir est revenu. Comme quoi au fond, les gens n’attendent qu’une seule chose : recréer des liens sociaux. »

• Ludwig (Marne) : « Les grands patrons s’enrichissent à l’autre bout du monde sur la misère des autres. »

Ludwig. © NnoMan Cadoret/Reporterre

C’est peu dire que le paysage du petit village dans lequel réside Ludwig, 500 âmes au cœur du Perthois dans le sud-est de la Marne, ressemble à tout sauf aux Champs-Élysées. Mais c’est aujourd’hui ici que se trouvent ses compagnons de lutte. Alors il a fait le déplacement. Garé la voiture aux portes de Paris, puis emprunté la ligne 1 du métro, duquel il est descendu à la station Champs-Élysées. C’est ici que le monde regarde. Depuis deux ans, Ludwig est Gilet jaune. Grâce au mouvement, il s’est fait des copains, manifestant même parfois en famille. Lui qui défend « le bon sens » et le localisme n’a pas apprécié d’être « culpabilisé », après avoir été pénalisé, quand il a protesté contre la hausse du prix des carburants. « Je suis désolé, mais j’ai besoin de prendre ma voiture pour aller bosser, et le carburant pourra coûter 2 euros le litre, je serais toujours obligé. J’ai un peu le sentiment que l’écologie, on l’utilise facilement quand il faut nous taxer, mais qu’on ne défend pas forcément la vraie écologie. »

Les petits gestes au quotidien, de l’achat direct au producteur à la réduction de sa consommation de viande, il estime en faire plus que beaucoup, du moins que les grandes entreprises et le gouvernement. « On vend du bois en Chine, pour faire des jouets là-bas qu’on fait revenir en France. On ne polluerait pas moins en fabriquant directement ici ? » s’interroge-t-il. Lassé, comme ses compagnons de lutte qui l’accompagnent aujourd’hui, des incohérences d’une écologie à deux vitesses et de faire l’objet d’une stigmatisation qu’ils estiment injustifiée, ils sont venus se faire entendre. Coupe du monde au Qatar dans des stades climatisés ou Jeux olympiques d’hiver sur de la neige artificielle, patates importées d’Ukraine, camions polluants envoyés vivre une seconde vie sur le continent africain, les sujets de crispations sont nombreux. « Ça me met hors de moi. Mais non, c’est encore ma voiture qui pollue et moi qui ne suis pas informé. » Et à ceux qui lui reprocheraient de seulement critiquer, il brandit fièrement une solution : le localisme. « Mais ça n’intéressera jamais les grands patrons, qui s’enrichissent à l’autre bout du monde sur la misère des autres. » Malteur, il envisage aujourd’hui de devenir pompier.

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