Halal et bio sont-ils compatibles ? Enquête

26 mai 2015 / Baptiste Giraud (Reporterre)



Suite à notre reportage sur la boucherie halal et bio des Jumeaux, aux Lilas, nous revenons sur la question de la compatibilité entre l’abattage halal et la certification bio. Où il apparait que le cahier des charges bio ne prévoyant pas le mode d’abattage des animaux, la viande halal peut être bio. Mais derrière le sujet polémique aux relents islamophobes se posent les questions de l’industrialisation de la mise à mort animale et du sens que nous donnons à la vie, humaine comme animale.


Il y a peu, Reporterre consacrait un reportage à la boucherie « Les Jumeaux », où, passionnés, les frères Loumi proposent de la viande halal et en majeure partie bio. Leur démarche est proche de l’artisanat : ils achètent des bêtes à l’unité à des éleveurs certifiés bio, puis les envoient dans des abattoirs pour qu’elles soient mises à mort selon le rituel musulman, dit « halal », et récupèrent alors les carcasses.

Suite à cet article, une question s’est posée : les labels bio et halal (la question est la même pour les labels bio et casher) sont-ils compatibles ? Certes, en ce qui concerne l’élevage et la découpe des carcasses, halal, casher et circuit ordinaire ne diffèrent pas. Mais c’est au stade de l’abattage que se pose le problème.

Les frères Loumi

L’encadrement réglementaire de l’abattage

Depuis 1964, la réglementation générale de l’abattage en France indique que toute bête doit être inconsciente au moment de sa mise à mort, afin de réduire sa souffrance. Plusieurs techniques sont utilisées pour « étourdir » les animaux : l’électronarcose (décharge électrique passant dans le cerveau), le pistolet d’abattage (une tige perfore le cerveau) ou encore l’inhalation de gaz carbonique (plus rare).

De son côté, la réglementation de l’agriculture biologique, définie au niveau européen, stipule que « toute souffrance, y compris la mutilation, est réduite au minimum pendant toute la durée de vie de l’animal, y compris lors de l’abattage » (règlement CE 834/2007).

De leur côté, les notions de « bio » ou de « halal » correspondent à une pluralité de labels s’appuyant chacun sur un cahier des charges ou une réglementation, dont le respect est assuré par un organisme certificateur. Pour ce qui est du bio, il s’agit des labels « AB » (dont Écocert est le principal certificateur), « Nature & Progrès », « Demeter », etc. (voir ici nos explications).

La logique est la même dans le halal : « Il n’y a aucune définition officielle du terme halal en France », expliquait en 2010 Kamel Kabtane, recteur de la grande mosquée de Lyon. Néanmoins, trois organismes seulement (liés aux mosquées de Paris-SFCVH et Evry-ACMIF) sont habilités en France par l’État à accréditer les abatteurs.

Cela signifie que, pour travailler en tant qu’abatteurs dans une chaîne d’abattage rituel, un musulman doit suivre la formation de l’une de ces structures. Il doit également, comme pour l’abattage conventionnel, obtenir un certificat de compétence Bien-être animal, aujourd’hui délivré par l’État et bientôt aussi par les organismes d’accréditation.

La labellisation halal est plurielle, elle aussi

Une fois qu’ils ont reçu cette carte, les abatteurs peuvent travailler dans les abattoirs, en lien avec des organismes de certification. Dans son livre La Bible du Halal (Éditions du Moment), Lotfi Bel Hadj recense pas moins de onze organismes de ce type, pour la plupart des associations (SFCVH, ARGML et ACMIF en font partie).

Au-delà de pratiques communes (prononcer une formule de dédicace à Dieu, trancher l’œsophage, la trachée et les veines jugulaires avec un couteau très affûté), chacun a son propre cahier des charges et quatre critères principaux permettent de les différencier : autorisation de l’étourdissement, de l’abattage mécanique des volailles, de la séparation mécanique de la viande, et obligation de présence d’un contrôleur rituel dans chaque abattoir (on trouve des comparatifs sur internet, par exemple ici). La polémique qui nous intéresse ici concerne l’étourdissement : selon la recension de Lotfi Bel Hadj, sept organismes sur onze l’autorisent, uniquement pour les volailles, quatre le refusent.

En effet, l’étourdissement est problématique par rapport à une des règles du halal : la bête doit être tuée par le geste d’égorgement fait par l’abatteur. Les charognes, mortes par un autre moyen, sont interdites à la consommation. Or, les techniques d’étourdissement tuent parfois directement. « La réversibilité de l’étourdissement n’est pas garantie, nous ne sommes pas sûrs que la bête soit encore vivante », nous explique Azeddine Bahi de l’ARGML.

