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Reportage — Présidentielle — Tour des luttes

Projet d’autoroute à Rouen : « Que vont brouter nos vaches ? De la poussière ? »

Le contournement est de Rouen va étouffer des terres agricoles sous le béton. Quelques agriculteurs forment des alliances et se battent contre ce projet routier de 41 kilomètres, mais ils demeurent minoritaires au sein de la profession.

Notre « tour des luttes » Sous la présidence d’Emmanuel Macron, de nombreuses résistances ont émergé contre des mesures et des projets antiécologistes. À la fin de son mandat, où en sont ces combats emblématiques contre le bétonnage, le nucléaire, le consumérisme ou les inégalités ? Quel bilan du quinquennat dressent les activistes ? Qu’attendent-ils des échéances électorales à venir ? À l’approche de l’élection présidentielle, Reporterre est allé rencontrer celles et ceux qui résistent.



Montmain (Seine-Maritime), reportage

Il a le poil frisé encore mouillé par la rosée. Deux cornes majestueuses qui encadrent une longue mèche auburn cachant ses yeux et lui donnant un petit air de Donald Trump. En cette fraîche matinée d’hiver, Muscari, fier représentant de la race Highland, broute tranquillement dans un pré du village de Montmain, à l’est de Rouen. À ses côtés, Origan, Pimprenelle ou encore Reine des prés. « Toutes nos vaches ont des noms liés à l’environnement », dit Myriam Jouanny, leur propriétaire. Ses sept ruminants entretiennent 7,35 hectares de terres où poussent fleurs et plantes sauvages qui finiront en sirop et en confitures.

Muscari, l’un des sept boeufs Highland de l’exploitation de Myriam Jouanny et Thomas Bertoncini. © Nnoman Cadoret / Reporterre

Mais d’ici quelques années, leur horizon sera barré d’un gigantesque viaduc du contournement est de Rouen. Une autoroute de 41 kilomètres contre laquelle se battent avec acharnement de nombreuses associations écologiques et syndicales. Les opposants pensaient pourtant en avoir fini avec ce projet en février 2021, lorsque la métropole de Rouen s’était désengagée financièrement du dossier. Mais la région Normandie et le département de la Seine-Maritime ont sorti leur chéquier pour compenser ce retrait.

Malgré l’opposition d’un grand nombre d’élus locaux, le Premier ministre Jean Castex a annoncé le 15 décembre le lancement d’un appel à candidatures pour la concession autoroutière, avec un budget prévisionnel de 1 milliard d’euros. L’objectif de cette infrastructure : désengorger le centre-ville de Rouen.

© Gaëlle Sutton / Reporterre

Pour Myriam Jouanny et son compagnon Thomas Bertoncini, installés comme maraîchers depuis 2006, cette route est une hérésie qui détruira une riche biodiversité et apportera son lot de pollutions chimiques et sonores. Afin de mieux évaluer l’emprise du futur contournement sur ses terres, Myriam Jouany déplie des cartes IGN. La future autoroute va effectivement lécher le bord de ses champs, mais c’est son voisin, Gilles Fouray, qui souffrira le plus. L’homme arrive au volant d’un gros tracteur, charriant une bonne dose de fumier. « On n’a pas toujours été copains avec Myriam et Thomas, raconte-t-il d’emblée. Mais on s’est dit ce qu’on avait à se dire et aujourd’hui on se bat ensemble. »

L’alliance du couple de maraîchers bio avec un agriculteur conventionnel contre le « massacre » et « le carnage » des terres agricoles ne manque pas d’étonner. « On parle de circuits courts, de bio dans les cantines. Si c’est l’avenir, alors pourquoi massacrer des terres. Cela n’a pas de sens ! » s’offusque Gilles Fouray. La rocade passera à moins de 100 mètres de ses bâtiments agricoles et affectera une vingtaine d’hectares sur les 250 qu’il exploite.

Myriam Jouanny et Thomas Bertoncini, installés comme maraîchers à l’est de Rouen. Les champs sur lesquels ils cueillent des plantes sauvages seront bordés par le futur contournement de Rouen. © Nnoman Cadoret / Reporterre

« À l’époque, quand mon père avait acheté la ferme, ce projet était déjà évoqué. Il était tombé dans les oubliettes, avant de refaire surface. » L’homme s’inquiète surtout pour ses filles. La première, Hortense, installée depuis quatre ans, va voir ses 60 hectares coupés en deux par le contournement. Sa seconde fille, Lucie, vient de finir ses études et aimerait également devenir agricultrice.

Reprendront-elles l’exploitation de leur père ? « Je ne sais pas s’il faut que je les motive à s’installer dans le coin. Avec l’urbanisation, la ferme sera prise en tenaille. » Il évoque la situation à Isneauville, future porte d’entrée du contournement, déjà abondamment bétonnée avec une zone d’activité et une explosion de nouveaux logements.

Myriam Jouanny, Thomas Bertoncini et Gilles Fouray regardent une carte IGN pour évaluer les conséquences du contournement sur leurs terres. © Nnoman Cadoret / Reporterre

Au total, près de 270 hectares de surfaces agricoles seront détruits par ce projet routier qui menace 78 fermes. Parmi elles, Myriam et Thomas font figure d’ovni : ils sont les seuls exploitants bio de la liste. « On est atypiques. On fait de la transformation agricole, de la production et de la vente en direct. Pour beaucoup, nous ne sommes pas vraiment des agriculteurs. D’ailleurs, notre exploitation n’était même pas mentionnée dans l’étude d’impact », constate Thomas Bertoncini.

