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Luttes

Golfs, SUV... Ils ont saboté, ils racontent

Une bassine sabotée en Charente-Maritime, le 6 novembre 2021.

Mégabassines débâchées, pneus dégonflés, golfs rebouchés… Cet été, les activistes ont choisi le sabotage pour se faire entendre. Ils expliquent aujourd’hui leurs actions.

Face à la sécheresse, ils dénoncent l’accaparement de l’eau pour des usages récréatifs, ou pour une agriculture intensive au détriment de la biodiversité. En ville, ils luttent contre des voitures polluantes. Cet été, des activistes du climat ont choisi l’action directe, voire même le sabotage, pour porter leurs revendications. Militants de longue date, la plupart estiment que leur message n’est pas assez audible auprès des politiques. Trois saboteurs expliquent à Reporterre pourquoi ils ont franchi le pas.

• Débâcher des mégabassines

« Nous avons enfilé des gants et masqué nos visages, nous avons pris des pinces et des couteaux et nous avons enlevé la bâche qui recouvrait deux mégabassines du Sud-Vendée », écrivent les saboteurs dans leur communiqué. Dans la nuit du 8 au 9 août, ces « jardiniers, pêcheurs et amoureux des cours d’eau » ont choisi de saboter deux ouvrages situés à moins de 10 kilomètres l’un de l’autre, au nord de la commune de Nalliers et au sud-est de Pouillé, en Vendée. Selon les militants, ces mégabassines alimentent une poignée d’exploitants. « Par cette action, nous ne ciblons pas les agriculteurs, mais bien un système agro-industriel productiviste », explique à Reporterre le collectif. Un système qui accaparerait l’eau pour l’irrigation de grosses exploitations, au détriment des plus petites et de l’environnement.

Ainsi débâchées, les mégabassines deviennent inutilisables. Dans un communiqué, le président de la Coop de l’eau 79, Thierry Boudaud, a estimé qu’en Vendée, comme dans les Deux-Sèvres où avaient eu lieu les premières manifestations, « la construction de ces (réserves de substitution) a été longuement concertée avec l’ensemble des acteurs. Elles sont donc légitimes et légalement autorisées ».

Une bassine avait été endommagée en Charente-Maritime, le 6 novembre 2021. © Corentin Fohlen/Reporterre

Une assertion contestée par le collectif. « Les autorités ont coupé tout dialogue. Aucune concertation ou contre-enquête ne fut mise en place en Vendée. En Charente-Maritime, il a fallu de nombreuses années pour faire reconnaître l’illégalité des mégabassines. Dans les Deux-Sèvres et en Vienne, face au passage en force de la préfecture et des probassines, toutes les organisations paysannes et environnementales se sont retirées des protocoles d’accord », expliquent les saboteurs.

Et d’ajouter : « Le gouvernement s’assoit ostensiblement sur la règle européenne qui édicte les usages prioritaires de l’eau : premièrement l’alimentation humaine ; en second l’environnement, la faune et la flore ; et enfin les usages économiques. Avec les mégabassines c’est exactement l’inverse qui s’applique. » Face à l’urgence climatique et la destruction du vivant, les militants estiment qu’il est nécessaire d’agir. « Nous n’avons pas d’autre choix que d’appliquer nous-mêmes le moratoire. »

• Pneus de SUV dégonflés à Paris

« Attention, votre SUV tue », peut-on lire sur le flyer que l’activiste vient de déposer sur les vitres d’un SUV dont les pneus sont désormais à plat. Depuis un mois, le militant dégonfle ces voitures énergivores aux capacités tout-terrain et à la carrosserie surélevée et volumineuse. Des véhicules qu’il juge inutiles à Paris, « maillée par les transports en commun, où se déplacer à vélo est très facile comparé à d’autres territoires, notamment ruraux », analyse cet activiste qui préfère rester anonyme.

« Dans cette ville, on voit partout ces énormes SUV, des modèles dont le prix peut atteindre plus de 100 000 euros, ne transportant souvent qu’une seule personne. C’est un bon exemple du séparatisme des riches, une minorité qui se déplace dans son salon roulant climatisé, prenant une place démesurée dans cette ville exiguë, et qui n’aura pas à subir les impacts négatifs de son comportement. »

Le militant suit la voie ouverte par le groupe britannique The Tyre Extinguishers, qui opère dans les rues de Londres et a essaimé en Europe : en Italie, en Suède ou encore en Allemagne et jusqu’aux États-Unis.

