Reportage — Pédagogie Éducation
Froid, vétusté : à Saint-Denis, le lycée devient une « machine à broyer »
Le lycée Paul-Éluard est situé à Saint-Denis, en banlieue nord de Paris. La façade de l'établissement, inauguré en 1965, part en décrépitude. - © Mathieu Génon/Reporterre
Le lycée Paul-Éluard est situé à Saint-Denis, en banlieue nord de Paris. La façade de l'établissement, inauguré en 1965, part en décrépitude. - © Mathieu Génon/Reporterre
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En banlieue parisienne, les murs du lycée Paul-Éluard s’effritent et les élèves grelottent. « Une honte » aux yeux des profs, tandis que les travaux promis par la Région tardent à venir.
Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), reportage
Après les cours, Youcef [*], 16 ans, n’a qu’une envie : se carapater chez lui pour se servir un mug de thé fumant. Cette fin de matinée de décembre, le thermomètre affiche 0 °C et c’est comme si l’hiver tout entier s’incrustait dans les pores de sa peau. On l’entend presque grelotter : ses dents claquent et ses épaules frêles sont parcourues de spasmes. Une goutte perle au bout de son nez anesthésié, ses mains sont crispées dans les poches de son jogging et son menton est lové dans le col de son survêt’ Adidas. « Il faut dire les termes : quand ça caille à l’extérieur, ça caille pareil à l’intérieur du lycée. »
Il est assez fier de cette punchline, élaborée dans un regard furtif vers les grilles de son bahut : le lycée Paul-Éluard situé à Saint-Denis, en banlieue nord de Paris. La façade de l’établissement, inauguré en 1965, part en décrépitude. Les drapeaux de l’Union européenne et de la région Île-de-France se disloquent. Celui de la France, délavé, pendouille sur le « P » de « Paul ». Ces lettres tendent vers un gris aussi terne que le ciel. Même l’Éléphant bleu de la station de lavage automobile, sur le trottoir d’en face, ne pourrait pas raviver leur blancheur d’antan.
« En hiver, les températures vont de 10 à 30 °C »
Le rectorat de l’académie de Créteil et la région ont autorisé Reporterre à entrer dans l’établissement, qui accueille 1 900 élèves. Le deal : un « accord exclusif pour les prises de vue », soumis « au strict respect de l’absence totale d’interview dans l’établissement ». Bouche cousue, donc, mais les murs mal isolés sont bavards. L’humidité qui les imbibe, visible depuis l’extérieur, crie « vétusté ! ». Leur finesse perméable raconte des saisons qui s’engouffrent trop facilement : une chaleur cuisante l’été et, en ce mois de décembre, des lycéens qui circulent en grappes de doudounes noires. Dans les couloirs du bâtiment G, peints en jaune pâle et en rose, le proviseur adjoint les houspille : « On enlève la capuche ! Le bonnet ! La capuche ! Le bonnet ! » Si les perruches à collier perchées dans la cour savaient parler, c’est sûrement ce qu’elles répéteraient.
Pas d’ascenseur ni d’assistante sociale
Il faut le vivre, ce lycée. Ses plombs qui sautent. Ses faux plafonds troués. Ses fenêtres sans rideaux et sans double vitrage, que l’on peine à fermer. Ses chauffages qui ne chauffent pas assez ou, à l’inverse, crachent parfois trop fort. « En hiver, les températures vont de 10 à 30 °C », blague Pharel, 17 ans, dehors, sous son bonnet bordeaux. Il n’est pas si loin du compte : 13 °C ont été relevés au laboratoire de chimie, en novembre. Un miroir grossissant des difficultés rencontrées par la France où neuf sur dix chefs d’établissement ont déjà été interpellés au sujet de la température des salles, selon une enquête du Centre national d’étude des systèmes scolaires, récemment citée par le Sénat.
Il y a aussi ces chaises branlantes sur lesquelles les élèves risquent de valdinguer — c’est déjà arrivé — et que les profs détestent. Les collègues qui tombent en arrêt-maladie et ne sont pas toujours remplacés. L’absence d’ascenseur pour les personnes à mobilité réduite. Celle d’une assistante sociale pour écouter les 1 900 élèves. Cet inventaire à la Prévert a été maintes fois transmis par les personnels, dans les courriers adressés à la Région.