Le couple a donc pris la plume pour rédiger une contribution de trente-quatre pages racontant l’histoire de leur entreprise, Saveur Sauvage, et listant les conséquences du futur chantier de construction sur leur production, des poussières qui étoufferont leurs plantes au risque de pollution de la nappe phréatique, sans oublier les conséquences sonores. « J’ai du mal à imaginer faire de l’agriculture bio à côté de la route. Et nos vaches, qu’est-ce qu’elles vont brouter pendant tout ce temps ? De la poussière ? » s’interroge Myriam Jouanny.

Thomas Bertoncini tente d’évaluer les dégâts du viaduc sur les terres. © Nnoman Cadoret / Reporterre

Soudain, un petit cri strident retentit entre deux touffes d’herbes. Est-ce le fameux muscardin, ce rongeur endémique devenu la mascotte des anti-contournement ? Mirabelle, la chienne du couple, prend en chasse l’animal qui s’avère finalement être un mulot. Pour avoir la chance de croiser un muscardin, il faudra revenir au printemps, après sa période d’hibernation. Et plutôt fouiller les ronciers. « La dernière fois que j’en ai vu, j’étais en train de faucher les framboisiers. Il avait construit son nid dedans. Je l’ai filmé et il s’est approché pour venir sentir ma main », raconte, émue, Myriam Jouanny, dont l’exploitation sert d’observatoire à cette espèce menacée. Et pour lui rendre hommage, elle a lancé toute une gamme de produits à la noisette, l’aliment fétiche du rongeur, qu’elle vend sur les marchés.

Le reste de sa production, sirops, confiture et condiments, provient des plantes et des fleurs sauvages récoltées sur les parcelles : coquelicots, orties ou serpolet. Au total, 160 espèces végétales ont été recensées sur ce pré. « On parle très peu de la biodiversité dans cette histoire, mais quelles seront les conséquences du viaduc et de la route sur les plantes ? Et sur les bois ? » s’interroge Thomas Bertoncini.

Gilles Fouray est agriculteur conventionnel. Le contournement va passer à moins de 100 mètres de ses bâtiments agricoles et toucher une vingtaine d’hectares sur les 250 qu’il exploite. © Nnoman Cadoret / Reporterre

Face à un tel bétonnage, les exploitants de la région ne semblent pas prêts à bloquer le futur chantier avec leurs tracteurs. Le syndicat des Jeunes agriculteurs avait bien organisé une manifestation il y a neuf ans, mais n’a pas donné suite à nos demandes d’entretien. « Ils se taisent, ils sont fatalistes et se disent qu’ils n’y peuvent rien. Ça m’énerve », confie Myriam Jouanny. « Les agriculteurs ne parlent pas, ils sont blasés. Et surtout, on leur fait croire que les fermes seront mieux après le remembrement », renchérit Gilles Fouray.

Depuis près de vingt ans, la Société d’aménagement foncier et d’établissement rural (Safer) rachète des terres pour les redistribuer aux agriculteurs touchés par ce contournement. À l’été 2017, elle disposait d’un stock de 267 hectares de réserves foncières agricoles, 262 hectares de réserves foncières forestières et 40 hectares de réserves foncières environnementales.

La vue sur les champs de Montmain, à l’est de Rouen, où passera l’un des viaducs du contournement. © Nnoman Cadoret / Reporterre

« Heureusement que ce contournement a été anticipé », explique à Reporterre Bruno Ledru, représentant de la FNSEA 76. Le principal syndicat agricole affiche une position pragmatique face à cette autoroute. « Pour l’activité économique, c’est une bonne chose. Mais cela ne servira pas l’agriculture, car ces terres vont disparaître à jamais. » En Seine-Maritime, la taille moyenne d’une exploitation est de 80 à 90 hectares. Ces terres stockées pour le contournement auraient donc pu accueillir trois nouvelles exploitations. Soit autant de nouveaux paysans en moins dans la région.

Les ravages des nouveaux projets routiers sur les terres agricoles ne concernent pas uniquement la périphérie de Rouen. Dans toute la France, de nombreux collectifs se sont lancés pour contrer ces bétonnages. Ils sont recensés dans notre carte des luttes. Le quinquennat Macron n’a pas joué en leur faveur. « Dans les cinq dernières années, un nombre considérable de projets qui étaient dans les tiroirs depuis vingt ans sont ressortis. Pourtant, ils sont à contre-courant des plans climat, air et énergie et les plans de mobilité durable qui voient le jour partout », explique Chloé Gerbier, membre de Terres de luttes. Le résultat de la présidentielle pourra-t-il changer la donne ? « Peu importe qui sera élu, ces projets sont menés à l’échelle territoriale. Pour les bloquer, il faut une opposition locale sur le terrain et demander des moratoires. Mais j’ai très peu d’espoir dans l’élection », avoue Chloé Gerbier.

Des tags contre le contournement de Rouen. © Nnoman Cadoret / Reporterre

Au milieu d’un pré, Myriam Jouanny se penche et cueille une poignée de fleurs séchées et les frotte entre ses doigts. Une odeur d’origan s’envole dans les airs. « Pourquoi on s’embête à la récolter l’été alors qu’elle parfume même l’hiver », s’amuse la maraîchère. Derrière son sourire, elle s’inquiète pour l’avenir de son activité : elle est persuadée que d’ici deux ans, les premiers bulldozers viendront tout saccager. Elle et son compagnon comptent bien résister. « Je pense qu’il faut foutre la paix à la nature. Si on ne le fait pas, on atteindra un point de rupture. »

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