Gilets jaunes : « Il faut se tenir prêts pour la prochaine étincelle »

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31 octobre 2019 / Lorène Lavocat (Reporterre)

Du 1er au 3 novembre, à Montpellier, les Gilets jaunes tiendront leur quatrième « Assemblée des assemblées ». Après bientôt une année de mobilisations, ils et elles entendent notamment utiliser cet espace d’échanges entre groupes venus de toute la France pour « faire remonter les idées et les besoins de la base ».

Près d’un an après le début de la mobilisation des Gilets jaunes, une partie du mouvement se retrouve, du 1er au 3 novembre à Montpellier (Hérault), pour sa quatrième « Assemblée des assemblées ». Une nouvelle édition qualifiée d’« éminemment politique » par ses organisateurs héraultais : « Il nous incombe que l’Assemblée des assemblées réponde vraiment aux problèmes rencontrés par les Gilets jaunes, dans leurs actions, sur le terrain », précise Christophe, Gilet jaune de Montpellier et membre de l’organisation. Car après des mois de lutte, les questionnements sont légion. Comment retrouver un lien avec la population ? Comment travailler avec les autres mouvements ? Comment s’organiser face à la répression ?

Pour Jean-Jacques [prénom modifié], les précédentes assemblées, « en consacrant énormément d’énergie et de temps à la rédaction d’appels politiques », se sont peu à peu « séparées de la base des militants ». Retour rapide vers le passé : Le 27 janvier, à Sorcy-Saint-Martin, dans la Meuse, près de 75 délégations des Gilets jaunes de toute la France adoptaient un appel « historique » proposant un socle commun de revendications : « L’éradication de la misère sous toutes ses formes, la transformation des institutions, la transition écologique, l’égalité et la prise en compte de toutes et tous quelle que soit sa nationalité. » Début avril, la Maison du peuple de Saint-Nazaire réunissait quelque 800 personnes, et la seconde Assemblée des assemblées accouchait, non sans douleur, d’un texte rouge vif : « Conscients que nous avons à combattre un système global, nous considérons qu’il faudra sortir du capitalisme », indiquait-il. Présent lors des discussions, Christophe décrit aujourd’hui ces débats comme « un coup de force » : « En actant l’anticapitalisme, l’Assemblée des assemblées s’est donné une ligne politique qui, de facto, a éjecté une partie du mouvement qui ne se retrouvait pas forcément dans ce terme, pour de multiples raisons, pense-t-il. En se gauchisant, l’Assemblée n’a plus été représentative des Gilets jaunes. » Un débat qui est ressorti quelques mois plus tard à Montceau-les-Mines. « Les assemblées sont des espaces essentiels pour se retrouver entre nous, nouer des liens, échanger des pratiques, affirme Jean-Jacques, qui a également participé au rassemblement de Saint-Nazaire. Mais les gens sont souvent repartis frustrés de ne pas avoir pu s’exprimer ou d’être restés dans des débats très théoriques. »

« On ne veut pas nier ce qui a été fait, mais on espère casser l’entre-soi »

Les Montpelliérains entendent donc rectifier le tir, comme le souligne Christophe : « Il y a des gens qui attendent de l’Assemblée qu’elle donne une ligne politique structurante au mouvement, mais ce n’est pas notre vision, dit-il. Il ne s’agit pas d’un organe politique, mais d’un espace d’échanges, d’un cadre, au maximum démocratique, permettant de faire remonter les idées et les besoins de la base. » Parmi les demandes récurrentes des ronds-points, celle d’une mise en relation des différents groupes locaux pour se coordonner. « L’Assemblée des assemblées reste une démarche intellectuelle, portée par des gens plutôt militants de longue date, estime Christophe. On ne veut pas nier ce qui a été fait, mais on espère casser l’entre-soi. » Les organisateurs ont ainsi fait des choix radicaux, prenant en compte les retours d’expérience : pas d’appel en texte final, pas de personnes mandatées, des discussions en petit groupe plutôt qu’en plénière…

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Pour prendre des décisions et avancer, chaque groupe local est invité à répondre à cinq questions structurantes pour le mouvement. La première touche à la stratégie, en interrogeant la position des assemblées locales quant à « la diversité des modes d’action sans les opposer (blocages, manifestations déclarées ou non, désobéissance civile, lobbying citoyen, municipalisme, insurrection…) ». Les deux suivantes concernent le fonctionnement même de l’Assemblée des assemblées : peut-elle s’organiser avec des assemblées non locales, par exemple régionales, départementales ? Doit-elle rester un évènement ponctuel de quelques jours ou assurer une continuité tout au long de l’année ? Les derniers points interrogent enfin la légitimité et le champ d’action de cette Assemblée : peut-elle impulser des actions communes avec les autres mouvements sociaux et écologiques ? Peut-elle contribuer à des initiatives de transformation démocratique (référendum d’initiative citoyenne, ateliers constituants) ?

« On souhaite avancer sur l’organisation du 17 novembre [date anniversaire du mouvement], sur nos actions lors des élections municipales, ou sur les outils à monter face à la répression, comme une legal team [équipe juridique] coordonnée à l’échelle nationale, précise Jean-Jacques. On a donc besoin de savoir si l’Assemblée a le feu vert des groupes locaux pour travailler là-dessus. » Entre 400 et 500 personnes sont attendues à Montpellier, dans un lieu encore tenu secret, qui sera occupé, les organisateurs n’ayant pas reçu l’aval des autorités locales pour s’établir dans un bâtiment public.

Tous espèrent que cette quatrième édition pourra accompagner l’évolution du mouvement des Gilets jaunes, « devenu une sorte de sous-marin, de lame de fond qui maintient le gouvernement sous pression », selon Jean-Jacques. « Un maillage s’est opéré, des personnes se sont coordonnées, elles sont sorties de l’isolement, elles ont construit des choses ensemble, des jardins partagés, des maisons du peuple, des listes citoyennes, énumère Christophe. Tout ça ne va pas s’arrêter, les Gilets jaunes ne vont pas disparaître, la soif de démocratie et la révolte contre la précarité sont là, il faut juste se tenir prêt pour la prochaine étincelle. » L’Assemblée des assemblées est, d’après lui, un de ces outils pour « maintenir et renforcer ce réseau ».


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Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Dessin : © Red !/Reporterre

Photos :
. Saint-Nazaire : © Yves Monteil/Reporterre
. Montceau-les-Mines : © Justine Guitton-Boussion/Reporterre



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