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Agriculture

Grippe aviaire : 16 millions de bêtes abattues, des éleveurs au RSA

En 2021, ces canards élevés en plein air ont été chargés dans le camion des services vétérinaires, puis abattus.

16 millions de volailles ont été abattues à cause de la grippe aviaire. Deux ans seront nécessaires avant un retour à la normale. Nombre d’éleveurs ont déjà « jeté l’éponge ».

Trois semaines sans aucun nouvel élevage touché par la grippe aviaire. Les éleveurs et toute la filière volaille soufflent. Ce mercredi 8 juin, le ministère de l’Agriculture a annoncé que l’ensemble de la France repassait en risque « négligeable ». Canards et poulets qui devaient rester claustrés pour éviter les contacts avec les oiseaux sauvages vont pouvoir ressortir. Seuls les départements de Dordogne, Vendée, Maine-et-Loire et Loire-Atlantique, les plus récemment touchés, devront attendre encore un peu.

Mais le calme est relatif, après une tempête dévastatrice. « Le bilan est cataclysmique », estime Barbara Dufour, spécialiste des maladies contagieuses et professeure à l’école vétérinaire d’Alfort. Pour ce quatrième épisode de grippe aviaire en France, 1 378 foyers en élevages ont été recensés et 16 millions de volailles ont dû être abattues. C’est presque trois fois plus de foyers et plus de quatre fois plus de volailles abattues que lors de la crise de l’hiver 2020-2021 [1], déjà considérée comme catastrophique à l’époque.

Surtout, les Pays de la Loire ont été durement touchés pour la première fois. Or c’est de cette région que proviennent près des trois quarts des canetons. Pour en avoir de nouveaux, il faut élever des reproducteurs, créer de nouvelles lignées pour obtenir des canetons. « Il va falloir minimum quinze mois avant de retrouver une situation normale », indique Marie-Pierre Pé, présidente du Cifog, l’interprofession du foie gras. « On estime une baisse des volumes de production de 50 % cette année. » La production de pintades et dindes est également durement touchée.

« Les producteurs jettent l’éponge »

« Cette crise va se répercuter pendant encore près de deux ans à tous les niveaux de la filière », s’inquiète Sylvie Colas, porte-parole de la Confédération paysanne du Gers. « Entre-temps combien d’éleveurs vont disparaître ? » La Confédération paysanne craint que les petits éleveurs soient les premiers touchés, notamment parce qu’ils ont moins la possibilité d’être soutenus par leur banque en attendant les aides de l’État. Dans les Landes, « on constate que les demandes de RSA par les agriculteurs sont en nette progression, et les ventes de sites avicoles explosent », ajoute Christophe Mesplède, du Mouvement de défense des exploitants familiaux du département. « Les producteurs jettent l’éponge. »

« J’ai abattu le dernier canard aujourd’hui [mardi 7 juin], je n’aurai de nouveaux canetons que fin juillet, si je les ai », explique Jean-François Roudier, secrétaire de la Confédération paysanne de Dordogne. « Je recommencerai à abattre et produire au mois de novembre, au mieux. D’ici là, cela représente 5 000 à 7 000 euros de perte chaque semaine. J’ai deux salariés qui n’ont plus de boulot à partir de la semaine prochaine. »

En 2021, dans les Landes, ces canards élevés en plein air ont été chargés dans le camion des services vétérinaires, puis abattus.

L’État a déjà commencé à verser des aides aux éleveurs. Le ministère de l’Agriculture a fait les comptes mardi 7 juin. Pour indemniser les abattages de volailles, 54 millions d’euros ont été distribués mais en tout les sommes versées pourraient approcher les 190 millions d’euros. Du côté des aides économiques, seul le Nord et le Sud-Ouest, premières zones contaminées, ont commencé à les toucher. 17 millions ont été versés, sur 33 millions prévus pour ces régions. Les accouvoirs, c’est-à-dire les élevages où l’on fait éclore les œufs, ont une aide de 121 millions d’euros qui leur est réservée. Il reste encore des inconnus concernant les aides pour les autres régions, l’aval de la filière, les producteurs d’œufs.

La facture sera salée. « La crise va coûter 1,5 milliard d’euros », estime Sylvie Colas à la Confédération paysanne, soit environ trois fois plus que les autres années. Tout cela « est la preuve de l’inefficacité de la feuille de route de l’an dernier », ajoute son collègue Denis Perreau.

Cette feuille de route prévoyait un ensemble de mesures sanitaires pour justement éviter la catastrophe. Les discussions ont déjà commencé au sein de la profession pour la modifier avant septembre prochain et le possible prochain épisode de grippe aviaire. Une première réunion est prévue au ministère le 15 juin avec les interprofessions de la volaille.

