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ReportagePollutions

« Chasseurs de méthane », ils cartographient cette gigantesque menace invisible à l’œil nu

Théophile Humann-Guilleminot a visité plus de 700 sites en Europe à l’aide de sa caméra infrarouge pour détecter les fuites de méthane normalement invisibles à l’œil nu.

Sources majeures d’émissions de gaz à effet de serre, les fuites des installations gazières sont largement ignorées. Pour alerter les pouvoirs publics, deux ONG s’attèlent à les cartographier.

Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône), reportage

L’appareil ronronnant, perché sur un trépied, ressemble à un vieux caméscope. Il constitue pourtant un bijou de technologie et une arme irremplaçable pour traquer une gigantesque menace, invisible à l’œil nu : les fuites de gaz, par milliers, s’échappant des installations partout dans le monde, comme autant de bombes à retardement pour le climat et la santé humaine.

C’est avec cet appareil infrarouge capable de faire apparaître du gaz dans l’air que Théophile Humann-Guilleminot, « chasseur de méthane » et responsable de l’ONG Clean Air Task Force, scrute les pipelines quadrillant la France et les terminaux gaziers des ports, aux côtés d’Anna-Lena Rebaud, spécialiste du gaz au sein des Amis de la Terre, pour comptabiliser et cartographier les fuites accidentelles ou volontaires.

Leur tournée de dix jours s’est achevée le 30 avril et si les résultats détaillés seront communiqués le 27 mai, le premier constat est préoccupant : « Nous avons découvert des fuites sur 20 des 25 sites de NaTran [le gestionnaire des pipelines qui font circuler le gaz en France] visités, résume Théophile Humann-Guilleminot. Il y a beaucoup de petites fuites, certaines assez grosses, et la plupart semblent heureusement avoir été repérées par les entreprises gestionnaires. »

Un panache qui serait visible à des centaines de mètres

Sur le site pétrolier de Fos-sur-Mer, le 24 avril, l’odeur de gaz et d’hydrocarbure imprègne l’atmosphère et les tuyaux font des circonvolutions de part et d’autre de la route. Théophile Humann-Guilleminot a repéré un enchevêtrement de tuyaux qui sert à brancher une raffinerie sur le gazoduc tout proche.

Il s’installe devant et scanne d’un regard l’installation, à la recherche d’une valve, d’une soupape de sécurité, d’une marque de rouille ou tout autre maillon faible, souvent source de fuites dans ce type de tuyauterie où transite du gaz sous haute pression. Sa caméra de détection optique confirme immédiatement son intuition : « Ce sont plusieurs dizaines de grammes par heure qui s’échappent ici », constate-t-il.

Le méthane a une durée de vie dans l’atmosphère plus courte que le CO2. «  Si nous arrivons à minimiser les émissions de méthane, on peut agir très rapidement à court terme sur le changement climatique  », plaide Anna-Lena Rebaud, spécialiste gaz au sein des Amis de la Terre. © Estelle Pereira / Reporterre

Le même cérémonial se répète à une dizaine de kilomètres de là, sur une des nombreuses petites stations qui surgissent de terre le long des gazoducs enterrés. Le duo a repéré une soupape de sécurité, entrouverte pour une raison inconnue, d’où la caméra infrarouge fait apparaître un panache de plusieurs mètres de large, totalement invisible à l’œil nu. Si ce gaz avait une couleur, le nuage de fumée qu’il représente serait perceptible à des centaines de mètres à la ronde. « Nous avons appelé le numéro d’urgence, mais ils ne se sont pas déplacés et, 24 heures plus tard, la fuite est encore présente », dénonce Théophile Humann-Guilleminot.

Contacté par Reporterre, NaTran affirme que la fuite avait été identifiée avant la tournée des deux ONG et qu’elle représente « de faibles émissions diffuses » sans danger. « Leur traitement est bien prévu conformément au règlement européen » sur le méthane, affirme l’entreprise.

