« Furieux d’être associés à cet événement », des vignerons se lèvent contre le Canon français
De jeunes hommes lors d'un événement du Canon français, le 8 mai 2026 à Montélimar (Drôme). - © Alex Martin / AFP
De jeunes hommes lors d'un événement du Canon français, le 8 mai 2026 à Montélimar (Drôme). - © Alex Martin / AFP
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Pour fêter son anniversaire, un vignoble de Dordogne a fait appel au Canon français, organisateur de banquets financés en partie par le milliardaire Pierre-Édouard Stérin. L’entreprise a délocalisé les festivités, mais la mobilisation ne faiblit pas.
Bergerac (Dordogne), reportage
« Le vigneron n’aime pas le conflit », aime-t-il rappeler. Olivier Candon respecte l’adage et ne cherche pas la guerre. Mais aujourd’hui, il est en colère. « Ça rend furieux, en tant que vigneron, d’être associé à un événement lié à l’extrême droite. » Depuis quelques semaines, les coteaux paisibles du bergeracois sont secoués par une polémique : pour fêter ses 80 ans, en octobre, l’AOC Pécharmant a choisi de faire appel au Canon français, organisateur de banquets franchouillards dont l’un des actionnaires est le milliardaire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin. Dans le vignoble, la décision provoque le malaise.
Vigneron depuis douze ans, installé au nord de Bergerac (Dordogne), Olivier produit du vin en biologique et biodynamie sous l’IGP Vins de pays. S’il ne produit pas de Pécharmant, l’une des 13 appellations du vin de Bergerac, il craint d’être associé aux idées identitaires associées aux banquets du Canon français, lors desquels des saluts nazis ont été observés. « On est tous vignerons du Périgord et on a les mêmes valeurs avec Pécharmant : le terroir, le travail, la fête et le bon vin. Ce qui me gêne, c’est que le Canon français puisse s’approprier ça. »
Olivier Candon avait déjà entendu parler des banquets dans la presse, bien avant que le Canon ne lorgne sur le vignoble. Il craint que le lien fait entre l’AOC et le Canon français ne sème la zizanie parmi les vignerons. « C’est dommage, car on s’entend tous bien ici. Ça risque de diviser », déplore-t-il.
« Le RN se sert du vin pour le côté franchouillard »
Comme d’autres, il s’agace surtout d’un accaparement du « terroir » et de la ruralité par l’extrême droite : « Le RN se sert du vin pour le côté franchouillard, mais ils n’y connaissent rien, ils n’ont aucune culture du vin. Ils disent défendre le terroir mais votent toutes les lois pour l’agriculture intensive et contre les paysans. »
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Dans le bergeracois, Olivier Candon n’a pas été le seul à s’indigner de la venue du Canon français : quelques jours après l’annonce par l’AOC en mai, une pétition a recueilli plus de 1 000 signatures en deux semaines. Le 9 juin, l’Étincelle, la salle de spectacle qui devait initialement accueillir l’événement, a été la cible de collages aux formules bien senties : « Être raciste, c’est pas canon », ou encore « Le canon, c’est pas notre calibre ».
Un banquet alternatif en préparation
Au fil des jours, d’autres vignerons sont sortis du bois. Dans son chai, entre les amphores où il fait vieillir son vin, Vincent Alexis expose calmement sa position et sa vision du métier. D’ordinaire, lui aussi est plutôt du genre taiseux, mais a choisi de parler pour défendre son terroir et ses valeurs. « Je me sens concerné, et je n’ai pas envie d’être associé à ces idées. Si on ne fait rien, ça veut dire qu’on cautionne. » Cette terre, c’est toute sa vie : Vincent est né et a grandi ici. Dernier de huit générations de vignerons, il est le plus gros producteur de vin nature du bergeracois et possède des parcelles en Pécharmant.
L’appellation n’a pas informé Vincent, pourtant membre de l’AOC, de la venue du Canon. Quand il l’a appris sur les réseaux sociaux, le vigneron connaissait le concept, mais pas ceux qui se cachaient derrière. C’est en voyant la polémique enfler qu’il a commencé à se renseigner. « Les valeurs que ça représente ne sont pas du tout les nôtres. Pour nous, le vin, c’est la fête, le partage et la convivialité, sans ségrégation », défend le vigneron.
« On veut montrer que tout le monde ici n’est pas d’accord avec ce qu’il se passe »
Alors, plutôt que de partir en guerre contre le Canon et ceux qui s’y rendent, Vincent et Olivier ont eu une idée : proposer une alternative le même soir. « On voudrait créer quelque chose de sympa, vraiment festif, avec de bonnes valeurs. Un banquet indépendant, libre et périgourdin, détaille Vincent Alexis. Surtout, on veut montrer que tout le monde ici n’est pas d’accord avec ce qu’il se passe. »
Depuis quelques jours, ils sont à pied d’œuvre pour rassembler traiteurs, vignerons et musiciens et organiser « leur » banquet. « L’idée est aussi de faire travailler des producteurs locaux, le rejoint Olivier Candon. Sous-traiter un événement comme ça à une boîte qui n’est pas du coin, ça n’a pas de sens. En Périgord, la fête, on sait faire ! »
Un choix « technique et financier »
Alors que la grogne monte, une question revient : comment en est-on arrivé là ? Tout serait parti de l’ex-président de l’AOC Pécharmant, Didier Roches, qui vient de quitter son poste. Au journal Sud Ouest, il a affirmé avoir lui-même contacté le Canon, y voyant une solution « clé en main », mais a dit ignorer les polémiques liées aux banquets. « L’AOC nous a demandé de venir », confirme Pierre-Alexandre de Boisse, cofondateur du Canon français. Interrogé par Reporterre, il se dit « choqué que l’on puisse boycotter une entreprise sous prétexte qu’on n’aime pas son actionnaire ».