La course aux mesures de biosécurité de plus en plus strictes

En 2021, la Confédération paysanne l’avait signée, « parce qu’on nous avait dit qu’on tiendrait compte de nos propositions, or cela n’a pas été le cas. On s’est fait rouler dans la farine ». Ainsi, il n’y a pas eu de dérogations à la « mise à l’abri » des volailles, le fait de rentrer en bâtiment les volailles élevées en plein air. La claustration a été demandée aux éleveurs dès la mi-octobre. Pourtant, la grippe a sévi plus durement que jamais. « La claustration est inefficace, on ne veut plus en entendre parler », réagit Sylvie Colas. « Sauf sur certaines zones à risque particulier. »

La crainte est celle d’une course aux mesures de biosécurité de plus en plus strictes, demandant de nouveaux investissements aux éleveurs. Respecter ces mesures est plus compliqué pour les petits producteurs en plein air. « Avec ces crises, l’industrie pousse pour imposer de nouvelles règles de biosécurité », dénonce Christophe Mesplède. « Ils veulent faire disparaître le savoir-faire des exploitations en plein air. L’État devrait arbitrer et donner des dérogations aux petits producteurs. »

« L’État devrait donner des dérogations aux petits producteurs »

La Confédération paysanne accuse les pratiques industrielles des grands élevages en bâtiment d’être responsables de la crise. Dans l’élevage de canard, ceux-ci sont spécialisés. Certains élèvent les canetons, d’autres les amènent à l’âge adulte, et enfin un troisième maillon fait le gavage. Ils sont aussi intégrés dans des coopératives qui livrent l’aliment, envoient des équipes d’attrapage des canards pour le transport, et doivent changer la paille deux fois par jour dans leurs grands bâtiments. Tous ces mouvements doivent respecter des normes de biosécurité. « Rien n’a été mis en place pour les rendre plus fiables », dénonce Sylvie Colas. « Quand on pense qu’en pleine crise, des couvoirs contaminés ont continué d’envoyer des canetons dans des zones indemnes… On veut faire de l’argent coûte que coûte au risque de voir tout s’effondrer. »

À l’entrée d’un élevage intensif dans les Landes. © Alain Pitton / Reporterre

Les scientifiques de l’Anses (agence nationale de sécurité sanitaire), eux, n’ont pas encore fait le bilan de cette crise. Barbara Dufour, la présidente du groupe d’experts chargé de se pencher régulièrement sur la grippe aviaire, amorce un début de constat personnel. Elle rappelle que l’introduction du virus passe bien par le contact entre oiseaux sauvages et domestiques. « Les élevages plein air augmentent le risque d’introduction », dit-elle. Tout l’enjeu ensuite est de limiter le foyer à un seul élevage, d’éviter qu’il se propage à d’autres. Là, le contexte est différent en fonction du type d’élevage. « S’il y a beaucoup d’élevages en plein air à proximité, le virus peut se propager de proche en proche. Mais si les élevages sont autarciques [les canards y sont élevés du stade canetons jusqu’à l’abattage] et éloignés, le plein air n’est pas le facteur de risque le plus important. »

Pour les élevages en bâtiment et en filière longue, « il y a beaucoup d’allées et venues qui présentent des risques importants », souligne-t-elle. Il suffit d’une paire de bottes mal désinfectée qui a marché dans un environnement contaminé pour ramener le virus. Et il est d’autant plus probable de rencontrer un environnement contaminé que « le nombre d’animaux est plus important dans un espace restreint — donc notamment en bâtiment — et qu’il y a donc plus de virus produit ». La ventilation propage le virus tout autour du bâtiment. C’est ainsi que la Vendée a été touchée malgré des élevages récents et aux normes. « La claustration a bien été faite, mais la biosécurité autour des élevages infectés n’a sans doute pas été suffisante compte tenu de l’importance de la contamination », ajoute la professeure.

« Il faut déconcentrer, il y a trop d’élevages et trop d’oiseaux dans chaque élevage »

Un critère crucial, cependant, est commun à tous les types d’élevages. « Il y a un risque très important quand il y a une forte densité d’élevages et d’animaux par élevage dans une même zone. Mon point de vue est donc qu’il faut déconcentrer » — donc réduire le nombre d’élevage mais aussi le nombre d’animaux au mètre carré.

C’est un point qu’a commencé à travailler la filière foie gras. Dans les Landes, soixante-dix communes à forte densité d’élevage ont été identifiées : il est prévu que pendant la période critique, autour du 15 décembre au 15 janvier, les éleveurs s’organisent pour qu’il y ait beaucoup moins de volailles dans la zone. Doit-il y avoir moins d’élevages et moins de canards en France ? Le sujet est sensible au ministère de l’Agriculture, qui précise qu’il faut que ce « soit soutenable pour la France. »

« On veut aussi qu’il y ait un travail sur les distances parcourues par les animaux, ajoute Julien Mora, du Mouvement de défense des exploitants familiaux (Modef) des Landes. On va chercher des canards au fin fond du Cantal pour les amener dans l’Aveyron ou le Gers. On demande un zonage pour que les approvisionnements se fassent en local. »

Un autre espoir réside dans le vaccin, qui désormais semble faire consensus. Les expérimentations ont été lancées et le ministère de l’Agriculture a promis les premiers résultats pour « fin 2022 au plus tard ».

En attendant, l’inquiétude pointe déjà pour la saison prochaine. Le système international d’alerte sur la grippe aviaire permet d’évaluer à l’avance le niveau de risque pour la saison à venir. « Cet été, on va être tranquille, puis on verra en août où en est le virus dans le nord de l’Europe », explique Barbara Dufour.

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