« Les gestionnaires de ces sites repèrent les fuites tout aussi facilement que nous, dit Anna-Lena Rebaud, des Amis de la Terre. Mais les lourdeurs dans leur chaîne de commandement ne leur permettent pas de réagir vite. Il faut que la culture d’entreprise évolue pour aller vers une minimisation des fuites. »

80 fois plus réchauffant que le CO2

Ces découvertes ne sont pas une surprise pour les deux observateurs. Les fuites accidentelles de méthane (CH4) sont un problème très répandu, sur toutes les installations gazières, pétrolières et les mines de charbon du monde. Elles s’ajoutent aux opérations volontaires de « délestage », opérées par les compagnies de gaz pour réguler la pression dans leurs tuyaux, ou de la pratique du « torchage », qui consiste à brûler du gaz non valorisé pour s’en débarrasser, sur les sites de production de pétrole.

Chaque année, ce sont 200 milliards de m³ de méthane qui s’échappent ainsi de tous les maillons de la chaîne d’approvisionnement, soit 33 % des émissions de méthane d’origine humaine. À cela s’ajoute notamment le méthane émis par les flatulences des vaches et autres herbivores ruminants (30 %) et par la décomposition des déchets organiques dans les décharges (18 %).

Théophile Humann-Guilleminot, responsable de la surveillance des émissions de gaz au sein de l’ONG Clean Air Task Force, et Anna-Lena Rebaud, spécialiste gaz des Amis de la Terre. © Estelle Pereira / Reporterre

Or, ce gaz persiste pendant dix à douze ans dans l’atmosphère et il a un pouvoir de réchauffement 80 fois plus important pour le climat que le CO2. Résultat, le méthane est responsable à lui seul du tiers du réchauffement climatique déjà constaté à l’échelle planétaire.

L’Agence internationale de l’énergie a calculé qu’une réduction rapide des émissions de méthane du secteur énergétique permettrait d’éviter jusqu’à 0,1 °C de réchauffement d’ici au milieu du siècle : un effet plus important que si nous retirions immédiatement toutes les voitures et les camions de la route.

300 millions de m3 de gaz gâchés

Les petites fuites traquées par Théophile Humann-Guilleminot et Anna-Lena Rebaud, puisqu’elles sont très nombreuses, constituent un énorme gâchis et une pollution considérable, sans parler des risques pour la santé des populations habitant les zones limitrophes et du risque d’explosion.

« On estime qu’environ 1 % du gaz s’échappe en France, cela peut paraître faible, mais l’impact est considérable », dit Anna-Lena Rebaud. 300 millions de m3 de gaz sont ainsi gâchés, « c’est l’équivalent de la consommation en gaz, pour se chauffer ou cuisiner, de 200 000 à 250 000 personnes », dit Théophile Humann-Guilleminot.

L’urgence est aussi à juguler les énormes fuites, qui s’échappent d’une poignée de sites dans les pays producteurs. L’ONG Open Carbon Watch scrute par satellite et cartographie méticuleusement les fuites les plus importantes dans le monde entier.

Carbone Mapper détecte et modélise les importantes fuites de méthane à l’aide d’un satellite. Ici sur le terminal méthanier de Fos-Tonkin, le 16 octobre 2025. © Estelle Pereira / Reporterre

En France, elle a notamment repéré, en octobre 2025, une énorme fuite sur le terminal méthanier de Fos-Tonkin, l’un des quatre ports d’entrée des bateaux transportant du gaz liquéfié (GNL). Durant vingt-quatre jours, le site rejetait 41 kg de méthane par heure dans l’atmosphère, soit l’équivalent de 3,3 tonnes de CO2 rejetées. C’est ce qu’émet une voiture thermique en parcourant 30 000 km [1].