Avec cette action, l’activiste espère sensibiliser les conducteurs et le grand public à l’aberration écologique de ce type de transport. « Ce mode d’action n’est pas une fin, c’est un moyen, souligne-t-il. On ne sort pas en pleine nuit, courir le risque de se faire tabasser par des propriétaires énervés, ou arrêter par les flics — qui roulent aussi en SUV, au passage —, pour le plaisir de dégonfler. On le fait pour faire cesser l’atonie sur les SUV. Rien ne justifie leur essor, si ce n’est qu’ils permettent aux constructeurs de faire plus de profits en vendant moins de véhicules », insiste le saboteur. Son objectif : que la prise de conscience laisse place au « débat public » et aux « mesures d’interdiction ».

En 2021, les SUV représentaient plus de 45 % des ventes mondiales de voitures. Elles ont augmenté de 10 % entre 2020 et 2021, selon une note récente de l’Agence internationale de l’énergie, ce qui représente 35 millions de SUV en circulation de plus qu’en 2020. Cela a entraîné une augmentation annuelle des émissions de CO2 de 120 millions de tonnes. Si les SUV étaient un pays, ce serait le 6e plus gros émetteur de gaz à effet de serre, alertent les deux experts de l’Agence internationale de l’énergie.

Début juin, une étude menée sur trois villes européennes (Londres, Rome et Florence) a révélé que certains véhicules portaient à eux seuls la responsabilité d’une part importante de la pollution atmosphérique d’une ville. Elle conclut que les politiques de réduction des émissions ciblant les gros pollueurs sont bien plus efficaces que celles limitant la circulation sans distinguer les modèles.

• Golfs endommagés

Autre sujet polémique au cœur de cet été caniculaire : les dérogations autorisant l’arrosage des golfs en pleine sécheresse. Plusieurs opérations ont été menées contre les greens bien verts, notamment par le collectif Ibiza, connu pour ses actions parodiques contre Jean-Michel Blanquer, ancien ministre de l’Éducation. Le 22 août, ses membres se sont introduits sur le golf de Saint-Germain-en-Laye (Yvelines) pour y installer un potager. « Notre but n’est ni de saccager le green ni d’interdire le golf, mais plutôt de poser la question des usages. Nous sommes dans une période où le manque de ressources va s’accentuer. Que fait-on avec des ressources limitées ? » explique Pauline Rapilly Ferniot, porte-parole du mouvement, auprès du Parisien.

Un peu plus tôt dans l’été, le collectif Kirikou s’est introduit sur les golfs de Vieille Toulouse et de Blagnac dans l’agglomération toulousaine pour reboucher les trous à l’aide de ciment et endommager la pelouse. Ses membres, notamment proches d’Extinction Rebellion, réclament « l’arrêt complet de l’arrosage des golfs » et dénoncent un « accaparement de l’eau » pour un usage récréatif au détriment des agriculteurs et de la population locale.
De son côté, la Fédération française de golf a dénoncé des attaques injustes, rappelant que « seuls les greens (essentiels à la survie du parcours) sont arrosés », soit 1 à 2 % de la surface totale du golf.

« S’attaquer à un loisir qui est communément reconnu comme étant un loisir de privilégiés facilite sa médiatisation, souligne auprès de Reporterre Élie [1], la porte-parole du mouvement. Mais cela reste tout aussi problématique d’arroser un terrain de foot, ou de rugby. » Sans oublier que la démarche du collectif s’inscrit sur le long terme. « Cela fait plus de cinquante ans que la lutte écologiste manifeste, écrit des plaidoyers, fait des propositions de loi, crée des partis politiques. Tout cela est essentiel et a permis de faire connaître la lutte. Mais nous pensons qu’il manque une plus grande diversité de tactiques. Plus il y a des propositions d’actions, plus elle en ressortira riche et gagnante. » La militante reconnaît que ces opérations peuvent choquer, mais elle estime que cela pourrait attirer l’attention sur d’autres actions jugées plus modérées, telles que les manifestations ou les plaidoyers des organisations environnementales.

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