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Reportage — Présidentielle — Tour des luttes

Trois ans après, des Gilets jaunes toujours debout

Les Gilets Jaunes d'Aumetz, en Moselle, sur leur rond-point depuis trois ans.

Les Gilets jaunes d’Aumetz ont été de toutes les luttes écologiques et sociales de Moselle ces trois dernières années. Le cœur toujours à gauche mais le vote souvent à l’extrême droite, ils coorganisent les manifestations antipasse de Metz.

Notre « tour des luttes » Sous la présidence d’Emmanuel Macron, de nombreuses résistances ont émergé contre des mesures et des projets antiécologistes. À la fin de son mandat, où en sont ces combats emblématiques contre le bétonnage, le nucléaire, le consumérisme ou les inégalités ? Quel bilan du quinquennat dressent les activistes ? Qu’attendent-ils des échéances électorales à venir ? À l’approche de l’élection présidentielle, Reporterre est allé rencontrer celles et ceux qui résistent.



Aumetz et Metz (Moselle) reportage

« Il a baissé les APL, augmenté l’ISF ! » « Il a volé nos libertés ! » « Et il voudrait encore voler nos retraites s’il est réélu ! » Demander à des Gilets jaunes de dresser le bilan de la présidence d’Emmanuel Macron, cinq ans après son élection, n’est pas bien compliqué. Surtout, ici, à Aumetz, en Moselle, au milieu de ce qui pourrait bien être l’un des derniers ronds-points du pays qui n’a jamais cessé d’être occupé depuis le surgissement, un 17 novembre 2018, du plus grand mouvement social français depuis Mai 68. « Ce qui est sûr, c’est que c’est le dernier rond-point de la région qui a toujours sa cabane debout ! », s’accordent à dire avec respect des Gilets jaunes lorrains encore actifs — mais dépourvus, eux, de QG depuis bien longtemps.

« Il nous a rabaissé, traité de fainéants ! » « Il a menti sur le pouvoir d’achat : le mien ne fait que baisser ! » N’y a-t-il donc rien de positif à retenir du quinquennat du président — pas encore déclaré candidat à sa réélection ? « N’oubliez pas qu’on doit beaucoup à Macron, se lance le cadet du groupe, Clément. Il a eu le mérite de rassembler toute la France dans la rue. De l’extrême droite à l’extrême gauche. Ça, aucun président ne l’avait encore fait ! Sans lui, on ne se serait jamais retrouvé ! » La quinzaine d’irréductibles d’Aumetz approuve à l’unanimité. Comme chaque samedi matin, ce 8 décembre, ils se rejoignent sur leur campement avant de covoiturer vers Metz, où se déroule la manifestation antipasse sanitaire l’après-midi. Un feu de palettes adoucit, un peu, la morsure des vents glacés qui balayent les vastes champs qui nous entourent. Une poignée d’automobilistes ont gardé l’habitude de marquer leur soutien en klaxonnant à chacun de leur passage sur ce giratoire traversé par deux routes départementales très fréquentées.

Sur le rond-point. © Frank Dépretz / Reporterre

Alors qu’il gagnait plutôt bien sa vie en travaillant « dans la restauration au Luxembourg », Clément a rejoint le mouvement sur le tard, il y a un peu plus d’un an, parce qu’il voulait voir de « ses propres yeux » la réalité des manifestations parisiennes dont lui avait tant parlé son père. En l’occurrence, une manifestation « contre la dictature sanitaire ». La première de sa vie. « On n’avait pas fait un pas que, sans raison, on se faisait gazer, matraquer comme des bêtes par la police… J’ai vraiment pu me rendre compte que les violences policières n’étaient pas un mythe », témoigne le trentenaire, présent depuis ce jour chaque samedi aux côtés de son père, Christophe, dit Tof, Gilet jaune de la première heure.

Ce soudeur intérimaire était dans les rues de Thionville au premier acte. À Paris au deuxième. Et, dit-il fièrement, « à 100 mètres de l’Élysée qu’on a bien failli faire tomber » au troisième. Tof a ensuite écumé quelques ronds-points de la région avant de trouver « le bon », ici, au milieu de cette joyeuse bande de « déter’ ». « Les autres, c’était trop "saucisses café" à mon goût. Ou alors, ils ont été virés par la mairie et la police quand Macron a donné l’ordre aux préfectures de nettoyer les ronds-points. » Le secret de la longévité d’Aumetz ? « Le ciment de la lutte, ici, c’est Nathalie et Aurélie », dit-il.

Une cabane 13 fois incendiée, 14 fois reconstruite

« Euh… Je suis pas maçonne. » Aurélie, 43 ans, a plutôt passé la majeure partie de sa carrière à faire le ménage au Luxembourg. Toutes les personnes qui nous entourent reconnaissent à cette mère de deux jeunes adultes — et jeune mamie — son investissement corps et âme dans la construction du camp quand elles n’étaient que « trois femmes à passer les premières nuits dans la cabane parce que les flics avaient ordre de nous dégager ». La première palette du premier acte posée pour bloquer la circulation — « oh, juste une voie », nuance-t-elle — autour du rond-point, c’est Aurélie.

