Il faut transformer le « parti invisible » en une force politique remplaçant le PS

Durée de lecture : 7 minutes

27 mai 2014 / Noël Mamère

« L’axe structurant la gauche française est en train de passer du productivisme à l’écologisme. » Il est temps d’organiser des Etats généraux de toute l’écologie.


Tsunami, séisme, choc… Les superlatifs dégoulinent de partout. Je me contenterai d’interpréter ici les résultats du point de vue de l’écologie politique.

Le score du Front national et l’effondrement des « partis de gouvernement » UMP et surtout, PS, ne peuvent faire oublier le vrai vainqueur de ces élections : l’abstentionniste. 58 % des électeurs ont voté avec leurs pieds, se sentant exclus par avance des enjeux de cette consultation.

La gauche, toutes tendances confondues, réalise son plus mauvais résultat (33 % environ). Aucune des formations qui s’en réclame ne progresse. Les 14 % du parti socialiste au pouvoir représentent environ 5 % des électeurs inscrits !

Le score de EELV est de 9 %, soit un recul de 7 % par rapport à 2009, il perd neuf des quatorze sièges obtenus en 2009 et revient à son étiage. Le Front de gauche stagne, mais cette stagnation cache de fait un recul. Le NPA disparaît de la carte. Nouvelle Donne, le micro parti de Pierre Larrouturou fait une petite percée avec 3 %.

L’émergence du "parti invisible"

Toutefois, si nous regardons les tendances de fond à travers le prisme de l’écologie politique, nous pouvons lire autrement les résultats : le vote lepéniste masque un phénomène de fond, l’émergence du « parti invisible ».

Si on additionne le résultat des Verts à celui des mouvements qui se réclament de l’écologie ou de l’éco-socialisme, comme Nouvelle Donne, à une partie du Front de gauche, au NPA, aux décroissants, à Corinne Lepage ainsi qu’à ceux qui se sont égarés sur les bulletins verts de l’alliance écologique indépendante, il correspond à 18 à 20 % .

Le total des mouvements qui se réclament d’un développement post-capitaliste, où l’écologie est l’axe essentiel, est donc supérieur à celui de la social-démocratie, étant entendu que nombre d’électeurs de cette dernière, comme d’ailleurs une bonne partie de ceux du Front de gauche, penchent en partie vers une alternative sociale-écologique ou éco-socialiste.

Cela ne veut pas dire qu’il y a deux gauches inconciliables (je ne crois pas à cette théorie), mais que, désormais, l’axe structurant la gauche française est en train de passer du productivisme à l’écologisme.

Ce qui s’est passé à Grenoble durant les municipales est donc confirmé par ce scrutin : la naissance, en creux, d’une force alternative au Parti Socialiste. Bien entendu, cela ne résout en rien les problèmes posés par la construction de cette force, ni la question de son alliance, sous une forme ou sur une autre, avec la social-démocratie.

Mais la seule prise de conscience de l’existence de cette force devrait être un formidable encouragement pour ceux qui se battent sur le terrain face aux lobbies des OGM, du gaz de schiste, du nucléaire, des bétonneurs et des pollueurs.

Les riches détruisent la planète mais les pauvres peuvent ne pas les laisser faire. Voilà ce qu’il faut aussi entendre dans ces élections. La bonne nouvelle est que les thèmes majoritairement mis en avant par ce « parti invisible » ne sont pas ceux d’une écologie libérale vouant son sort au marché carbone ou aux seules normes environnementales élaborées en chambre.

Cette force n’est pas europhobe, ne veut pas sortir de l’Union, mais elle n’y croit plus sous sa forme actuelle incapable de « faire Europe », de s’opposer à la finance et à la dictature des marchés. L’exemple du Grand marché transatlantique aura été un des aspects les plus forts de la campagne.

Même si les lepénistes ont su surfer sur cette question, ce sont les organisations de ce parti invisible, écologiste et de gauche, qui ont été les lanceurs d’alerte, qui ont sonné la charge contre TAFTA, au coude à coude avec les organisations de la société civile. Face à eux, le PS et l’UMP ont défendu de fait ce grand marché, cheval de Troie de la marchandisation en Europe.

