123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

EntretienSanté

Hantavirus : « Se sentir affecté est un signe de courage »

Les passagers du MV Hondius, foyer de l'épidémie, lors de leur évacuation en bus le 11 mai 2026 aux Canaries.

L’hantavirus ravive le souvenir du Covid, un traumatisme collectif jamais soldé. Pour la médecin Alice Desbiolles, l’anxiété face aux crises qui s’accumulent n’est pas tant un symptôme à traiter qu’un signal à écouter.

Le 1er avril, le MV Hondius quittait Ushuaïa, en Argentine, avec 147 passagers et membres d’équipage à son bord. Quarante jours plus tard, la croisière s’est transformée en crise sanitaire internationale : onze cas d’infection à l’hantavirus Andes ont été recensés, dont trois décès. Le navire, bloqué au large avant d’être finalement autorisé à accoster à Tenerife (Espagne), a été évacué sous les yeux du monde entier.

En France, 5 personnes ont été hospitalisées et 22 cas contacts identifiés. L’hantavirus Andes provoque un syndrome cardiopulmonaire sévère dont le taux de létalité peut atteindre 30 à 60 %. Pour l’heure, l’OMS écarte le risque d’une épidémie de grande ampleur. Mais l’affaire a réveillé la mémoire émotionnelle du Covid, une anxiété diffuse face à un monde dans lequel les alertes sanitaires se multiplient et s’emboîtent avec la crise écologique.

Alice Desbiolles l’a vue venir de loin. Médecin de santé publique et épidémiologiste, elle a écrit L’Écoanxiété — Vivre sereinement dans un monde abîmé (Fayard, 2020), dans lequel elle refuse de faire de cette anxiété une pathologie, mais la voit plutôt comme une réaction rationnelle dans un monde qui ne l’est pas. Son deuxième livre, Réparer la santé (Rue de l’Échiquier, 2023), tire les leçons de la gestion du Covid pour penser les crises à venir. Elle évoque, avec Reporterre, ce que l’hantavirus produit sur le plan psychique, et comment tenir dans un monde abîmé.


Reporterre — Pourquoi une alerte comme l’hantavirus réactive-t-elle immédiatement une forme d’angoisse collective ?

Alice Desbiolles — Ce type d’alerte nous renvoie immédiatement à notre vécu de la pandémie de Covid-19. Affleurent ainsi à notre conscience les souvenirs de cette époque, parmi lesquels l’annonce par le président Macron de la « guerre » dans laquelle nous nous engagions contre le virus et de son choix de confiner l’ensemble de la population.

Ce type d’évènement public majeur, que l’on peut assimiler à une catastrophe, s’inscrit dans notre mémoire individuelle et collective où il se transforme en « flashbulb memory », ou « souvenir flash ». Chacun peut se souvenir avec précision du lieu, des personnes avec qui il était et de ce qu’il a ressenti à ce moment précis de notre histoire contemporaine. S’ajoute ainsi une strate « Covid et pandémie » à notre inconscient collectif.

Cette couche sédimentée au plus profond de notre psyché émerge dans notre conscience en même temps que les nouveaux virus dans notre société. La crainte de voir une nouvelle pandémie surgir dans nos quotidiens, avec toutes ses implications — la mort, forcément, et aussi l’aspect répressif d’alors qui a pu être traumatisant pour beaucoup — est bien là.

Face à l’hantavirus, on ressent donc de l’inquiétude, de la peur, et une forme de reviviscence de ce traumatisme collectif, avec une seule crainte : celle que le scénario se reproduise.


Covid, Mpox, hantavirus, sans parler des polluants éternels, des pesticides… Les menaces sanitaires s’accumulent. Est-ce que ça change quelque chose à la façon dont on y répond ?

Nous développons progressivement un seuil de tolérance face à ces « agressions ». Comme un enfant exposé à des violences conjugales développe un seuil de tolérance plus élevé à la violence pour survivre psychiquement, nous nous habituons aux alertes relatives à notre environnement. Ces informations relatives aux menaces sanitaires contribuent à une prise de conscience qui est évidemment positive, mais le surplus d’informations anxiogènes peut aussi aboutir à une saturation, un blocage, une lassitude, voire un déni face à l’ampleur de la tâche. L’intensité de ces informations est donc ambivalente  : elle peut conduire à l’action sur le coup puis décourager et épuiser sur le long terme.


Comme pour le Covid, les scientifiques documentent clairement le lien entre l’hantavirus, la déforestation et la perte de biodiversité…

On déplore les effets dont on chérit les causes. On s’inquiète à chaque fois de voir ces nouveaux agents infectieux percuter nos sociétés, sans jamais interroger les causes qui les font émerger.

J’espère qu’avec l’hantavirus, on commencera à appréhender collectivement que le Covid n’était pas un événement isolé mais une répétition générale de ce qui nous attend concernant l’émergence d’agents infectieux dans nos quotidiens, avec la nécessité de s’y confronter et d’agir ensemble. Nous nous inscrivons là dans quelque chose de long.


Comprendre ces causes, savoir pourquoi les crises se multiplient, aide-t-il ou aggrave-t-il l’anxiété ?

Les deux, simultanément. Comprendre permet de s’approprier la situation, de l’élaborer. Le pendant de cette compréhension systémique des défis, c’est aussi le sentiment de découragement  : «  C’est tellement vaste et loin de moi, comment agir  ?  » L’enjeu va être de rester dans une forme d’écoanxiété adaptative, celle qui sert de boussole, plutôt que de basculer dans la paralysie.

