Futés et curieux : à la rencontre des ratons laveurs
Habiles et intelligents, les ratons laveurs sont des as pour ouvrir les poubelles qu'ils trouvent en ville. - © Théo Bellemare / Reporterre
Habiles et intelligents, les ratons laveurs sont des as pour ouvrir les poubelles qu'ils trouvent en ville. - © Théo Bellemare / Reporterre
Durée de lecture : 7 minutes
Un sanctuaire pour les ratons laveurs : au Québec, le refuge de Marie-Claude Poirier accueille petits abandonnés et grands blessés. Habiles et curieux, ces dévaliseurs de poubelles voient leur territoire s’étendre vers le nord.
Saint-Blaise-sur-Richelieu (Québec), reportage
Marie-Claude Poirier doit passer plusieurs portes avant de retrouver ses ratons laveurs dans leur enclos. Chacune a un système de fermeture différent car les petits malins arrivent à chaque fois à comprendre comment réussir à filer. Pour l’instant, ils n’ont pas encore saisi qu’il fallait tirer la petite ficelle qui soulève le dernier loquet. « Pour le moment ! » dit la propriétaire, dynamique en diable, malgré le froid qui transperce les os. Le thermomètre affiche - 13 °C.
Le jeune Léo, pelage d’hiver majestueux et œil curieux, ne nous attendait pas, et n’est vraiment pas fan de l’appareil photo. D’un léger feulement, suivi d’un vrai souffle, il nous rappelle qu’il est ici chez lui, à l’Arche de Zoé. Ti-Nours, aux pattes brûlées par le froid, Dada, et son œil manquant, ou Bobby, qui fait de l’épilepsie, ont tous trouvé une oasis chez Marie-Claude, qui a dit adieu à sa vie de dessinatrice de mode à Montréal pour ouvrir ce sanctuaire au début de la pandémie de Covid-19.
« Ferme tes poches, ils adorent fouiller dedans », prévient-elle. Cette fois-ci, la quinzaine de ratons laveurs du refuge laissent les manteaux tranquilles, mais Marie-Claude se fait souvent chiper des dollars qu’elle laisse traîner. « Ils me font les poches en catimini ! On les appelle ratons laveurs parce qu’ils grattent leur nourriture avant de la manger, mais en fait, c’est surtout qu’ils veulent tout toucher tout le temps, ils sont super tactiles. »
« C’est nos petits singes à nous »
Raccoon, son petit nom anglais, vient de l’algonquin arakun, celui qui gratte. Le moins farouche des locataires de Marie-Claude vient d’ailleurs coller ses doigts dans sa manche : « Il vient me prendre un peu de chaleur. »
« Au Québec, on n’a pas de singes, alors, c’est nos petits singes à nous. L’autre jour, je ramassais la paille dans un seau pour en mettre à terre, et un raton a appris à m’imiter, il faisait la même chose ! » raconte Michelle, qui vient d’être embauchée au refuge après un diplôme en soins animaliers conçu pour les étudiants autistes. « Les ratons laveurs sont surprenants. Ils s’en fichent de la manière dont tu te comportes. Ils t’aiment comme tu es. »
Au départ, Marie-Claude ne pensait pas récupérer beaucoup de ratons laveurs. Mais depuis deux ans, son sanctuaire déborde. « Tout le monde m’en ramène. Des agents de la faune du Québec, la société pour la prévention de la cruauté envers les animaux, des gens qui les retrouvent blessés près d’une route, des exterminateurs [qui proposent des services d’élimination des « nuisibles »] qui les délogent des greniers. On en a de plus en plus ici, et ça me fendrait le cœur de leur dire non, il n’y a plus de place. »
Elle regrette d’ailleurs que des citadins aient le réflexe d’appeler les exterminateurs, quand ils en découvrent dans leurs combles. « Les mères accouchent près des maisons et vont ensuite souvent loger dans les greniers. Mais les ratons ne souhaitent pas rester chez nous. Les mères cherchent le plus souvent un abri, le temps que les petits se renforcent un peu, passent l’hiver, puis s’en vont. »
« Je dois donner des biberons toutes les deux heures »
Lorsque Marie-Claude récupère des bébés abandonnés, au printemps, elle n’a plus le temps de souffler. « Je dois donner des biberons toutes les deux heures. Je prends juste une petite pause entre 4 h et 8 h du matin, puis je m’y remets ! C’est fatiguant, mais c’est un émerveillement. Si quelqu’un n’avait pas pris la peine de les amener au refuge, les animaux que tu vois ici seraient morts, alors je me donne à fond. »
Au Canada, il n’existe pas de recensement national de la population de ratons laveurs. Mais des villes font des estimations. Toronto, parfois appelée la capitale mondiale du raton laveur (ils y seraient entre 10 000 et 50 000), en compterait 100 par kilomètre carré dans leurs quartiers préférés, d’après le gouvernement ontarien, contre quatre à douze sur une même surface dans les régions rurales.