Sofia, étudiante en BTS de 18 ans, débute sa quatrième année à Paul-Éluard. Elle raconte les sautes de concentration, les cerveaux engourdis. Et pourtant, « mince, on est là pour apprendre, à la base ». Mais elle se marre, car ce matin, elle aimerait mieux être à l’intérieur. La footballeuse de 18 ans, qui jongle entre ses cours et son job de serveuse chez Quick, est arrivée en retard, « d’une minute ». « Ok, ça m’arrive souvent… Mais ils ferment les grilles direct. Ils abusent. »
Bref, elle a du temps à tuer, alors elle reprend le fil. « Vous savez, nous, on va au lycée et basta. On n’a connu que ça, alors c’est difficile de nous rendre compte que ce n’est pas normal. » En discutant avec une copine, qui a été acceptée au prestigieux lycée parisien Henri IV, elle a quand même réalisé que ce n’était « pas du tout le même délire » de l’autre côté du périphérique. Dans un rapport d’évaluation de l’action de la puissance publique en Seine-Saint-Denis, présenté le 31 mai 2018 à l’Assemblée nationale, le sociologue Benjamin Moignard indiquait que « le moins bien doté des établissements parisiens est mieux doté que le plus doté des établissements » du département. « Heureusement, on a de bons profs, on sent qu’ils font de leur mieux pour compenser », dit Sofia.
« J’ai l’impression de travailler dans une machine à broyer »
« J’éprouve une sorte de honte à participer à ça, à accepter de faire cours dans ces conditions indignes », soupire Mathieu Cohen-Granval, élu du personnel Sud Éducation 93 et professeur de mathématiques. Le trentenaire grille une clope fraîchement roulée. Il ajoute qu’il les trouve « vachement patients », ses élèves. « On nous répète que l’école est un sanctuaire pour eux, mais là, j’ai plutôt l’impression de travailler dans une machine à broyer. »
Et si les choses changeaient ? En mai 2023, des gouttes d’eau ont fait littéralement déborder le lycée. Au retour de vacances de Pâques marquées par des pluies intenses, les cours ont repris sans le pôle vie scolaire, dont le faux plafond s’est effondré ni plusieurs salles condamnées à cause de fuites. Les seaux ont fleuri en plusieurs points de l’établissement, dont le CDI. Des ordinateurs baignaient dans l’eau. Les personnels ont alors exercé leur droit de retrait pour « danger grave et imminent ». Les images sont devenues virales.
Quelques jours plus tard, le conseiller régional (LR) d’Île-de-France, Geoffrey Carvalhinho, se présentait devant les caméras de France 3 : « Il ne faut pas prendre un petit problème ponctuel, où il y a un petit buzz sur les réseaux sociaux, pour une généralité, parce que ce lycée, il vit bien depuis de nombreuses années. »
Sa sortie est devenue une blague récurrente dans l’écosystème du lycée qui, outre le délabrement des bâtiments, venait de vivre plusieurs actes d’intrusion et de violences, la réforme des lycées, la pandémie liée au Covid-19 ou encore une numérisation à marche forcée. L’élu, contacté par Reporterre, « maintient » son propos, qu’il justifie grâce « aux bons résultats scolaires des lycéens, à l’excellence des équipes pédagogiques, à l’investissement des agents régionaux et à toutes les bonnes initiatives quotidiennes ». Il tacle aussi « le bilan calamiteux de la précédente majorité de gauche », qui a légué « une situation délicate ». Selon Valérie Pécresse, quand elle a été élue à la tête de la région Île-de-France, un établissement sur trois était vétuste.
Des travaux… mais pas avant 2025
Cette inondation était un mal nécessaire pour Pharel, 17 ans : « À partir de là, ils ont arrêté de mettre la poussière sous le tapis, et ils ont compris qu’il fallait sortir les billets. » Il mime une liasse en frottant son pouce contre son index et son majeur. La Région a en effet promis, puis validé en novembre 2023, le déblocage de 40 millions d’euros pour la rénovation thermique de Paul-Éluard. « Elle figure parmi nos opérations d’envergure prioritaires », a indiqué le conseil régional à Reporterre.
Les travaux ne pourront pas démarrer avant 2025. Le calendrier sera défini après les études préalables au lancement des travaux, confiées à la société publique Île-de-France Construction Durable. Celui-ci sera « phasé, pour limiter les nuisances du chantier sur l’organisation des emplois du temps et, en cela, garantir la réussite des élèves », précise la Région.
Autant dire que ce projet ne sonne pas encore le glagla des hivers trop froids à Paul-Éluard. En attendant, la Région pose des rustines sur le bâtiment qui continue de vieillir. Des radiateurs ont été remplacés début novembre, assure-t-elle, et des fenêtres devraient être remplacées « dans les meilleurs délais ». Mathieu Cohen-Granval, lui, redoute quand même la rentrée de janvier : « Le temps qu’on rallume le chauffage et que le lycée se réchauffe, ça risque de piquer. »