L’Organisation des Nations unies (ONU) utilise également 30 satellites pour détecter les plus grosses émanations de méthane, visibles depuis l’espace. Le 23 avril, l’institution publiait une liste des 50 plus gros émetteurs de la planète, dont 10 se situent au Turkménistan sur des sites d’hydrocarbures. Un seul site de production de gaz a émis, en 2025, près de 90 000 tonnes de méthane, soit l’équivalent de l’empreinte carbone de 850 000 Français.

Une règlementation exigeante...

Le phénomène a longtemps été ignoré. « Il y a cinq ans, quand j’ai commencé à chasser les fuites, l’Union européenne (UE) nous disait qu’il n’y avait aucun problème sur son sol, rapporte Théophile Humann-Guilleminot. Alors, avec notre caméra, on montre à tout le monde que ces émissions existent. »

Les choses, heureusement, commencent à changer. En 2024, l’UE a mis en œuvre une réglementation unique au monde et plutôt exigeante pour les industriels. « Une avancée majeure a été d’interdire les brûlages systématiques et les délestages volontaires de routine, explique Anna-Lena Rebaud, mais il faut maintenant nous assurer que cette loi soit appliquée. »

« L’Union européenne nous disait qu’il n’y avait aucun problème sur son sol »

D’où le besoin pour ces observateurs d’organiser cette revue des installations, dont le premier bilan reste mitigé : « Nous avons l’impression que les choses changent dans le bon sens, que les fuites sont mieux identifiées qu’avant. Mais elles sont encore nombreuses et les interventions sont trop tardives », dit Anna-Lena Rebaud, qui ne voit pas à long terme d’autre issue qu’une sortie complète du gaz pour résoudre ce problème.

Dans ses réponses aux questions de Reporterre (lire en détail), NaTran affirme qu’une enveloppe de 80 millions d’euros sera dédiée à la réduction des émissions de méthane en 2026 et 2027, « soit environ le double des engagements de l’année 2024 ». Le nombre de « campagnes de détection » a été multiplié par trois, ce qui a déjà permis, toujours selon l’entreprise, de « diviser par cinq le volume annuel des émissions de méthane entre 2016 et 2024 ».

L’entreprise comptabilise néanmoins 1,7 million de m3 de gaz échappé de ses 32 600 km de réseaux et 10 000 installations de surface, en 2024. Soit 1 170 tonnes de méthane représentant « 0,05 % de l’inventaire national des émissions de méthane publiées par le Citepa ». L’entreprise affirme que « les émissions diffuses de méthane constatées par NaTran ne représentent aucun danger pour les riverains et les salariés ».

Sur ce site de Fos-sur-Mer faisant partie du réseau national de transport de gaz, cinq sources d’émissions ont été détectées par l’ONG Clean Air Task Force : un délestage volontaire et quatre fuites, dont l’une a fait l’objet d’un signalement au gestionnaire NaTran pour sa dangerosité. © Estelle Pereira / Reporterre

...attaquée par les lobbies

De son côté, l’État français n’a pas respecté l’obligation, comprise dans le nouveau règlement européen, de publier, en février 2026, les résultats des relevés de fuites que les industriels sont obligés de lui fournir, regrette également l’ONG.

Ces dernières semaines, les compagnies gazières ont considérablement intensifié leur lobbying, relayé par plusieurs États européens [2] et quelques eurodéputés de droite, pour tenter d’affaiblir la réglementation sur les fuites. Ils assurent notamment que l’obligation des industriels de déclarer les fuites qu’ils observent et la menace de sanctions de la part de l’UE, les incitent à se tourner vers d’autres pays moins exigeants. Un risque selon eux accentué par la crise énergétique précipitée par le blocage du détroit d’Ormuz, qui crée des tensions d’approvisionnement.

Les fuites constituent pourtant un énorme gâchis, aussi dommageable pour le climat que coûteux pour ces compagnies. Cet argument pécuniaire est martelé par l’Agence internationale de l’énergie, dans l’espoir qu’ils trouvent plus d’attention auprès des géants des hydrocarbures que les enjeux liés à la santé ou au climat.

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