Quant à Franck, son mari, il a été là à chacune des quatorze reconstructions de la cabane. « Ben oui, elle a été incendiée treize fois en trois ans… », dit-il comme si c’était normal. Le ou les auteurs de cette série d’actes malveillants n’ont jamais été pris la main dans le sac. Une chose est sûre pour les fidèles du rond-point : ni les autorités, ni les forces de police n’en sont à l’origine. En tout cas, loin d’abattre les Gilets jaunes, les reconstructions de cabane « soudent, renforcent le collectif », pour Clément. Tout le monde met la main à la pâte. Les versions des cabanes s’adaptent aux saisons, « plus ouvertes en été, plus équipées en hiver ».

« Non, on ne gagne pas mieux sa vie en "restant chez soi" qu’en travaillant »

Nathalie, 50 ans, travaillait depuis ses 17 ans avant de perdre son dernier emploi dans une station-service luxembourgeoise, « à cause d’une maladie rare des os qui m’est tombée dessus ». Caissière, elle percevait un salaire de 2 300 euros ; chômeuse, une allocation de 1 300 euros. « Non, on ne gagne pas mieux sa vie en "restant chez soi" qu’en travaillant », affirme-t-elle, en citant les propos qu’Emmanuel Macron employa, l’été dernier, pour justifier le besoin de réformer l’allocation-chômage. Le souhait présidentiel exaucé, Nathalie a pu constater ses effets directs, cet automne, suite à la mise en œuvre du nouveau mode de calcul du salaire journalier de référence : « Mon chômage a encore diminué de 300 euros… » Même des « anti-Gilets jaunes » comme sa fille et son gendre, jeunes parents au tournant de la trentaine, ont fini par rejoindre le mouvement avec elle « parce qu’ils n’arrivaient plus à suivre, écrasés par les taxes, les factures… »

En général, c’est au cours d’une « simple discussion, autour d’un café, le dimanche sur le camp » qu’ont jailli la plupart des idées d’actions que les rebelles aumessois ont entrepris ces trois dernières années. La dernière en date, « la plus belle finalement », consistait « simplement » à redistribuer des jouets aux enfants pour Noël. « Mais je rêvais de recréer les défilés de Noël dans les rues d’Aumetz. À l’époque, c’était mon père le Père Noël », confie Aurélie, héritière de « la grande gueule » d’un papa cheminot, « un rouge, qui aurait porté le jaune, c’est sûr, et peut-être même le noir [de l’anarchie], s’il était encore vivant ».

Aurélie, ancienne femme de ménage, fer de lance de la rébellion sur Aumetz. © Frank Dépretz / Reporterre

Résultat : des jouets distribués par centaines. Des gamins par dizaines dans les rues pour suivre en vélo, à pied ou en poussettes le cortège — un tracteur et une remorque — du Père Noël — Franck — escorté par des lutins aux sweat-shirts noirs floqués des lettres brillantes : « GJ Aumetz ». Une initiative non négligeable dans une commune qui ne s’est jamais vraiment relevée de la fin de la sidérurgie et de la fermeture de sa mine de fer en 1983, reconvertie depuis en « Écomusée ». Dans cet ancien « temple industriel », dont le seul vestige est un chevalement de 35 mètres de haut, 17 % de la population vivait sous le seuil de pauvreté en 2019 (contre 14,6 % nationalement).

Écologistes, sociales… Les quelques dizaines de Gilets Jaunes d’Aumetz — rejoints par celles et ceux d’Augny, Borny et d’ailleurs — ont été de toutes les manifestations mosellanes. Pour exiger la réouverture de lits, de postes et de services de réanimation dans les hôpitaux voisins. Pour lutter contre les implantations d’une usine de fabrication de laine de roche alimentée au charbon à Illange. D’une carrière de calcaire qui risque d’engendrer des pollutions de l’eau et de l’air à Audun-le-Tiche. Ou encore d’un entrepôt Amazon à Augny — autant de projets qui ont finalement vu le jour. « Bref, on ne s’est jamais arrêté », reprend Aurélie. C’est lors d’une des fameuses discussions autour d’un café le dimanche que l’idée a germé, entre elle et Nathalie encore, de redonner un coup de fouet au mouvement que les confinements liés à la pandémie avaient essoufflé.

Clément et son père à la manifestation antipasse sanitaire de Metz. © Frank Dépretz / Reporterre

Juillet 2021, les Gilets Jaunes d’Aumetz ont organisé, à Thionville, la sous-préfecture voisine, une manifestation contre le passe sanitaire instauré un mois plus tôt. Succès : 400 manifestants ont répondu à l’appel, selon Aurélie et Nathalie. Une centaine, selon Le Républicain Lorrain. « C’était énorme pour Thionville ! » commente Aurélie. « Comme beaucoup de Gilets Jaunes sont antipasse, on a pensé que ce serait un moyen de recréer l’étincelle, à condition de garder nos valeurs. En fait ce sont des manifs antipasse, mais aussi des manifs pour plus de justice sociale, fiscale, plus de pouvoir d’achat. »