Ce que je refuse, en tout cas, c’est de psychiatriser cette anxiété. Inscrire l’écoanxiété comme pathologie dans le DSM [le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux], comme le réclament certains médecins et psychologues, serait une grave erreur. Cela reviendrait à pathologiser des personnes qui questionnent légitimement le monde, et contribuerait à verrouiller leur parole, leurs interrogations, à les discréditer. Rappelons que l’émotion, c’est ce qui nous met en mouvement.

Face à ces crises, comment distinguer une réaction saine d’une réaction qui nécessite un accompagnement ?

La peur est une émotion qui nous a permis de survivre depuis la nuit des temps. Face à un virus dont le taux de létalité peut atteindre 30 à 60 %, s’inquiéter est plutôt une réaction saine. Toute émotion est saine. Ce qui va compter, c’est son intensité et son retentissement. La question devient in fine celle du seuil et du retentissement fonctionnel : est-ce que cette émotion se transforme en une souffrance morale trop intense ? Ai-je du mal à fonctionner comme avant ? À sortir, aller au travail, m’occuper de mes enfants ? Ma vie sociale s’effondre-t-elle ? En cas de réponse affirmative à une (ou plusieurs) de ces questions, alors la souffrance morale est potentiellement trop importante pour être gérée par la personne toute seule.

Y a-t-il des profils particulièrement vulnérables à cette anxiété diffuse ?

Nous ne sommes pas égaux face à l’anxiété : il y a une prédisposition génétique, épigénétique et environnementale à cet état. Deux personnes exposées à un même stimulus ne vivront pas l’événement de la même façon. Ceci est valable pour tous les aspects de la santé : selon nos conditions de vie, notre profession, le soutien social dont on dispose et notre accès aux soins, nous ne sommes pas exposés aux mêmes risques sanitaires, même infectieux… La question des inégalités sociales de santé aurait dû être au cœur d’une gestion de crise comme le Covid, pourtant elle a été largement ignorée.

« La question des inégalités sociales de santé aurait dû être au cœur d’une gestion de crise comme le Covid »

Ainsi, il était question de « pandémie », alors qu’il eût été plus juste de parler de « syndémie » puisque le terrain des individus jouait énormément, et les personnes les plus défavorisées étaient davantage exposées aux formes graves de Covid. Le confinement lui-même n’a pas été vécu de la même manière selon les conditions de logement. 150 millions d’enfants ont sombré dans la pauvreté à l’échelle mondiale durant cette période. Une mesure universelle, même prise au nom de la « solidarité », peut faire des dommages considérables sur les franges les plus vulnérables — les enfants en premier lieu.

Collectivement, y a-t-il des façons de conduire ces crises qui nous font particulièrement de mal ?

Oui, notamment notre tendance à avoir une focale très étroite sur un ou deux indicateurs, en oubliant tout le reste. Durant le Covid, on a tout organisé au nom de la « santé », tout en oubliant la santé mentale, la santé sociale, la santé des enfants, les patients atteints de maladies chroniques, de maladies cardiovasculaires, de cancers — dont la mortalité a augmenté pendant l’épidémie. On peut donc aussi faire du mal en pensant faire le bien, en perdant de vue la complexité des enjeux.

C’est un parallèle qu’on peut faire avec la crise environnementale  : on se concentre énormément sur le réchauffement climatique en oubliant toutes les autres limites planétaires — la pollution, les pandémies, tout ce qui d’ailleurs parle peut-être davantage aux gens dans leur quotidien.

De même, opposer les générations et en sacrifier l’une pour sauver l’autre me semble un écueil à éviter. Pendant le Covid, les enfants et les jeunes étaient culpabilisés de contaminer les plus âgés et sommés de mettre leur développement psychosocial en pause pour les personnes plus âgées. Pour la crise environnementale, les boomers sont responsables de tous les maux et les jeunes sont considérés comme des sauveurs providentiels sur qui l’on peut confortablement se délester de toute responsabilité.

Ce trauma collectif du Covid a-t-il été, selon vous, suffisamment pris au sérieux ces dernières années ?

Non, pas du tout. Nous n’avons jamais pris le temps de revenir collectivement sur la façon dont nous avons agi face à cette pandémie. Sur ses causes, sur ce qu’on a bien fait, sur ce qu’on a moins bien fait, sur les implications éthiques, démocratiques, sanitaires, économiques de cette séquence. Il y a un non-dit. Et, comme dans tout traumatisme, le silence participe à sa formation et à son maintien. Chacun a dû gérer cet épisode dans son coin, sans tentative de métabolisation collective.

Dans l’ambiance actuelle, qu’est-ce qui permet, mentalement, de tenir ?

Trouver un équilibre entre la connexion au monde extérieur et le soin apporté à son propre monde intérieur — émotionnel, affectif. On ne résiste aux assauts du dehors que si on s’est construit un dedans suffisamment solide. Cette construction passe par des liens de qualité — les amitiés, les liens familiaux, le couple… En période de crise, c’est le premier refuge qu’on cherche, et souvent le premier à manquer. En effet, la solitude est devenue un vrai problème de santé publique.

Puis, pour ceux qui en ont l’énergie, il y a évidemment la lutte collective et l’engagement. Mais, dès lors que l’on veut affronter le monde extérieur pour le transformer, il faut déjà être solide soi-même, et entouré de liens solides.

Que diriez-vous à quelqu’un qui se sent submergé en ce moment, par l’hantavirus, par le changement climatique, par les guerres, par tout ça ensemble ?

Qu’il est normal de se sentir affecté. Que c’est un signe d’empathie, d’ouverture, de courage. Autant de vertus qu’il convient d’exercer envers soi-même. Se traiter avec la même bienveillance qu’on accorde aux autres, c’est aussi de là que vient la force de traverser les tourments, et peut-être de contribuer, à sa mesure, à les faire reculer.

legende