En Allemagne, nous avons passé la nuit avec les activistes contre le charbon

Durée de lecture : 4 minutes

22 juin 2019 / Alexandre-Reza Kokabi et Gilles Potte (Reporterre)

Vendredi 21 juin, en début de soirée, 400 activistes d’Ende Gelände sont parvenus à bloquer les trains miniers du bassin rhénan, en Allemagne. Ils ont passé la nuit sur les rails. Reporterre y était et vous raconte en images ce moment hors du commun.

  • Neurath (Allemagne), reportage

Vendredi 21 juin, des milliers d’activistes venus de toute l’Europe se sont retrouvés près de Cologne, autour des mines de charbon de la région (lire notre récit d’hier). La journée s’est passée à avancer, par groupes divers — les fingers, les doigts — vers les lieux où le blocage va être tenté. Nous accompagnons l’un d’entre eux, qui parvient au but en déjouant les cordons policiers.

Depuis 18h30, près de 400 activistes squattent les rails empruntés quotidiennement par les trains miniers du bassin rhénan. Les dernières lueurs du soleil diffusent une lumière rosâtre dans le ciel de Rhénanie. L’horizon serait presque bucolique si la centrale thermique de Neurath, à quelques encablures, ne crachait pas inlassablement des tonnes de fumée de charbon noir dans l’atmosphère.

Le sol de Rhénanie regorge de lignite. « Keep it on the ground » (« Laissons-le sous-terre »), s’écrient les défenseurs du climat. L’industrie du charbon a fait du bassin rhénan la région la plus émettrice de gaz à effet de serre en Europe.

Jeanne, Parisienne et protagoniste de l’occupation, raconte comme les activistes sont parvenus à rallier les rails : « Nous sommes partis à 11 h du camp climat de Viersen, à 20 kilomètres de là. On a marché sur dix kilomètres, jusqu’à trouver une gare. À chaque arrêt, la police nous attendait, c’était un jeu du chat et de la souris. Un moment, on est descendus et tout le monde s’est mis à courir en faisant bloc. Les policiers étaient vingt, on était trois cents. On les a vite débordés, on est passé par les champs jusqu’à atteindre les rails. »

Peu après 20 h, plus d’une heure de palabres aboutissent à un compromis avec la police : les activistes ont négocié une trêve et gagné une nuit d’occupation sans être dérangés sur leur nouveau camp ferroviaire. « On est ravis », sourit Bruno, Français expatrié en Allemagne : « Ces rails servent à transporter le charbon depuis la mine de Garzweiler. Je ne pense pas que notre action, qui était de notoriété publique, enraye fortement l’activité de RWE [le consortium houiller]. Mais elle a une forte valeur symbolique, c’est un grand coup porté à l’image de cette compagnie. Des milliers d’Européens viennent de toute l’Europe, pleins de gnaque, pour lutter contre ses extractions mortifères. Et ce n’est pas par gaieté de cœur que nous le faisons, l’urgence climatique nous l’impose. »

À 21h30, neuf nouveaux activistes font irruption sur les rails, fumigènes oranges et turquoise en main. « No borders / no nations / no coal power station » (« pas de frontières / pas de nations / pas de centrales thermiques à charbon ») chantent-ils sous les ovations de leurs camarades. « Nous faisions partie du finger argenté [un autre groupe], explique Sara. Nous avons été bloqués toute la journée par la police, qui ne voulait pas nous laisser circuler en direction des mines. Avec quelques personnes de mon groupe affinitaire, on a appris que les rails étaient occupés par le finger vert. On les a rejoints à travers champs et petite forêt, en trois heures. »

Les activistes s’étaient préparés à tenir position. Des camarades venus du camp climat de Viersen, leur base arrière, leur apportent de la bouillie et des fruits. Même les contenants, en l’occurrence des bols, sont comestibles.

Une ribambelle de musiciens s’est immiscée parmi les activistes. Ils font danser les militants au rythme de leurs percussions. « En plus, c’est la fête de la musique ! » fait remarquer Damien.

Jeux de cartes, corde à sauter, livres, frisbee ou encore yoga : les activistes se détendent.

Au plus froid, la température descend à 12 degrés. « Pas de quoi m’effrayer, assure Léo, venue de Zurich. J’ai participé à la dernière action d’Ende Gelände, en automne dernier. C’était dans la forêt de Hambach et là, nous avions eu des températures vraiment difficiles voire négatives. » Sur ces mots, elle file se coucher.

À même le sol ou emmitouflés dans des duvets et des couvertures de survie, les jeunes Européens dorment le dos plaqué sur des pierres ou des planches, au milieu des rails.

Tout au long de la nuit, la police se relaie autour des rails. Les agents ne portent pas leurs casques. Ils sont tout près des activistes, sans qu’aucune animosité ne se manifeste de part et d’autre. Les policiers parlent en chuchotant et prennent garde à ne pas réveiller les dormeurs.

À partir de 3 heures du matin, des petits groupes bloqués par la police dans la journée viennent se greffer à l’occupation. Les rangs des activistes grossissent.

À l’aube, les paupières titillées par le jour naissant, les défenseurs du climat écarquillent les yeux. Ils se demandent combien de temps, encore, ils pourront bloquer l’acheminement de lignite vers la centrale de RWE. Ce samedi 22 juin, un nouvel ensemble d’activistes, composé de milliers d’Européens, doit quitter le camp climat de Viersen et venir gripper, à son tour, la mécanique extractiviste du charbon brun.


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Lire aussi : De toute l’Europe, des milliers d’activistes en Allemagne contre le charbon

Source : Alexandre-Reza Kokabi pour Reporterre

Photos : © Gilles Potte/Reporterre

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