G7, le contre-sommet réussi malgré la pression policière

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26 août 2019 / Chloé Rébillard (Reporterre)

Les dirigeants de l’Allemagne, du Canada, des États-Unis, de la France, de l’Italie, du Japon et du Royaume-Uni se sont réunis du 24 au 26 août, à Biarritz, pour le sommet du G7. Malgré un dispositif policier très imposant, des militants altermondialistes ont organisé des protestations sur la côte basque afin de proposer un contre-modèle.

  • Bayonne (Pyrénées-Atlantiques), correspondance

Dans les rues de Bayonne ce matin du dimanche 25 août, un drôle de ballet se déroule. Des passants, cadres emballés sous les bras, se promènent au milieu d’un dispositif policier important et de journalistes arrivés en nombre. Chacun scrute l’autre attendant la révélation qui doit survenir vers 10 heures, celles de portraits présidentiels décrochés au cours de l’année dans les mairies pour dénoncer l’inaction d’Emmanuel Macron en matière d’écologie. Les emballages de papiers dissimulent les véritables portraits du président de la République et ceux apportés par des participants afin de brouiller les pistes. Claire, 66 ans, venue d’Arcueil, a décoré son cadre avec une photo du portrait présidentiel : « Je suis là pour rappeler qu’Emmanuel Macron n’a rien fait pour l’environnement et aussi pour soutenir les décrocheurs, j’ai une amie qui est décrocheuse de portrait. » Alors que le président français a choisi de mettre les incendies en Amazonie au menu des réunions du G7, les militants de Bizi ! et d’ANV-COP21, organisateurs de cette « marche des portraits » dénoncent « l’hypocrisie » de celui qui se veut « champion de la terre » à l’international. La démarche est symbolique et se veut un pied de nez : faire réapparaître les portraits tant recherchés dans la zone de l’État français la plus sécurisée du moment.

La veille, le samedi 24 août, ce même quartier du petit Bayonne avait été le théâtre d’une manifestation non déclarée d’opposants au sommet. Elle a débouché sur 68 interpellations — dont des observateurs de la Ligue des droits de l’Homme — selon la préfecture des Pyrénées-Atlantiques. Sur les ponts qui permettent d’accéder au quartier historique des luttes politiques locales entouré par les rivières de la Nive et de l’Adour, des grilles anti-émeutes se dressaient et des compagnies de gendarmes fouillaient chaque personne souhaitant franchir les frontières des lieux.

Ce dimanche 25 août, la surveillance policière est toujours là mais allégée, quelques gendarmes stationnant aux alentours du petit Bayonne sans inquiéter les porteurs de tableaux et contrôlant parfois une voiture. La presse a fait le déplacement en nombre, concurrençant presque le nombre de manifestants, estimé à 900 par les organisateurs.

Dès le 21 août, les opposants au sommet du G7 avaient commencé à se rassembler dans les villes d’Hendaye, d’Irun et d’Urrugne autour de conférences et d’ateliers visant à esquisser les contours de cet autre monde, écologique mais aussi égalitaire, féministe et antiraciste qu’ils appellent de leurs vœux. Rassemblement qui s’est terminé par une manifestation avec plus de 15.000 participants dans la ville d’Hendaye le samedi 24 août. Outre ces grands moments, une multitude d’actions se sont déroulées : manifestation de la Zad de Notre-Dame-des-Landes avec sa réplique réduite de l’Ambazada, manifestations depuis le camp des opposants à Urrugne, démonstration devant un MacDonald’s, déversement d’un potager devant une usine Monsanto, ou encore concert nocturne devant un lycée qui logeait des compagnies de CRS. Le dispositif policier et militaire déployé sur le secteur, 13.200 agents selon les chiffres du ministère de l’Intérieur, auxquels il faut ajouter les polices étrangères, basques et espagnoles notamment, a compliqué l’organisation de protestations.

Pour Enaut Arramendi, membre du syndicat basque LAB et porte-parole de la plateforme G7Ez, « nous avons choisi de nous placer sur le terrain de l’affrontement des idées. » Durant les trois jours précédant l’ouverture officielle du sommet, plus d’une centaine de conférences et d’ateliers se sont tenus dans divers lieux d’Hendaye et d’Irun. Sur le port de Caneta, face à la mer, des tentes et des bâches tirées entre les arbres protégeaient du soleil les militants venus assister à la semaine intergalactique de la Zad. Entre des ateliers sur le féminisme ou les langues méprisées, les opposants au G7 se restauraient et échangeaient les idées. À quelques centaines de mètres se tenait l’espace jeunes, accueillant une exposition sur les prisonniers basques et des ateliers. L’endroit a été organisé par le mouvement Oldartu, regroupant des jeunes Basques opposés à la tenue du G7. De l’autre côté de la frontière, dans l’État espagnol, le centre des congrès Ficoba accueillait des conférences autour de thèmes variés. Le slogan « fin du monde, fin du mois, même combat », qui a émergé avec le mouvement des Gilets jaunes, a été retenu comme intitulé d’une conférence réunissant des syndicalistes et des représentants d’associations environnementales. Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, a invité à « mieux identifier les culpabilités des pollueurs. Avec les forêts qui brûlent en Amazonie on a pu voir que la responsabilité du capital et des capitalistes est essentielle alors qu’on cherche à culpabiliser les citoyens lambda. » Quant à Aurélie Trouvé, d’Attac, elle a souligné l’importance de repenser « la dialectique capital/travail de la gauche traditionnelle. Il faut désormais penser la contradiction capital/vivant. »