Les abattages rituels musulman et juif bénéficient donc en France et dans d’autres pays d’une dérogation à l’obligation d’étourdir les animaux avant la saignée. Cette exception a été rappelée et son encadrement renforcé en 2012 par le ministre de l’Agriculture d’alors, Bruno Le Maire. Mais le problème s’est posé différemment quand il s’est agi de certifier des produits halal comme étant bio.

Le combat de Bionoor pour la certification bio de steaks halal

Le pionnier du halal bio en France est l’entreprise Bionoor avec la marque Tendre France. Son patron, Hadj Khelil, qui se décrit comme « un militant écolo convaincu », nous a raconté avoir mené un combat de quatre ans avec Écocert pour faire labelliser ses steaks halal bio.

La marque Tendre France (capture d’écran)

Pendant tout ce temps, c’est la question de l’absence d’étourdissement et donc de « souffrances animales » non « réduites au minimum » qui bloquait les avancées. Pour Khelil, il ne s’agissait « pas que d’un problème de religion, mais d’un problème de santé publique. Cela fait vingt ans qu’on dit que ne pas manger bio c’est prendre un risque, alors pourquoi fermer la porte du bio aux musulmans ? Pourquoi ne pas leur permettre d’avoir accès aux meilleurs produits ? »

Écocert (qui n’a pas souhaité répondre à nos questions) finit par accepter en 2012 et délivre le label « AB » aux steaks halal de Tendre France. L’entreprise justifie sa décision par l’absence de définition de la notion de « souffrance réduite au minimum » dans les règlements du bio. Il n’y a pas non plus de signalement des pratiques d’abattage autorisées ou interdites.

Écocert se réfère donc aux règlements généraux, lesquels prévoient une dérogation à l’étourdissement pour les abattages rituels. « Dès lors que le respect de la réglementation générale sur l’abattage est vérifié » (position d’Écocert sur le halal bio), Écocert ne voit aucune raison de refuser la certification biologique.

- Certification AB délivrée par Ecocert pour des animaux abattus sans étourdissement :

Et le combat de l’OABA pour l’étourdissement des bêtes d’abattoir

Mais cette décision n’a pas plu à tout le monde, et des associations ont tenté de faire reculer le certificateur. À leur tête, l’Oeuvre d’assistance aux bêtes d’abattoir (OABA). Cette association fondée en 1961 et reconnue d’utilité publique est elle-même à l’origine de l’obligation d’étourdissement des bêtes avant l’abattage.

Sa fondatrice et présidente d’alors, Jacqueline Gilardoni, accompagnée de personnalités comme Édith Piaf ou Brigitte Bardot, avait fait campagne pour que cette obligation soit inscrite dans la loi, ce qui fut fait en 1964 : « L’étourdissement permet en effet d’insensibiliser l’animal et de réduire ainsi les souffrances liées à la saignée » (Lette de l’OABA).

Dès l’annonce de l’accord d’Écocert pour la viande halal bio, l’OABA dénonçait par un communiqué de son directeur Frédéric Freund un label « qui trahit la confiance des consommateurs ». « La certification Bio admet désormais les méthodes d’abattage particulièrement douloureuses pour les animaux. ’Écocert’ prend donc le risque de voir les consommateurs se détourner de la viande bovine ’Bio’, dans la mesure où ce label n’est plus synonyme de respect du bien-être animal », expliquait-il.

L’OABA a engagé plusieurs procédures devant la justice pour faire interdire cette double certification. Jusqu’à maintenant, la décision d’Écocert n’a pas été remise en cause, mais « c’est une affaire qui se finira en appel devant le Conseil d’État », pense Frédéric Freund.

Si l’OABA est à la pointe de la contestation sur ce sujet, elle fait partie d’un ensemble d’associations opposées à l’abattage rituel pour des raisons de bien-être animal. Le collectif Oui à l’étourdissement dans les abattoirs (OEDA) s’est par exemple battu contre l’implantation d’un abattoir uniquement sans étourdissement à Guéret (Creuse).

Soutenu par des associations d’extrême droite, mais récusant dans un courriel à Reporterre "tout lien avec ce type de mouvements", il milite aujourd’hui contre la ferme des mille veaux (toujours dans la Creuse – article ici) soupçonnée de vouloir utiliser l’abattage rituel.

L’étourdissement, un détail qui protège l’industrie de la viande ?