Depuis la fin d’année 2025, le concept est pourtant passé sous le giron de Pierre-Édouard Stérin : le milliardaire est devenu l’un des trois actionnaires du Canon français — les deux autres étant ses cofondateurs — via son fonds d’investissement Odyssée Impact. Derrière des fêtes qui sentent bon le vin rouge et la viande grillée, ses opposants voient le Canon comme un maillon du projet Périclès : d’après une enquête de L’Humanité, Stérin prévoit d’injecter 150 millions d’euros dans des groupes de réflexion conservateurs afin de diffuser les « valeurs clés » de l’extrême droite, et transformer l’essai dans les urnes.
Chez les élus de Bergerac, le choix du Canon a fait grimacer : lors du dernier conseil de la communauté d’agglomération, à la mi-mai, le maire, Fabien Ruet (PS), affirmait ne pas avoir le pouvoir d’interdire l’événement, dont l’idéologie « n’est pas la [sienne] ». Les sections locales de La France insoumise, du Parti communiste et des Écologistes n’ont pas tardé à dégainer contre le Canon. « On connaît les intentions politiques, et on n’en veut pas ici, même s’il ne faut pas stigmatiser tous les participants à ces banquets », réagit Mathilde Bache, coresponsable des écologistes de Bergerac et Dordogne Sud, auprès de Reporterre.
De son côté, l’interprofession des vins de Bergerac et Duras, dont dépend l’AOC Pécharmant, n’a pas souhaité répondre à nos questions, renvoyant vers un communiqué dans lequel l’AOC évoque « un choix purement technique et financier », et maintient sa décision de faire appel au Canon français.
Déménagement à Périgueux
Face à la fronde, le Canon français a fini par renoncer à Bergerac, mais pas à la Dordogne : le 23 juin, l’entreprise a annoncé sur son compte X sa décision de changer de ville « à la suite d’une succession de mesquineries et d’attitudes hostiles à notre égard de la part de la mairie de Bergerac », qui n’est pourtant pas décisionnaire. « Je ne comprends pas l’attaque, la menace, la censure, réagit Pierre-Alexandre de Boisse. On n’a pas envie de travailler avec des gens qui nous insultent. » Le patron assure que le Canon français « n’a pas de projet politique » et que les idées de Pierre-Édouard Stérin ne viennent « en aucun cas entacher et influer sur les banquets ».
Exit Bergerac, donc, et bonjour Périgueux. « La mairie nous a contactés, et l’ambiance est meilleure là-bas », se réjouit Pierre-Alexandre de Boisse, si bien que le Canon organisera non pas un, mais deux banquets, les 24 et 25 octobre. « Peut-être même un troisième, vu l’engouement », confie le cofondateur. Contacté, le maire de Périgueux, Michel Cadet (Horizons), n’a pas souhaité répondre aux questions de Reporterre.
Le déménagement a donc été motivé par des questions politiques, mais peut-être aussi économiques : « Le Canon a eu une telle demande de participation qu’ils auraient souhaité doubler, voire tripler les banquets, et il m’était impossible d’augmenter le nombre de dates », explique à Reporterre Cédric Dumas, directeur de l’Étincelle, qui devait accueillir le banquet initial à Bergerac. Il se dit d’ailleurs « surpris » par la vitesse de remplissage du banquet et par la liste d’attente de près de 1 500 personnes, malgré un tarif d’entrée à 80 euros. « En quelques semaines, on avait tout vendu. »
« Ils ne peuvent plus dire “on ne savait pas” »
Chez les vignerons, la délocalisation un peu plus au nord ne change rien. « Ça ne fait que déplacer le problème, réagit Olivier Candon. Ça reste l’anniversaire du Pécharmant, et ça reste la Dordogne. Notre colère est toujours là. »
Au-delà des vignerons, l’ombre du Canon a aussi impulsé un mouvement à Bergerac : ces derniers jours, un tout jeune collectif Périgord sans canon a vu le jour, rassemblant des citoyens décidés à se mobiliser autour de valeurs communes. « Notre but est de réussir à faire comprendre ce qui est en jeu, qui est Stérin, et ce qu’est son projet », explique Camille [1], au nom de Périgord sans canon.
Pour le collectif, la délocalisation n’a rien d’une victoire : « Périgueux, c’est ailleurs et ici à la fois. La lutte est loin d’être terminée. Maintenir le banquet, c’est même un aveu de la part de Pécharmant : ils ne peuvent plus dire “on ne savait pas qui était derrière le Canon français”. »
Tracts, affiches, présence sur les marchés gourmands et les festivals de l’été : le collectif maintient son programme, mais élargit sa zone : « On va continuer à faire pression sur Pécharmant le temps qu’il faudra. À Bergerac ou ailleurs. »