« Green Dock, c’est fini » : la recette d’une victoire contre des méga entrepôts
Pour Séverine (à g.), danseuse de la compagnie L'Essoreuse, « nous voulons allier le politique, le sensible et l'artistique. Car l'écologie touche nos corps». Lors de la fête contre Green Dock, le 28 juin 2026. - © Mathieu Génon / Reporterre
Pour Séverine (à g.), danseuse de la compagnie L'Essoreuse, « nous voulons allier le politique, le sensible et l'artistique. Car l'écologie touche nos corps». Lors de la fête contre Green Dock, le 28 juin 2026. - © Mathieu Génon / Reporterre
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Grâce à une alliance entre militants, associatifs et politiques, des collectifs ont réussi à faire reculer le grand projet d’entrepôts Green Dock qui aurait menacé une réserve en Île-de-France. « C’est incroyable d’avoir gagné, c’était David contre Goliath. »
L’Île-Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), reportage
Quelle est la recette pour gagner une lutte écologiste ? Les activistes qui se battaient contre le projet de méga entrepôts Green Dock au nord de Paris ont peut-être trouvé une réponse. Ils ont rassemblé des associations de riverains, des élus locaux, des écologistes, des naturalistes, des syndicalistes, des artistes et des membres des Soulèvements de la Terre. Ils ont lancé des recours juridiques, des pétitions, répondu en masse aux enquêtes publiques, organisé un colloque à l’Assemblée nationale ainsi que des manifestations. Cinq ans plus tard, ils ont remporté une victoire : le projet a été abandonné. En février, le maire de Gennevilliers a refusé le permis de construire au promoteur.
Cette immense plateforme logistique de 92 000 m² (600 m de long sur 30 m de haut) — l’équivalent de deux Stades de France — que souhaitait construire le groupe Goodman France ne verra pas le jour. Une bonne nouvelle pour les espèces vivant dans la zone classée Natura 2000 jouxtant le projet.
Une victoire célébrée le 28 juin dans la ferme florale Lil’Ô, située sur L’Île-Saint-Denis, juste en face du port de Gennevilliers où Green Dock devait être construit.
Parmi la petite cinquantaine de personnes réunies, sourire aux lèvres, les membres de la compagnie de danse féminine L’Essoreuse. Le matin même, elles ont réalisé une performance artistique sur le site du projet d’entrepôt en taguant « Green Dock, c’est fini ».
« C’est incroyable d’avoir gagné, c’était David contre Goliath », raconte Francesca, l’une des membres de la compagnie. « Les luttes victorieuses sont celles où les mobilisations sont multiples, des actions virulentes des Soulèvements aux collectifs de citoyens, renchérit Séverine. En tant que danseuses, nous voulons allier le politique, le sensible et l’artistique. Car l’écologie touche nos corps. La canicule est venue nous le rappeler, cela rend les choses tangibles. »
« Une belle victoire à l’heure où le pays se déchire »
À leurs côtes, Jeanne Comode, une documentariste qui a produit un film baptisé Un petit paradis en Seine-Saint-Denis dédié à la pointe de L’Île-Saint-Denis, située juste en face de feu Green Dock.
En suivant le chemin de halage, aux herbes asséchées par le soleil, elle nous mène jusqu’à la porte qui ferme l’accès à la zone classée Natura 2000. Derrière cette grande porte de fer, un dortoir pour grands cormorans, une espèce protégée. Près de 300 spécimens viennent ici l’hiver profiter des rayons du soleil. Si l’entrepôt avait été construit, il aurait plongé les oiseaux dans l’ombre et ils auraient dû chercher un autre refuge.
« Ici, c’est une zone oubliée, préservée de l’urbanisation comme de l’humain »
Au bord des rives, on s’attarde quelques minutes dans l’espoir d’apercevoir un martin-pêcheur ou une sterne pierregarin, les deux autres espèces protégées du lieu. « Ici, c’est une zone oubliée, préservée de l’urbanisation comme de l’humain, glisse Jeanne Comode. Plus on fait attention au sauvage, plus on se rend compte à quel point on leur fait violence. »
Retour sous la grande tonnelle de la ferme florale Lil’Ô. Claire, militante historique du Collectif préservation des berges de Seine, commence un long discours de remerciement, sous forme d’un inventaire à la Prévert des nombreux collectifs et associations qui ont apporté leur soutien à cette lutte.
Plusieurs élus sont également venus se féliciter de cette victoire, comme Éric Coquerel, député de La France insoumise de la 1re circonscription du département de Seine-Saint-Denis. « Cette mobilisation est politique, car ce sont ce genre de projets qui provoquent nos canicules. Pour avoir toujours plus de conteneurs remplis de produits au coût carbone catastrophique », explique le député qui avait organisé un débat à l’Assemblée nationale au sujet de Green Dock et des méga entrepôts logistiques.
Les élus des communes voisines ont aussi fait le déplacement pour montrer leur union. D’un côté, la municipalité de L’Île-Saint-Denis, menée par une liste écologiste et citoyenne. De l’autre, celle d’Épinay-sur-Seine, dont le maire (non encarté) siège dans le groupe Les Républicains au sein de la Métropole du Grand Paris. « C’est une belle victoire de la démocratie transpartisane à l’heure où le pays se déchire », explique Farid Saïdani, adjoint au maire d’Épinay-sur-Seine. « On a su se retrouver sur un intérêt commun face à Goodman », assure Philippe Monges, adjoint à l’urbanisme de L’Île-Saint-Denis.
Autre alliance importante avec le comité local des Soulèvements de la Terre, appelé Les Soulèvements de la Seine. Il s’est engagé depuis plusieurs années contre Green Dock, notamment en coorganisant une manifestation en mai 2024. C’est grâce à eux que la CGT est entrée dans la lutte. « Les Soulèvements étaient venus sur nos piquets de grève de Geodis, avec des merguez véganes », raconte Onae Laks-Martinez, de la CGT Métallurgie.
De quoi tisser des liens et intégrer les travailleuses et travailleurs de la logistique au combat contre Green Dock. « C’est une horreur de travailler sur ce type de plateformes. On nous parle d’entrepôts modernes, mais nous n’y croyons pas. Cela reste des métiers mal payés où les gens sont exploités », renchérit Linda Chekalil, de la CGT. « Il faut casser ces frontières militantes qui ne bénéficient qu’au capitalisme », explique Serge [*], membre des Soulèvements.
Mais ces alliances restent fragiles, à la merci du temps qui passe. « Tous ces gens ont appris à travailler ensemble. Il faut désormais maintenir les liens, mais ce n’est pas facile, nous avons tous la tête dans le guidon », poursuit Serge. Ce travail de soin devra se doubler d’une veille citoyenne, car si Green Dock est abandonné, Goodman France reste locataire des lieux.