Petit à petit, leur aire géographique s’étend : ils sont davantage signalés dans des coins plus nordiques, où ils ne risquaient pas leurs pattes par le passé. Shelley Alexander, professeure de géographie et spécialiste des canidés à l’Université de Calgary, en Alberta, dit qu’il y a vingt ans, il n’y en n’avait pas dans sa ville, mais que les signalements bondissent depuis plus d’une décennie. « Ils ont un régime alimentaire très varié, s’adaptent et vivent facilement en ville, où les déchets sont mal traités, et où il y a beaucoup d’autres attraits — arbres fruitiers, nourriture pour animaux. »
Leur intelligence est aussi un sacré atout pour se fondre dans de nouveaux territoires, explique Dominique Berteaux, de la chaire de recherche du Canada en biodiversité nordique, à l’Université du Québec, à Rimouski. « Je n’en voyais que très peu autour de chez moi. Maintenant, c’est de moins en moins rare. C’est très raisonnable de penser que le réchauffement les pousse par ici. Ils sont malins, apprennent vite. Ils n’ont pas peur dans les villes, ils aiment les nouvelles choses. »
Poussée d’Archimède
Une étude en cours menée à Vancouver montre, par exemple, que les ratons laveurs sont capables de comprendre comment utiliser la poussée d’Archimède pour faire monter le niveau de l’eau dans un pichet et ainsi parvenir à en boire. Rien que ça !
En colonisant d’autres écosystèmes, ils peuvent cependant semer la pagaille. « Avec le réchauffement climatique, l’agrandissement de leur milieu de vie va avoir des conséquences sur les autres espèces, et les végétaux, c’est certain », affirme Dominique Berteaux. Comme les ratons laveurs mangent de tout, ils concurrencent le régime des espèces indigènes, et peuvent menacer des écosystèmes fragiles, comme la forêt boréale. De plus, l’espèce, sans prédateur naturel en ville, peut rapidement transmettre la rage, ou la maladie de Carré — qui attaque notamment le système neurologique — aux animaux domestiques.
Avec 70 % de la population humaine mondiale qui vivra dans les aires urbaines en 2050, de plus en plus de gens croiseront des ratons laveurs, devenus des citadins convaincus. À Toronto, la ville a dépensé plus de 30 millions de dollars pour des nouvelles poubelles censées résister à l’animal, afin de lui couper les vivres, mais il a compris comment les ouvrir. Toujours un coup d’avance. Des chercheurs insistent donc sur l’importance de développer une coexistence pacifique avec eux. Sans pour autant croire que ce ne sont que de grosses peluches.
Marie-Claude Poirier n’oublie d’ailleurs jamais qu’ils sont des prédateurs, et leurs réflexes innés ne sont jamais loin. Ses cuisses sont marquées par de multiples morsures. L’année passée, une crise de jalousie d’un raton laveur ado l’a aussi prise par surprise. « J’en flattais un, quand un autre m’a sauté sur l’arrière de la tête. Il m’a arraché une touffe de cheveux et j’ai eu des points de suture. Lorsqu’ils approchent d’un an, leurs hormones sont dans le tapis [au sommet] et parfois, ça chauffe. Mais je me suis dit que cette agressivité, même si elle m’avait fait peur, était positive. Ça voulait dire qu’il était prêt à être relâché. »
Retour à la nature
Le séjour au refuge ne doit pas s’éterniser. Pour les bébés, il s’étale généralement entre un an et dix-huit mois. Ils sont ensuite relâchés dans la nature. « Les printemps hâtifs ont un effet sur eux. L’an dernier, il y en a qu’on a pu libérer à la fin de l’été, parce qu’ils étaient déjà assez vieux, assez grands, pour pouvoir être relâchés alors que normalement, il faut attendre un an. »
Parfois, Marie-Claude les relâche près du refuge, entre champs et forêts. Des volontaires lui proposent aussi de les libérer sur leur terrain. Michelle s’apprête d’ailleurs, cet été, à laisser partir ceux dont elle s’occupe en ce moment. « Je sais que ce ne sera pas facile, Chez nous, c’est une belle vie, mais pour eux, c’est pas leur vraie vie ! »