Du point de vue légal et réglementaire, dans l’attente de la fin de la procédure engagée par l’OABA, les choses sont donc aujourd’hui claires : bio et halal (ainsi que bio et casher, l’étourdissement étant aussi interdit dans l’abattage rituel juif) sont compatibles. Mais cette question très technique (les labels renvoyant à des règlements qui ne sont que des conventions) et aux relents racistes est-elle la plus importante à se poser ?

Non, selon Hadj Khelil : « La seule objection que je peux entendre, c’est celle des gens qui sont contre l’élevage et la consommation d’animaux. Mais les autres, c’est de l’hypocrisie. En mettant la lumière sur les musulmans, on se dédouane de notre responsabilité commune. »

Selon lui, les questions qui se posent en France sur l’abattage rituel n’ont pas pris la même ampleur dans d’autres pays : « C’est une problématique historico-socio-culturelle française. Il est vital de prendre du recul. Dans un pays où la première force politique est le Front national, on peut s’attendre à ce qu’il y ait des biais dans le traitement de l’Islam. »

Pour Geoffroy Raout, qui travaille chez le certificateur bio Nature & Progrès, l’égorgement rituel « est une goutte d’eau par rapport au problème des animaux dans l’alimentation. Le problème de la maltraitance animale ne se situe pas là, mais plus globalement dans l’industrialisation de la mise à mort. »

Jocelyne Porcher, sociologue et ancienne éleveuse, co-auteure du Livre blanc pour une mort digne des animaux, va même plus loin : « Je suis très sceptique sur la problématique du bien-être animal. Ces démarches rendent service au système industriel : elles permettent d’améliorer le système à la marge, de rendre socialement acceptable les systèmes industriels. Il ne s’agit pas de débattre de la taille des cages, mais de pourquoi on prend la vie. »

Selon elle, « l’industriel est incompatible avec le rituel. Il ne suffit pas de se tourner vers Dieu ou La Mecque. Il s’agit de donner du sens à l’abattage, même pour les athées. Il faut donc revendiquer de ritualiser la mort des animaux, c’est-à-dire d’y faire revenir du sens, que ce soit à travers Dieu ou la métaphysique, de se questionner sur le sens de la vie et de la mort. »


DERRIERE LE DEBAT SUR L’ETOURDISSEMENT, DES CONSIDERATIONS ECONOMIQUES

La production de viande reste une affaire économique plutôt qu’éthique. Et le halal n’échappe pas à cet état de fait : « En dépit de son origine coranique, le halal est devenu un marché où l’attrait de l’argent entre en conflit avec le spirituel. C’est d’abord en fonction de critères économiques que la plupart des certificateurs définissent désormais leur ligne de conduite, tandis qu’une minorité lutte pour maintenir une exigence éthique, dans la jungle d’un marché qui leur laisse peu de place », explique Lotfi Bel Hadj dans La Bible du Halal.

Le marché du halal en France représente aujourd’hui plus de 5 milliards d’euros, et Bel Hadj estime qu’il devrait atteindre environ 11 milliards dans les prochaines années. Sans compter les opportunités d’exportation : le volailler Doux qui produit près de 800 000 poulets halal par jour est par exemple leader sur ce marché en Arabie saoudite. Ces chiffres doivent faire prendre conscience des implications sonnantes et trébuchantes des débats éthiques.

Or la technologie de l’électronarcose est ici cruciale : « Elle permet d’abattre environ 15 000 poulets par heure, contre 4 000 à 5 000 sans décharge électrique » et représente donc un avantage énorme en termes de productivité. « Mais le matériel nécessaire coûte cher et risque de créer un fossé entre ceux qui la pratiquent et les autres, menant à la marginalisation, voire la disparition de ces derniers. L’électronarcose est certainement une des clés de la rentabilité pour les sociétés les plus riches », écrit encore Bel Hadj.

Autre point clé, la possibilité pour les abattoirs halal de réorienter leur marchandise vers le marché ordinaire, aujourd’hui permise par l’absence d’étiquetage obligatoire du halal. « Si l’on décide de garder son abattoir traditionnel (non halal), il ne sera possible d’écouler la viande que sur le marché non halal. Tandis que si l’abattoir est halal, la viande pourra être écoulée sur les deux marchés, halal et non halal », explique l’anthropologue Manon Istasse.




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Lire aussi : Le halal se met au bio

Source : Baptiste Giraud pour Reporterre

Photos :
. Frères Loumi : © Reporterre
. Viande à Rungis : Wikimedia (Myrabella/CC)
. Viande supermarché : Wikimedia (Alx91/CC)

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