Nathalie, ex-caissière en colère en manifestation à Metz. © Frank Dépretz / Reporterre

Les manifestations antipasse se sont ensuite étendues à Metz, déclarées en préfecture par neuf collectifs de Gilets jaunes — dont Aumetz. Comme un peu partout en France, la mouvance antivaccin a rejoint ces rassemblements. Nous nous apprêtons d’ailleurs à rejoindre en voiture la métropole mosellane. Et à laisser seul sur le camp, Roland, 79 ans, le gardien de la cabane, en quelque sorte. « Mais je n’y passerais plus 45 nuits de suite, prévient-il. Le rond-point me permet de continuer de militer. S’il n’y avait que les manifs, vu mon âge, je ne pourrais plus… Et puis, j’en ai tellement faites… » raconte cet ancien mécanicien qui a passé sa carrière dans les usines sidérurgiques de Micheville, Gandrange, Florange. Lors des premières semaines d’occupation du rond-point, son militantisme nocturne a permis d’écarter « les gens saouls qui s’arrêtaient à n’importe quelle heure sur le camp pour faire le bazar ». Et certainement d’éviter quelques incendies.

Détruite 13 fois, reconstruite 14 fois : la cabane des Gilets Jaunes, toujours debout. © Frank Dépretz / Reporterre

« Il n’y avait pas beaucoup de place pour dormir dans la cabane. D’ailleurs je dormais assis, et quand il neigeait, il neigeait aussi sur mes pieds », poursuit Roland. Cet ancien cégétiste avait toujours voté « rouge », « c’est-à-dire qu’on ne cherchait pas à comprendre à l’époque », avant l’arrivée de Robert Hue dans les années 1990, puis de Marie-Georges Buffet, à la tête du Parti communiste. « Je ne me sentais plus représenté par eux. Aujourd’hui, je suis plus nuancé. »

Nuancé ? « J’aurais plus tendance à voter du côté du Zemmour ou de la Le Pen pour changer ceux qu’on a depuis toujours.
– Mais vos parents n’étaient pas immigrés ?
le relance-t-on.
Si, répond Roland. Ils sont venus d’Italie en 1912, mais moi je suis né à Audun-le-Tiche. Je ne me sens pas étranger. On est venu ici, on s’est intégré ici.
– Vous pensez que Le Pen ou Zemmour laisseraient la chance à des enfants d’immigrés de s’intégrer ?
– Enfin… Quand je dis que je voterais Zemmour ou Le Pen… C’est pas encore dit hein… »

Un pro-Lepen qui s’interpose face à des « pro-Zemmour »

Nathalie, elle, « kiffe la France Insoumise, mais pas Mélenchon, plutôt Ruffin ». Si le député picard François Ruffin se présentait à l’Élysée, avoue-t-elle, elle voterait à gauche. Mais comme il ne se présente pas ? « Je voterai pour la candidate qui a le plus de chances de l’emporter face à Macron, annonce-t-elle. Pour moi, c’est Le Pen. Mais je voterai plus contre Macron que pour Le Pen. » Tof ne s’en cache pas : il a toujours voté Le Pen, « même du temps du père ». Éric Zemmour, en revanche, telle une limite à ne pas franchir, recueille un rejet unanime, « parce qu’il est raciste ». Tof s’est même brillamment fait remarquer en manifestation, rapporte Aurélie : « Il s’est interposé face à des royalistes pro-Zemmour qui avaient commencé à m’agresser. Heureusement qu’il était là… »

Éric Zemmour « raciste », mais pas le Rassemblement National ? « T’as mal tourné ta question, me reproche Tof. L’extrême droite n’est pas raciste ! Elle est protectionniste ! Qu’on s’occupe déjà des chômeurs et des pauvres en France ! »

Franck et Aurélie chez eux, une ancienne caserne de mineurs de fer reconvertie en appartements. © Frank Dépretz / Reporterre

« Ça me fait rire quand j’entends ça, s’exclame Aurélie, sachant que sur le rond-point d’Aumetz la plupart ont été — comme moi — ou sont travailleurs frontaliers. Si c’est pas pour le plaisir, c’est bien pour ramener un salaire qu’on va se faire exploiter 40 heures par semaine au Luxembourg, non ? Donc, quelque part, on est tous des migrants économiques, non ? » L’ancienne femme de ménage se revendique « de gauche, et même plus qu’à gauche ». « Mais très peu de Gilets jaunes le savent, car on ne parle jamais politique entre nous pour ne pas nous diviser. C’est parce que je suis apolitique que, souvent, mes idées finissent par gagner ! », rigole-t-elle.

C’est ainsi qu’Aurélie est parvenue à embrigader Tof et toute la bande d’Aumetz dans une distribution de nourriture et de vêtements à destination d’étudiants précaires. « Ils sont venus en aide à des étudiants qui n’avaient même pas de papiers ! En fait, ceux qui se disent d’extrême droite, sans le savoir, ils ne font que des actions "de gauche" ! », lance-t-elle, avant de monter en voiture avec Tof, Clément et Nathalie. Direction Metz. « On va aller un peu emmerder Macron ! »

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