La société du bien vivre, détachée du dogme de la croissance

Le consensus autour d’un projet de société du bien vivre, détaché de la religion de la croissance, avance également, face à un Parti socialiste enferré dans son programme d’austérité et de compétitivité. C’est par la relocalisation des activités, le new-deal vert, la transition écologique, le soutien à l’économie sociale et solidaire, que l’on créera des emplois et non par la réduction dogmatique des déficits et la casse des services publics. La relance devra se faire à partir des territoires, avec un contrôle citoyen accru favorisant les industries non polluantes.

Bien sûr, nous n’échapperons pas à la nécessaire clarification avec le Front de Gauche, paralysé par les positions productivistes du Parti Communiste français et succombant au néo-souverainisme du Parti de gauche.

Cependant, et cela a été clair lors de l’émission de fin de campagne sur France 2, la ligne de partage entre les nationalistes xénophobes et les partisans d’une Europe ouverte au monde, à une Méditerranée des peuples, qui refuse l’apartheid entre les immigrés, est indiscutable. Là encore, quelle différence avec les ambiguïtés de la direction socialiste !

C’est pourquoi ces élections sont porteuses, en creux, d’une autre petite musique que celle des tambours proclamant la victoire du Front National. Outre qu’il ne pèsera pas grand-chose au Parlement européen, sa capacité de nuisance est uniquement indexée sur la décomposition du système politique français.

Chacun sait que le prochain 21 avril, s’il doit avoir lieu, mettra aux prises un vainqueur issu de la gauche ou de la droite de gouvernement, avec Marine Le Pen. Elle doublera largement le score de son père en 2002, mais ne pourra triompher vue sa capacité d’attractivité limitée.

Un rassemblement de "toute l’écologie"

Dès lors, notre problématique est ailleurs : Comment renverser, à gauche, le rapport des forces entre la social-démocratie et les forces qui sont opposées à la politique d’austérité ? Comment transformer le « parti invisible » de l’écologie en force politique naissante ?

La défaite en rase campagne du Front de gauche comme le recul notable d’EELV, offrent une occasion d’ouvrir une brèche et de rassembler des forces éparses. Au-delà des appareils, des milliers et des milliers de militants de l’écologie de terrain sont en attente d’initiatives fortes. L’écologie politique ne peut se réduire à la construction d’une firme. Les raisons pour lesquelles j’avais quitté EELV l’année dernière sont amplement confirmées.

Pour autant, je sais bien que rien ne pourra se faire si les responsables, les élus et les militants de ce mouvement ne sont pas associés. Mais il faut que les bouches s’ouvrent, que la discussion stratégique sur les alliances, le contenu des programmes, ait lieu dans des espaces ouverts à toutes et tous.

Qui ne tente rien n’a rien. Au sortir de l’élection de 2002, j’avais initié un rassemblement de « Toute la gauche » pour que s’expriment les militants sonnés par le résultat du 21 avril. La réunion de la Mutualité avait été un succès qui ne fut malheureusement pas suivi d’effets.

Je suis têtu ! Devant cette réplique du 21 avril, je propose cette fois que nous organisions des Etats généraux de « Toute l’écologie ».

Pourquoi Reporterre ne prendrait-il pas l’initiative d’organiser des Assises de l’écologie populaire et de l’éco-socialisme (peu importe l’intitulé) pour que se rencontrent, autrement que dans les cénacles des appareils, toutes celles et tous ceux qui considèrent que l’écologie de combat doit devenir le moteur du rassemblement de la gauche ?

Rêvons un peu : ces Assises pourraient se tenir, par exemple, à Grenoble, et réunir tous ces militants de terrain qui opèrent ces millions de révolutions tranquilles mais qui n’ont jamais droit de cité dans la politique telle qu’elle se pratique aujourd’hui. Ces élections européennes auraient alors été un marqueur positif et contrediraient les oiseaux de mauvais augure.

Les seuls combats que nous sommes sûrs de perdre sont ceux auxquels nous ne participons pas. Le temps est venu de mener la bataille du rassemblement du pôle écologique. Il y a urgence !



Source : Noël Mamère pour Reporterre

Photo : Contrepoints

Lire aussi : L’alliance ou le fascisme


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