L’OFB mis sous tutelle : « Les agents deviendront les pantins du préfet »
Un membre de l'Office français de la biodiversité (OFB) inspecte un champ asséché à Herzeele (Nord), le 2 août 2022. - © AFP / François Lo Presti
Un membre de l'Office français de la biodiversité (OFB) inspecte un champ asséché à Herzeele (Nord), le 2 août 2022. - © AFP / François Lo Presti
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Le gouvernement a annoncé vouloir mettre l’Office français de la biodiversité (OFB) sous tutelle des préfets. De quoi signer un recul environnemental, selon la secrétaire générale du Syndicat national de l’environnement.
Véronique Caraco-Giordano est secrétaire générale du Syndicat national de l’environnement (SNE), qui syndique les personnels du ministère de la Transition écologique, des établissements sous sa tutelle, ainsi que des structures actives dans le domaine de l’environnement.
Reporterre — Dans l’espoir de calmer la colère des agriculteurs, le Premier ministre Gabriel Attal a annoncé le 26 janvier que l’Office français de la biodiversité (OFB) serait mis sous tutelle des préfets, plutôt que sous celle du ministère de la Transition écologique. Que pensez-vous de cette mesure ?
Véronique Caraco-Giordano — C’est une aberration. Avec cette mise sous tutelle, les agents de contrôle de l’OFB deviendraient les pantins du préfet, dont on connaît le peu d’engouement pour les politiques environnementales et la propension à minorer ces problématiques au profit de certains intérêts économiques et agricoles locaux. C’est très, très inquiétant.
Avec des collègues, nous avons retrouvé un discours d’Emmanuel Macron lors de son inauguration de l’OFB de Chamonix, en 2020. Il disait, en parlant de la biodiversité ordinaire et extraordinaire : « Elles ont la même valeur et la même force, et nous devons [les] protéger. […] C’est le cœur de vos missions, assurer une police de l’environnement. » Ça fait rêver, quand quelques années plus tard, le Premier ministre nous dit : « Bon, finalement, on va arrêter de faire de la police de l’environnement et on va mettre les agents sous tutelle préfectorale, pour qu’ils fassent ce qu’on leur demande. »
Cette proposition émane des plaintes de certains agriculteurs, qui disent être contrôlés en permanence par l’OFB…
Je peux comprendre que les contrôles les embêtent. Mais ils ne sont pas forcément verbalisés derrière, fort heureusement.
Les agents de l’OFB sont sur le terrain en continu, ils ont un rôle pédagogique depuis très longtemps. Ils sont là pour vérifier que les politiques environnementales sont appliquées correctement. Par exemple, lors d’un épandage de traitement, ils peuvent aller voir l’agriculteur, lui demander si tout est conforme. Ces contrôles sont nécessaires pour qu’on sache ce que les agriculteurs font. Et la majorité d’entre eux n’aboutit pas sur un procès-verbal. Il n’y a pas de poursuite systématique, parce qu’il peut y avoir réparation. C’est aussi le but : faire comprendre pourquoi il ne faut pas faire certaines choses.
« On nous empêche de faire nos métiers, de réaliser nos missions »
Les problèmes arrivent avec les grosses propriétés. Eux n’en ont rien à faire. Je ne mets pas tous les agriculteurs dans le même sac, loin de là. Les petits agriculteurs, la Confédération paysanne, ils ne veulent pas qu’on arrête les normes environnementales. Au contraire, ils veulent qu’on les applique.
Avec cette possible mise sous tutelle préfectorale de l’OFB, faut-il craindre un recul en matière de protection de l’environnement ?
C’est une certitude. Dans certaines régions où il y a de très, très grosses propriétés, comme dans le Pas-de-Calais par exemple, des agriculteurs veulent curer les rivières suite aux inondations. S’ils les curent, ils tuent toute la biodiversité, toute la vie. Dans ces cas-là, on devrait les contrôler. C’est sûr, on les empêche de tourner en rond. Je comprends. Mais qu’est-ce qui est le plus urgent ? Il faut quand même avoir conscience qu’il faut changer de paradigme.