Rendez-vous est donné en septembre autour des grèves climatiques du 20 au 27 pour poursuivre le dialogue et tenter de mieux articuler la crise sociale et écologique. Pauline Boyer, porte-parole d’Alternatiba, l’a également rappelé à l’issue de la marche des portraits : « Les mesures écologiques vont de pair avec les mesures sociales. »

Le mouvement des Gilets jaunes a contribué à l’émergence de cette prise de conscience de la nécessité d’avancer sur deux jambes, écologie et social. Désormais incontournables, les Gilets jaunes se sont installés un espace dédié sur le camp des opposants à Urrugne où plusieurs milliers de personnes sont venues camper durant la semaine. Au programme, assemblées générales du mouvement, diffusion de films et échanges plus informels autour de la buvette et du lieu de restauration.

Mais le camp des opposants a été le premier lieu où des affrontements avec les forces de l’ordre ont éclaté à la suite du départ d’une manifestation qui avait pour objectif de bloquer l’autoroute A63 dans l’après-midi du vendredi 23. Après une poursuite de plusieurs heures, les policiers sont parvenus à l’orée du camp usant de gaz lacrymogène, de tirs de LBD et semant la panique parmi les personnes venues en famille.

L’ensemble de la côte basque a dû s’adapter à un déploiement de forces inédit. Contrôles routiers et à pied, dispositifs anti-émeutes, etc. ont obligé les habitants et les opposants à vivre dans un Pays basque ultrasécurisé. Dispositif décrié par l’ensemble des opposants comme étant « disproportionné ». Les villes de Biarritz mais aussi de Bayonne et les alentours ont été désertées durant ce week-end du G7. À Bidart, un petit groupe de protestataires a été nassé durant des heures sur un parking de supermarché en compagnie de deux observateurs d’Amnesty International. Le nombre d’interpellations sur l’ensemble des cinq jours n’est pas encore connu et les plateformes ont annulé au dernier moment la tenue de rassemblements sur sept places du Pays basque car « le climat de tension avec les forces de l’ordre est élevé ». Ils considèrent néanmoins l’organisation du contre-sommet comme une « réussite » malgré « les obstacles, la répression policière et la banalisation des interventions militaires ». Dans la manifestation d’Hendaye, le slogan « Alde Hemendik » (« Qu’ils s’en aillent », en basque) — slogan des luttes basques adressé aux policiers — a été repris en chœur par les Basques des deux côtés de la frontière.


UNE ATTEINTE À LA LIBERTÉ DE LA PRESSE

Journaliste indépendante, je couvre les événements du contre-sommet du G7 pour le site d’actualité Reporterre. Le 24 août, peu après 18 heures, je me trouve dans le quartier du grand Bayonne, lorsque j’apprends qu’une manifestation a démarré de l’autre côté de la Nive, dans le quartier du petit Bayonne. Je décide de la rejoindre. Des compagnies de gendarmes sont postées sur les ponts qui font la liaison entre les deux quartiers avec des grilles anti-émeutes. Peu avant 18 h 30, je me présente sur le pont du Génie. Des journalistes passent appareil photo en bandoulière sans contrôle. Mon accréditation est visible accrochée à ma ceinture. Un gendarme m’interpelle : « Madame vous ne pourrez pas passer au bout du pont. » Je réponds : « Je suis journaliste. » Il rétorque que ça n’est pas le souci et que je ne pourrais pas passer puis crie « Ne la laissez pas passer » à l’intention des ses collègues. Au même moment, un homme en tee-shirt bleu avec un appareil photo traverse l’intégralité du pont sans qu’un gendarme ne lui adresse la parole.

Un des gendarmes interpellés par le cri de son collègue (son supérieur ?) se place très près de moi et commence à me dire que je ne passerais pas. Je lui propose de lui montrer ma carte de presse et mes accréditations (je suis accréditée au nom de Reporterre sur le sommet officiel du G7) et l’interpelle sur le fait que des journalistes ont traversé l’ensemble du pont sans encombre. Je lui signifie que c’est une entrave à la liberté de la presse. Le gendarme me menace alors. Je choisis de quitter le pont afin de ne pas mettre en danger mon intégrité physique.


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Source : Chloé Rebillard pour Reporterre

Photos :
. chapô : « marche des portraits » (Alternatiba

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