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EntretienPolitique

« Il nous faut un ministère de l’Écologie aussi important que Matignon »

Environ 200 militants ont bloqué l'entrée du ministère de la Transition écologique pour dénoncer l'inaction climatique du gouvernement, le 6 novembre 2023.

Face à un risque de reculs sur les politiques écologiques, le SNE-FSU a interpellé les nouveaux députés. Le syndicat demande que l’écologie et son ministère soient placés « au plus haut dans la hiérarchie de l’État ».

Dans une lettre ouverte adressée le 5 août à tous les nouveaux députés de « l’arc républicain », le Syndicat national de l’environnement (SNE-FSU), qui représente le personnel du ministère de la Transition écologique, appelle à un sursaut politique, pour financer la transition écologique et sociale. Cette urgence « vitale » doit, pour commencer, cesser d’affaiblir le ministère en charge d’y répondre, nous explique Véronique Caraco-Giordano, secrétaire générale du SNE-FSU.


Reporterre — Dans votre lettre ouverte, vous interpellez les députés sur les risques de reculs dans les politiques publiques écologiques et sociales. Pourquoi sonnez-vous l’alerte précisément maintenant ?

Véronique Caraco-Giordano — Nous sommes dans une phase d’immobilisme politique, l’absence de nouveau Premier ministre, et donc de ministre de l’Écologie, nous inquiète beaucoup. Plus grand-chose ne se passe alors que l’urgence écologique et sociale n’a pas disparu. Plusieurs projets importants sur l’écologie, comme le Plan national d’adaptation au changement climatique, prennent du retard. Nous disons aux députés que c’est à eux d’être à la manœuvre et de faire des propositions de loi à la rentrée.


Votre courrier est adressé aux élus de « l’arc républicain ». Vous espérez convaincre toutes les forces politiques, hormis l’extrême droite, de mener une politique écologique ambitieuse ?

Nous ne nous adressons pas à l’extrême droite, car nous avons étudié tout ce qu’ils avaient pu dire ou proposer sur l’écologie : ils en parlent très peu, uniquement pour dénoncer « l’écologie punitive », souhaitent remettre énormément de produits polluants en circulation et relativisent l’urgence climatique. Sur le social, ils veulent aussi affaiblir les syndicats et les droits des femmes. Nous sommes sans ambiguïté mobilisés contre leur programme rétrograde.

Au-delà de l’extrême droite, nous avons choisi d’avoir des échanges avec tous les élus, bien que la plupart des programmes politiques lors des élections législatives parlaient très peu d’écologie. Celui du Nouveau Front populaire était le mieux ficelé et argumenté, il accorde une place importante à l’écologie. Pour les autres, nous attendons de voir. Même si je ne suis pas dupe, je sais très bien que certains députés s’empresseront de déchirer notre lettre. Quand on voit que certains chez Les Républicains (LR), comme Laurent Wauquiez, proposent de supprimer l’Office français de la biodiversité (OFB), ils ne risquent pas d’être très ouverts à nos demandes de moyens supplémentaires…


Ces attaques contre l’OFB sont emblématiques d’une forme d’« écolobashing » qui prend de l’ampleur depuis des mois. Cette atmosphère politique s’est-elle traduite par un affaiblissement des services de l’État sur l’écologie ?

L’OFB n’a pas été attaquée que par LR. Le Premier ministre Gabriel Attal l’a jetée en pâture lors de la crise agricole, pour faire plaisir au lobby de l’agroindustrie. Cela nous inquiète beaucoup, puisqu’il aura encore un rôle prépondérant à l’Assemblée nationale, à la tête du groupe Renaissance.

On est pourtant très utiles pour la société française : c’est grâce au travail de l’OFB, notamment, que certains scandales dans la gestion de l’eau par Nestlé ont été révélés, par exemple. S’attaquer à l’OFB est symptomatique d’une volonté de détruire ou d’affaiblir tout ce qui empêche le business as usual de continuer. De même, une partie de nos services est gérée directement par le ministère de l’Intérieur et par les préfets, qui ont la capacité de déroger à la loi sur beaucoup de choses concernant le droit de l’environnement.

Lire aussi : L’OFB mis sous tutelle : « Les agents deviendront les pantins du préfet »

Ce sont en réalité tous les pôles du ministère de l’Écologie qui sont affaiblis : depuis 2010, nos effectifs ont diminué de plus de 12 000 emplois. Sur un total actuel d’environ 66 000, c’est énorme. On perd des compétences et des capacités alors même que la loi nous oblige à remplir de plus en plus de missions.

Les mesures d’austérité décidées par le gouvernement en début d’année ont beaucoup impacté l’écologie, avec 2 milliards d’euros de coupe budgétaire puis encore 1 milliard supplémentaire annoncé en mai. À tel point que tout est gelé au niveau des services centraux, des Dreal [Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement], des DDT [Direction départementale des territoires]. Ils n’embauchent plus. Alors même que des postes supplémentaires étaient prévus pour la première fois depuis une quinzaine d’années, on ne sait finalement pas s’il y aura l’argent pour les occuper.

Quant aux postes restants, on assiste à une précarisation qui les rend beaucoup moins attractifs. La loi de transformation de la fonction publique votée en 2019 permet de recruter en CDD sans aucun statut ni possibilité d’évolution salariale. La précarité est très forte lorsque l’on doit vivre à Paris ou en région parisienne avec un Smic.


La gauche dénonce la préparation en catimini d’un budget d’austérité par le gouvernement démissionnaire. Bien que celui-ci s’en défende, craignez-vous une continuation de cette politique d’affaiblissement du ministère de la Transition écologique ?

Nous n’avons aucune information sur la préparation en cours du budget, mais c’est une réelle inquiétude. Il y a un vrai risque qu’un gouvernement soit nommé dans la continuité du macronisme et du néolibéralisme des dernières années. Le gouvernement actuel est censé ne s’occuper que des affaires courantes, pourtant plusieurs décrets défavorables à l’écologie ont été signés depuis les législatives. Notre grosse crainte est qu’Emmanuel Macron nomme un Premier ministre « technique » et que le budget soit dans le même esprit que les précédents. Après un quinquennat et demi de macronisme, on a vu les dégâts que cela occasionnait pour les services publics, à tous les niveaux.


Vous écrivez que les « désordres écologiques et climatiques » ne doivent pas être traités comme de simples crises, mais comme des évolutions profondes, systémiques, via un ministère placé « au plus haut dans la hiérarchie de l’État ».

Il faudrait un ministère de l’Écologie qui soit au même niveau que Matignon, ou presque. Que ce ministère soit signataire de toutes les lois passées par le gouvernement. C’est la seule manière d’éviter des aberrations avec un ministère de la Transition écologique allant dans un sens, puis le ministère de l’Agriculture faisant l’inverse. Aujourd’hui, le ministre de la Transition écologique est presque en dernier dans l’ordre protocolaire du gouvernement. Tant qu’il n’aura pas toute la puissance étatique à sa disposition pour tenir tête aux services du ministère des Finances et au Premier ministre, aucun changement systémique, écologique et social, ne pourra avoir lieu.

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