🐦 Un jeune Fou de Bassan signalé par un agriculteur le 8 nov. sur la commune de Commer (53) aurait été transporté jusque sur cette exploitation agricole par la tempête
L’OFB a pris en charge l’animal jusqu’au centre de soin de Nantes, en vue d’une remise dans le milieu naturel pic.twitter.com/gIe15P9d9U
— Office français de la biodiversité (@OFBiodiversite) November 14, 2023
Les inspecteurs environnementaux ont été beaucoup pris à partie ces derniers temps. Le 18 janvier, le bâtiment de la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) de Carcassonne, dans l’Aude, a été détruit par une explosion. Le 28 janvier, du fumier a été déversé devant l’OFB du Quesnoy (Nord). Comment cela est-il vécu en interne ?
On a l’impression que, dans notre pays, il vaut mieux ne pas être agent de l’environnement, parce qu’on risque de se faire malmener. Il y a deux poids, deux mesures. Les agriculteurs peuvent faire ce qu’ils veulent, verser du lisier, et personne ne dit rien, on les laisse faire. On a le sentiment d’être lâchés par [le ministre de la Transition écologique] Christophe Béchu et par le directeur de l’OFB.
On se sent en danger. Le directeur de l’OFB a demandé à certains de rester chez eux, de ne pas se rendre au bureau en cas de manifestations. On nous empêche de faire nos métiers, de réaliser nos missions.
Ces menaces ne sont pas une première. Au printemps dernier, l’OFB de Brest avait été incendié en marge de manifestations de pêcheurs. Observez-vous une accélération de la violence à l’encontre des agents de protection de l’environnement ?
Oui, c’est indéniable. Il y une espèce de durcissement des mouvements agricoles à l’échelle de l’Europe.
Certains dénoncent un trop-plein de normes environnementales, une surtransposition des directives européennes. Qu’en est-il vraiment, selon vous ?
Il y des normes, certes. Elles existent depuis longtemps. Mais je trouve quand même qu’on les assouplit de plus en plus. Le glyphosate, on ne les a pas empêchés d’en appliquer. Les néonicotinoïdes, non plus [le gouvernement prévoyait de les réautoriser pour la troisième année consécutive en 2023, mais une décision de la Cour européenne de justice l’en a empêché]. Les exceptions sont là, les dérogations des préfets aussi.
Il est vrai que certains agriculteurs crèvent de faim, que c’est une des professions les moins épargnées par le suicide. Beaucoup veulent pouvoir traiter à tout-va, sans aucune norme sanitaire. Mais ce qui m’interroge, c’est que ce sont eux qui sont les premières victimes de tout ça, qui souffrent de cancers.
Comment améliorer les relations entre les agents de protection de l’environnement et les agriculteurs ?
Ce qui est certain, c’est que ce ne sera pas en mettant en pâture les agents de contrôle, en les accusant et en les montrant du doigt, comme l’a fait le Premier ministre le 26 janvier.
Maintenant, est-ce que les agriculteurs qui se plaignent d’être trop contrôlés veulent se mettre autour d’une table et discuter ? Je n’en suis pas certaine. La FNSEA [la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles] a proposé au Premier ministre de désarmer les agents de l’OFB et de mettre fin à tous leurs contrôles. Tant qu’à faire, faisons ça pour tout le reste, laissons la société aller à feu et à sang.
Il y a des normes environnementales, il y a des lois. On les respecte, et on s’adapte. Ça ne doit pas être si compliqué que ça. Peut-être que certains agriculteurs n’ont pas envie de s’embêter, et se disent que ça coûte plus d’argent. Mais est-ce qu’ils ne veulent pas avoir des petits-enfants en bonne santé, qui vivent un peu plus longtemps ?